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25 avril 2007

Dans le fond de l'évier

Carole l’appelle de la cuisine, où elle dit avoir cassé une assiette en faisant la vaisselle. Découvrant la chose, il est furieux mais craignant le ridicule, se garde bien de le lui montrer. Il s’agit d’une des six lourdes et élégantes assiettes bleues à pictogrammes chinois que lui avait données sa grand-mère quelques années avant sa mort. Source d’énervement supplémentaire, l’assiette n’est pas cassée, seulement salement ébréchée. Petite plaie vouée à l'avenir à le démanger quotidiennement. Impossible de la jeter pourtant. Un moment, il résiste à la pulsion de s’en saisir et de la jeter par terre pour finir le travail. Au lieu de cela, le lendemain, il récupère les éclats épars dans le fond de l’évier et reconstitue avec de la colle ce qui peut l’être, dans l'espoir que son regard ne reste plus accroché à ce pense-bête douloureux.

Emma Vaughan à Virginia Woolf

« On attend toujours de l’été quelque chose qui, semble-t-il, n’arrive jamais. » (Journal, 30-03-1922)

14:05 Publié dans Entre toi & moi | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : Woolf, été

03 avril 2007

Les jours passent...

medium_VirginiaWoolfDeckchairbyVanessaBell.jpg« Ainsi, les jours passent et je me demande parfois si l'on n'est pas hypnotisé comme un enfant par un globe d'argent, par la vie. Et si c'est vivre cela. C'est très rapide, brillant, excitant. Mais peut-être superficiel. »

Virginia Woolf, Journal.

09:50 Publié dans Mots volés | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : Woolf

02 avril 2007

La saveur exacte de ces moments

Tout au long de ces dimanches après-midis passés sur le banc devant la maison ou sur l’une des chaises de cuisine sorties pour l’occasion et lui faisant face, il scrutait tour à tour sa grand-mère qui depuis l’ombre de son panama examinait le sol à la recherche de « chiendent » et de temps en temps binait avec sa canne jusqu’à avoir raison de l’herbe rebelle, sa mère ne tenant jamais vraiment en place et se levant pour aller chercher des rafraîchissements ou épouiller un pot de géraniums, son père, bras croisés et vague sourire de sphinx, le regard perdu on ne savait trop dans quelle contemplation, celle de l’horizon au-delà des murs ceinturant le jardin ou bien des rosiers grimpants sur l’arc en fer forgé au bout des pelouses, sa fierté.

 

N. regardait la lumière de la fin de l’été glisser sur les pierres de la façade qui de la couleur la plus blanche qui soit devenaient progressivement légèrement ocres. Il savait qu’il arriverait un jour où il chercherait à retrouver la saveur exacte de ces moments auxquels à présent il aurait pu prendre à peine garde, comme en passant, dans l’attente d’une semaine studieuse comme les autres. Il se demandait comment fixer cet instant, l’étirer jusqu’à l’éterniser ou bien jusqu’à ce qu’il fasse définitivement partie de lui. Il tentait pour cela d’enregistrer chacune de ses multiples facettes, à l'instar des multiples nuances colorant les pierres de la maison.

 

Le soleil déclinait avec la conversation jusqu’à ce que l’un d’entre eux, généralement sa mère, se lève et frissonne, donnant le signal du départ. Pendant que ses parents rapatriaient chaises et verres à la cuisine, il montait quatre à quatre faire son sac dans sa chambre, moment solitaire qu’il avait retardé le plus possible. Chaque minute était désormais comptée à l’approche de l’heure du train et chacun connaissait sa partition qu’il exécutait sans faille. Son père préposé aux clés, sortant la voiture, fermant les portes. Sa mère, délibérément à contretemps, tentait à son passage dans la cuisine avec ses bagages de capter son attention déjà ailleurs, aspirée par l’angoisse naissante de la semaine, pour égrener ses recommandations inutiles concernant le contenu du sac de victuailles qu’il traînerait tel un regret dans le train et les couloirs du métro. Elle semblait tenir à cette manœuvre dilatoire retardant insensiblement le départ comme à un rituel lui permettant d’accepter la séparation, c’est pourquoi il réfrénait l’agacement qui montait en lui, pressé qu’il était au contraire d’écourter ces minutes pénibles.

 

Lorsqu’enfin ils montaient en voiture pour la gare, il adressait néanmoins à chaque fois un long regard à la haute silhouette de la maison découpée dans le bleu du soir avant de se caler au fond de son siège et de s’absorber dans l’écoute d’une émission de radio sans intérêt, ne répondant plus à ses parents l’interrogeant sur ses activités du lendemain que par paquets compacts de deux ou trois mots.

12:00 Publié dans Instantanés | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : départ, été

28 février 2007

Je ne puis regretter...

medium_borges-sky.2.jpg« Je ne puis regretter la perte d’un amour ou d’une amitié sans songer qu’on ne perd que ce qu’on n’a pas réellement possédé. »

Jorge Luis Borges, « Nouvelle réfutation du temps », Enquêtes.

11:25 Publié dans Mots volés | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Borges, temps

13 février 2007

Tous les mystères de la mémoire et toutes les agonies du désir

« L’homme sait qu’il y a dans l’âme des nuances plus déconcertantes, plus innombrables, et plus anonymes que les couleurs d’une forêt automnale… Et pourtant il croit que ces nuances, et toutes les façons dont elles se fondent et se métamorphosent les unes dans les autres, peuvent être représentées par un mécanisme arbitraire de grognements et de glapissements. Il croit que de l’intérieur d’un agent de change sortent réellement des bruits qui suggèrent tous les mystères de la mémoire et toutes les agonies du désir. »

G.K. Chesterton

13:05 Publié dans Mots volés | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Chesterton

11 février 2007

Ce discret ratage

Il pensait souvent à sa vie comme à une courbe mathématique, une suite de points reliés entre eux, marquant les grandes étapes de sa trajectoire, et qui pour tout autre que lui aurait pris l’allure d’une mise en orbite vers le succès. Il lui semblait être le seul à connaître le coefficient exact de la courbe, à avoir conscience de l’infléchissement infinitésimal qui la faisait dévier insensiblement chaque jour un peu plus de sa cible, comme une fusée donne l’impression d’avoir réussi sa lancée, alors qu’elle ralentit imperceptiblement et s’apprête d’un instant à l’autre à piquer du nez vers la terre ferme. Un peu effaré, il se faisait le comptable de sa passivité à laisser échapper un objectif dont il ne savait pas s'il avait même un jour été le sien ou bien simplement celui que les édiles du système éducatif et les témoins impressionnables de sa précocité lui avaient assigné par un excès de confiance irrationnel placé en lui.

Il guettait le moment où ce discret ratage deviendrait évident également aux yeux des autres. A certaines occasions déjà, il croyait débusquer dans leur regard une interrogation à propos d'un flottement qu'il avait laissé s'installer dans la conversation, trahissant - allez savoir - ses doutes, son manque d’envie ou d’ambition, cette faille, son absence.

07 février 2007

Un égoïsme très doux

medium_masque.2.gif« Chacun se retranchait dans un égoïsme très doux. Toutes les passions étaient tolérées. La terre était dans une accalmie chaude. Les vices y croissaient avec l’inconscience des larges plantes vénéneuses. L’immoralité, devenue la loi même des choses, avec le dieu Hasard de la Vie ; la science obscurcie par la superstition mystique ; la tartuferie du cœur à qui les sens servaient de tentacules ; les saisons autrefois délimitées, maintenant mélangées dans une série de jours pluvieux, qui couvaient l’orage ; rien de précis, ni de traditionnel, mais une confusion de vieilleries, et le règne du vague. »

Marcel Schwob, « L’incendie terrestre » in Le Roi au masque d’or.

10:05 Publié dans Mots volés | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Schwob

02 février 2007

Un crossover peu banal

Cette époque vit la fortune d’une cantatrice au talent un peu spécial, Céline Petipet, qui prétendit un temps réconcilier l’art lyrique avec la tradition disparue du pétomane. Ses spectacles consistaient pour l’essentiel à redoubler ses vocalises d’une salve de pets ou bien à moduler à l’aide de son seul fondement des airs connus tirés des plus grands opéras. Comme pour démentir son patronyme, dont elle allait répétant qu’il s’agissait de son vrai nom, ses prestations avaient rapidement fait grand bruit et attiré une foule croissante de spectateurs, recrutés majoritairement dans les classes moyennes supérieures, à l'instar de son illustre prédécesseur, Joseph Pujol, qui avait fasciné la bonne société de la Belle Epoque grâce à son interprétation d'« Au clair de la lune » au flutiau.

Céline Petipet n’avait affirmé sa vocation de cantatrice pétomane que sur le tard, et bien malgré elle. Cantonnée jusqu’ici au répertoire lyrique traditionnel et à une notoriété ne débordant guère le cercle des abonnés à l'opéra de la capitale, elle avait inopinément découvert ses prédispositions un soir au théâtre du Châtelet lors d’une représentation de Don Giovanni de Mozart, quand à l’issue d’un « Crudele? - Ah No, Mio Bene!...» assez quelconque, elle avait laissé échapper un vent retentissant. Tandis que la consternation avait glacé in petto les fauteuils d’orchestre, l’hilarité avait rebondi de balcon en balcon jusqu’au poulailler. Rouge de honte, la soprane avait alors déserté la scène, où sa doublure en jeans et pull informe l’avait remplacée au pied levé. Pudeur ou charité, le journaliste du service Culture de La Croix présent dans la salle ce soir-là n’en fit pas écho dans sa chronique.

Cet épisode ne serait sans doute pas parvenu jusqu’à nous s’il n’avait été suivi d’une rencontre qui allait complètement changer la destinée de Céline Petipet. Traumatisée depuis cette soirée fatidique, elle n'avait pu se résoudre à remettre les pieds sur les planches de peur de connaître un nouveau moment d’abandon. Ni l’hypnose, ni le changement de régime alimentaire auquel elle s’était astreinte afin de limiter sa propension aux flatulences n’avaient eu raison de cette crainte. Jusqu’au jour où un petit homme jovial s’était présenté à son domicile et avait insisté pour qu’elle lui accorde quelques minutes, ce que par lassitude autant que par désoeuvrement elle avait fini par faire. Nul ne sait exactement ce qui fut dit ce jour-là, quels mots le petit homme, patron d’un cabaret nommé « L’Escarpolette », sut trouver pour convaincre Céline Petipet de tirer parti du sort qui s’était abattu sur elle et de donner une inflexion radicale à sa carrière. Toujours est-il qu’il ne se passa pas ensuite trois mois avant les premières représentations à « L’Escarpolette » de son spectacle d’un genre tout nouveau. Le bouche à oreille fit son office et en six mois, elle accéda à la notoriété médiatique que l’exercice exigeant de son art lui avait jusqu’ici refusé.

La consécration advint lorsqu’une émission de télévision dominicale destinée à un public familial révéla juste avant le journal de vingt heures à la France incrédule et ravie ses étonnantes aptitudes. Puis elle signa un contrat avec un prestigieux label de disques allemand qui vit en cette alliance peu banale de talents le crossover susceptible de redresser ses ventes déprimées depuis la crise du marché de la musique classique. Enfin, une grande chaîne de télévision commerciale toujours à l’écoute de l’évolution des goûts de ses spectateurs décida de faire passer un casting afin de constituer une chorale de jeunes pétomanes, dont les progrès seraient mesurés chaque semaine lors d’une émission de prime time. Dès l’annonce du projet, elle fut submergée de candidatures d’adolescents - enregistrements audio à l’appui - toutes plus prometteuses les unes que les autres. Une rumeur insistante circulant sur Internet prêta l’intention à un groupe polyphonique corse d’explorer cette voie dans leur prochain album tandis que la presse magazine populaire annonça qu’une major du disque mettait la dernière touche à un duo de la cantatrice avec l’un de ses artistes maison peinant à renouveler son public de jeunes filles prépubères et de femmes entre deux âges. Puis avec les premières audiences décevantes de la chorale amateur, la marée médiatique reflua presque aussi vite qu’elle était venue, non sans avoir rempli le compte en banque de la soprane. Celle-ci réapparut à intervalles réguliers sur les plateaux des talk shows de nuit pour présenter les toutes dernières resucées discographiques de ses plus grands succès mais ne rencontra plus jamais l’engouement des débuts. Elle se risqua alors à renouer ponctuellement avec une carrière orthodoxe de chanteuse lyrique dans de petits rôles et des lieux peu exposés. Incursions qui lui valurent un retour d’estime de la part du public des mélomanes qui s’étaient détournés d’elle à l’orée de sa gloire et redécouvraient qu’après tout, elle avait une voix.

25 janvier 2007

Plutôt que d'écrire

Quand Roland Barthes apporta son premier livre à sa grand-mère maternelle, il s’entendit dire que plutôt que d’écrire, il ferait mieux de "faire garçon de café".

23 janvier 2007

quelque chose de très problématique, de vague et d’enchanteur

« En écoutant du banc la voix ensommeillée et monotone du professeur d’italien, auquel par-dessus tout je ne pouvais pardonner d’avoir mal parlé d’Ungaretti dans un volume sur la littérature du XXe siècle, je me disais que la carrière de l’érudit, la carrière de l’historien de la littérature italienne, ne pouvait absolument pas être pour moi. Mais l’art, en revanche ?

L’université, c’était l’étude, c’était l’ennui, la poussière, le fastidieux académisme. D’accord. Mais l’art ? L’art, c’était Ungaretti, les vers de l’Allegria, quelque chose de très problématique, de vague et d’enchanteur. Comme la vie. Comme l’avenir qui se trouvait devant moi. Comme le tennis et les amours… Ne pouvait-on fonder sa propre vie sur des choses comme celles-là ? »

Giorgio Bassani, « Un vero maestro », Opere.medium_GiorgioBassani_foto_tennis.2.jpg

 

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22 janvier 2007

Ecrire en dansant

« Ivres à peine. Mozart pleure des notes qui me laissent comme hypnotisé, toujours. Sur la modeste table de bois, nos assiettes vides et luisantes, nos verres à demi-pleins, les fumées entremêlées de nos cigarettes, des miettes de pain, une revue d’art dont il m’a montré les motifs, et les deux bouteilles de vin rouge bientôt vides.

Symétrie dans le miroir, au-dessus de la cheminée : les étagères de la bibliothèque du salon où nous devisons comme si nous glissions dans les mots se continuent aux étagères de l’entrée où trônent des livres que seul un escabeau permet d’attraper. Bois tendre et bois blanc séparés par le cadre du reflet. Dans l’ombre, son profil lit...

"L’horreur du réel. Rien à lui opposer que l’acte d’écrire qui avait fini par s’imposer à moi comme une activité nécessaire, aveugle, comme l’unique façon de boucher le temps, de se fermer à la mortalité qui, de simple obsession, s’était faite si banalement charnelle. La présence, la dénégation désespérée de la mort, je n’avais de toute façon jamais supposé d’autre motif à l’écriture…"

Plaisir de sourire à l’écouter. Il  lit avec application, sans solennité, sans trébucher. Son émotion est palpable, je m’adoucis, n’ai pas besoin d’être attentif.

Les mots s’impriment sur mon écran mental avec l’exacte intonation de l’homme qui les a pensés. Seule la lumière des petites lampes résonnant sur les étagères de livres doux, bruns et espiègles, me rattache au réel, et le réel ce soir-là c’est la voix d’un ami cher tenant en ses mains un livre qui pour lui a fait événement, comme l’on porte en soi comme il en est d’un talisman la photo noir et blanc de sa mère enfant, ou, quelque part en ses murs, un objet trouvé, mais sacré.

Alors les mots, comme une arabesque calligraphiée, dansent comme des ombres chinoises qui nous rappellent ces vestiges de soi, vertiges intimes et diaphanes. »

Stéphane Darnat

Blog littéraire Le Solitaire rature

21 janvier 2007

L'innocent

Lors la mise en scène de son Boris Godounov à Londres, Andreï Tarkovski s’inspirant, pour le personnage maladroitement nommé « l’Innocent » en français, d’une anecdote concernant Staline : celui-ci entendant un soir à la radio le concerto n°23 de Mozart interprêté par la pianiste Maria Yudina, en demande immédiatement le disque. Panique au Kremlin : Maria Yudina jouait en direct et aucun enregistrement n’existe. L’entourage de Staline décide alors d’en réaliser un pendant la nuit mais plusieurs chefs d’orchestre se défilent avant que l’un deux accepte, terrifié. Maria Yudina, quant à elle, reste imperturbable et Staline reçoit le disque tout juste pressé le lendemain. A nouveau charmé par le jeu de la pianiste, il décide de lui accorder une somme de 20 000 roubles. Celle-ci lui écrit alors qu’elle donnera cet argent à son église afin que l’on prie pour que ses crimes contre le peuple russe lui soient pardonnés. Malgré l’offense, Staline refusera qu’elle soit arrêtée. C’est cela la figure de l’Innocent dans Boris Godounov : l’inconscient qui dit son fait au tsar mais que ce dernier laisse vivre afin qu’il prie pour son salut.

09 janvier 2007

Ces marges

« il y a une marge

entre ce que je suis

et celui que je voudrais être

il y a une marge

entre la vie que je mène

et la vie à laquelle j’aspire

il y a une marge

entre ce que j’écris

et ce que je voudrais écrire

j’ai travaillé et je travaille

avec ténacité à réduire

ces marges

qui n’en font qu’une »

Charles Juliet, L’Opulence de la nuit

10:45 Publié dans Mots volés | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : écrire

08 janvier 2007

Le terrain de l'enfance

A chaque séjour chez mes parents, c’est la même angoisse mélancolique qui me gagne par marées successives. Angoisse de me retrouver sur le terrain de l’enfance, hanté par les morts ou par ces êtres qui, immanquablement, le seront un jour.

Quand P. fit un jour le simple constat devant moi que Roland Barthes avait été brisé par la mort de sa mère, je restai interdit, vaguement incapable de comprendre en quoi cet événement pût avoir une telle portée. Il a suffi que je passe à nouveau quelques jours à F. pour en saisir à nouveau toute la barbarie.

Peur panique du deuil. Quand je reviens ici, je prends la mesure de ce à quoi je serai amené à renoncer dans les années à venir. La ville – Paris, j’entends – est un refuge confortable, l’amnésie qu’elle permet, une fuite en avant. Je ne pourrais pas vivre sans cette possibilité quasi permanente d’oubli.

Mélancolie de retrouver l’espace étriqué où ceux qui m’ont précédé ont cantonné leurs vies et de sentir la vanité qu’il y a chez moi à avoir voulu m’en évader. Car pour finir, pas plus qu’eux, je n’échapperai à la mort. Celle-ci rendra bien dérisoires mes gesticulations pour me démarquer des mornes perspectives auxquelles me promettait le cadre local.

Angoisses qui me saisissent en général la dernière nuit de mon séjour, dès la lumière éteinte. Mon regard sur les lieux et les gens prend alors la couleur sépia du deuil. Ma vie passée et future défile avec la rapidité d’un vieux film en super 8. Avec à la clé la même frustration générée par sa brièveté et la même tristesse quelle que soit la teneur des souvenirs évoqués. Impossibilité de ralentir la course du film. De retarder le moment où l’écran redevenu blanc, la bobine tournera stupidement dans le vide, faisant claquer la queue de la  pellicule. Sentiment que la fin du film est déjà impressionnée.  

La lumière rallumée pour cause d’angoisse trop vive redonne des couleurs rassurantes aux choses : l’orangé de l’abat-jour et des double-rideaux, le bleu des murs et des boiseries. Tout cela est bien réel et pas encore passé.

07 janvier 2007

Derrière la porte

medium_Bassani.jpg« Je le regardais ; et soudain, là, dans l’air immobile et flamboyant, je me sentis parcouru d’un étrange frisson de froid. Je ne comprenais pas bien : je me sentais mal à l’aise, comme exclu soudain de quelque chose, et pour cette raison, envieux, petit, mesquin…

Et si, au contraire, je lui avais parlé, à Luciano ? pensais-je en moi-même, en fixant, tenté, ce maigre dos solitaire que le soleil déjà faisait rougir au niveau des épaules. Si, acceptant l’invite qu’il m’avait faite un moment plus tôt sur la plage, je m’étais décidé et nous avais mis brusquement, lui et moi, en face de la vérité, de toute la vérité ? Le vent du large ne commencerait pas à rider l’eau avant une heure au moins. Si je l’avais voulu, le temps ne m’aurait pas manqué.

Seulement, au moment même où, devant ce maigre dos nu, soudain pur, inaccessible dans sa solitude, je m’abandonnais à ces pensées, quelque chose pourtant devait déjà me dire que si Luciano Pulga, lui, oui, était certainement capable de la regarder en face, la vérité, toute la vérité, moi, je ne l’étais pas. Lent à comprendre, cloué depuis toujours à un destin de désespoir et de tristesse, la porte derrière laquelle une fois de plus je me cachais, ce n’était même pas la peine de songer à l’ouvrir. Je n’y parviendrais pas. Ni maintenant, ni jamais. »

Giorgio Bassani, Derrière la porte.

11:30 Publié dans Mots volés | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Bassani

02 janvier 2007

En silence

« Si je devais choisir une qualité parmi toutes, j’opterais pour la délicatesse. Voilà une vertu réellement élitiste, délicieuse comme son nom l’indique, et rarissime. Elle ne s’enseigne pas. Dire de quelqu’un qu’il est délicat, c’est une sottise s’il l’est vraiment. Cela doit se savourer en silence. »

Georges Picard, Du malheur de trop penser à soi.

19 décembre 2006

Embedded

Il ne savait pas quand cela avait commencé. A quel moment avait émergé en lui l'impression d'abord vague puis de plus en plus précise que quelque chose n’allait pas, que quelque chose avait mal tourné. Il ne pouvait dater l’instant précis où il avait été envahi pour la première fois par ce sentiment de vacuité et d’échec imminent. Le début de la glissade. Il pistait la trace de ce basculement en fouillant dans ses souvenirs, aux moments les moins opportuns : quand il devait aller rapporter un article défectueux dans un magasin, quand il se trouvait contraint d’exécuter une danse exotique avec une cousine éloignée dans un mariage de famille, quand le père de Carole assis dans son fauteuil posait sur lui un regard démentant son sourire pour lui proposer un apéritif lors d’une visite dominicale. Fallait-il remonter jusqu’à l’enfance, puisque tous les drames s’y jouent ? Il se revoyait, âgé de quatre ou cinq ans, sur la balançoire au fond du jardin de ses grands-parents, sa mère le poussant avec entrain. Vêtu de sa salopette en velours vert et d’un petit t-shirt rayé, il avait soudain vu incrédule les grosses têtes du massif de dahlias sang de bœuf se rapprocher à grande vitesse. Avant de sentir sur son visage et ses avant-bras la caresse de leur feuillage et de s’assommer à demi contre le fragment de muraille antique affleurant à leur pied en bordure du jardin. Oh le rire de sa mère ! La peur n’était venue qu’ensuite, quand elle avait réalisé qu’il pouvait réellement s’être fait mal. Trop tard, il ne retiendrait que cet instant-là, où elle avait oublié de s’inquiéter. Ou bien était-ce ce soir pas si lointain où âgé de vingt ans à peine Carole avait pris l’initiative après deux semaines de drague inoffensive de coller contre ses dents sa langue chaude, baveuse et inexpérimentée dans sa super cinq fatiguée garée devant chez elle ? Une boule de chaleur était alors remontée de son ventre pour exploser à ses oreilles mais il n'était pas absolument convaincu qu'il s'agissait de l’affirmation intempestive de sa sensualité. Il repensait aussi parfois à l’entrevue éclair avec son directeur de mémoire dans les couloirs sombres de la fac après avoir appris qu’il avait brillamment réussi sa maîtrise. Dans un geste inhabituel de sa part, celui-ci avait plaqué sa main sur l’épaule de N. en lui déclarant sur un ton jovial : « Allez, hop, on vous embarque ! ». Toutes voiles dehors vers le troisième cycle et la thèse. Embarqué dans sa propre vie. Voilà, c’était ça. Comme un journaliste embedded dans une armée d’invasion, dont le terrain de jeu n’aurait été autre que lui-même. Attention aux pierres sous les dahlias.

12 décembre 2006

Un vague délicieux

medium_stevenson-foto.gif« Depuis notre jeunesse, nous avons décidé de demeurer dans un vague délicieux en ce qui concerne notre personne, nos aspirations et nos fautes. »

R.-L. Stevenson

10:30 Publié dans Mots volés | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : Stevenson

08 décembre 2006

Disparition d'un décor

Avant même que ce projet de déménagement ne prenne un tour concret, il avait commencé à dépecer l’univers qu’il avait constitué patiemment et avec un goût très sûr depuis quarante ans. Il s’était séparé voilà quelques mois de son étonnante collection de cannes, de toutes époques et de toutes provenances, et qui, atteignant probablement la centaine tapissait le mur de l’entrée en regard d’une partie de sa babylonienne bibliothèque. Cette dernière, qu’il entendait désormais découper en tranches afin de n’en garder que les meilleurs morceaux, étendait son autre bras contre le plus grand des murs du salon et abritait une foule d’objets à même de ravir l’amateur de curiosités : maquettes de bateaux, pendules anciennes miniatures,  objets « premiers » et autres memento mori. Je reste persuadé que cet ordonnancement réfléchi était pour beaucoup dans l’esprit qui régnait alors dans l’appartement de la rue L. Qu'aux flux ininterrompus de parents et d’amis joyeux de tous âges, chaque élément de ce tableau venait susurrer sa partition, distillant à leur insu une petite musique entêtante et intemporelle. Quelque chose comme l'amour du beau.

Il revenait sans doute à celui qui en avait été l'architecte mystérieux de rompre l’harmonie qui s’était créée là au fil des décennies. Mais la dispersion anticipée de ce décor prit pour moi le tour d'une désagréable surprise. Face à mon désarroi muet, son empathie souriante. A-t-il compris que je n'étais pas prêt à cette disparition ?

06 décembre 2006

Une Bibliothèque décente

Sa bibliothèque n’était pas la moindre de ses fiertés. Elle était même véritablement la seule. Quand Carole n’était pas dans les parages, il lui arrivait de placer une chaise devant les trois meubles en stratifié qui couvraient l’un des murs du salon de leur petit deux pièces. La contemplation de leurs rayons lui procurait une satisfaction inégalée dans les autres aspects de sa vie. Parfois, il se demandait s’il ne continuait pas de se lever le matin et de faire les choses qu’on attendait de lui simplement pour avoir les moyens d’enrichir toujours plus sa bibliothèque. Il était avant tout attentif à l’équilibre entre les époques, les genres ou les nationalités représentées mais aussi à son aspect esthétique général, grâce à la variation de la taille des volumes, leur couleur et leur plus ou moins grande ancienneté. Il déplorait d’avoir trop lu la mauvaise littérature contemporaine qui échouait sur sa table de nuit à chaque rentrée littéraire. Celle-ci avait fini par coloniser toutes les étagères du bas et occuper beaucoup trop de place en proportion par rapport aux livres éternels, rangés aux étages supérieurs. Il menait donc depuis deux ans une campagne radicale de discrimination positive afin d’étendre l’empire de l’éternité littéraire, achetant et lisant classique sur classique, surtout ceux que la postérité avait tendance à ranger au second rayon. Il sentit le rapport de force entre les deux camps définitivement basculer à l’arrivée des éditions in extenso de l’Anatomie de la mélancolie de Robert Burton, du Pseudodoxia Epidemica de Sir Thomas Browne et du Zibaldone de Giacomo Leopardi ainsi que de l’intégrale des œuvres du Marquis de Sade reliée en simili-cuir noir par un éditeur à la réputation sulfureuse. Ces monuments de la littérature, chefs d’œuvres illisibles qu’il n’avait d’ailleurs pas vraiment l’intention de lire, lui avaient paru la signature indispensable de la bibliothèque d’un homme de goût, fut-il d’ailleurs à peu près le seul à le savoir. La déroute de la basse littérature fut bientôt totale grâce aux purges régulières qu’il commença de pratiquer dans ses rangs, ses éléments les moins recommandables prenant petit à petit le chemin des bouquinistes. Cet « achèvement », comme il lui était plaisant de l’envisager au sens anglo-saxon du terme, ne trouvait que peu d’écho chez Carole, qu’elle affectât de ne pas en avoir conscience ou qu’elle fût sincèrement fermée aux prétentions de N. Quand elle ne labourait pas les bibliothèques d’anthropologie de la capitale pour sa thèse, mettant en fiches systématiquement ce qui lui tombait sous les yeux avec une constance dans la méthode qui forçait le respect autour d’elle depuis ses premières années de fac, elle s’autorisait, le plus souvent pendant la période des vacances, la lecture de gros romans historico-policiers. C’était à chaque fois une bataille sans merci pour savoir où iraient s’entasser une fois lus ces pavés ventrus dont les pages écornées soulevait le cœur de N. Il tentait de garder son calme lorsqu’il lui expliquait pourquoi aucun autre endroit n’était envisageable que l’entrée ou les toilettes tandis qu’elle persistait sans doute avec une once de cruauté à revendiquer une portion du territoire de la bibliothèque du salon. Quoi, tous ces efforts pour construire une bibliothèque décente seraient anéantis par l’incursion des barbares ?

04 décembre 2006

Le support de mes espoirs

Comment il devient immédiatement le support de mes espoirs dix fois déçus. Dans quelle détresse un silence de sa part, une fin de non recevoir – pire son indifférence, me projettent instantanément. Il me semble alors à chaque fois que tout est fini et chaque fois je voudrais disparaître.

10:45 Publié dans Instantanés | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : refusé

30 novembre 2006

Le solitaire rature

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Le solitaire rature, le blog littéraire de Stéphane Darnat : "comme un double de moi écrivant".

11:10 Publié dans Liens affectifs | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : Darnat, écrire

29 novembre 2006

Le plagiat de soi-même

« Mais ce qu’on appelle expérience n’est que la révélation à nos propres yeux d’un trait de notre caractère, qui naturellement reparaît, et reparaît d’autant plus fortement que nous l’avons déjà mis en lumière pour nous-mêmes une fois, de sorte que le mouvement spontané qui nous avait guidé la première fois se trouve renforcé par toutes les suggestions du souvenir. Le plagiat humain auquel il est le plus difficile d’échapper, pour les individus (et même pour les peuples qui persévèrent dans leurs fautes et vont les aggravant), c’est le plagiat de soi-même. »

Marcel Proust, Albertine disparue.

19:15 Publié dans Mots volés | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : Proust

Départs

« Car j’ai en moi de grands départs inassouvis. »

Miquel Barceló, Carnets d’Afrique.

12:30 Publié dans Mots volés | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : Barceló, départ

A New York sans moi

Cet après-midi-là, j’ai pris le bus pour la Gare du Nord, déposer ton sac sur le quai du RER. Entre tes affaires, j’avais glissé un gros macaron au café comme tu les aimes, car tu partais à New York sans moi.

J'ai failli...

En retournant au bureau ce lundi matin-là, après une semaine de vacances dans la ville surchauffée et aux trois-quarts vidée, aux questions qu’on ne manquerait pas de lui faire, il avait prévu de répondre : « j’ai failli partir à Cuba ». D’une manière générale, il en était venu à penser que c’était ce qu’il aurait pu répondre chaque fois qu’on lui posait la fatidique question « qu’est-ce que tu as fait ? ». Sa vie ne lui semblait être qu’une suite d’actions ébauchées et jamais concrétisées. Bref, un inventaire de faillites.

Une vie cachée

medium_urnesfuneraires.2.jpg« Mais l’être le plus affligeant est celui qui peut ne se plus désirer, se satisfait de n’être rien, ou de n’avoir pas été ; il dépasse le mécontentement de Job, maudit non les jours de sa vie, mais sa naissance, se satisfait d’avoir existé jusque-là, et d’avoir un titre à une future existence, bien qu’il n’ait vécu que d’une vie cachée, et pour ainsi dire avortée. »

Sir Thomas Browne, Les Urnes funéraires.

28 novembre 2006

Toute sa vie en fiches

Dépouiller, découper, coller, trier, classer, ranger. Il avait entamé cette tâche sans fin au sortir de l’adolescence, avec les premiers journaux achetés. Inquiet de la rapidité avec laquelle les exemplaires du Monde, de Libération et de Télérama, qui s’entassaient en piles bien alignées sous son lit, bientôt grimpaient à l’assaut des murs de sa chambre, il n’avait pu pourtant se résoudre à les jeter sans plus de cérémonie. Il avait alors commencé à ne garder que les articles qui éveillaient son intérêt. Ceux-ci le plus souvent portaient sur des auteurs à lire ou déjà lus. Progressivement, il élargit le champ de cette manie aux livres et aux auteurs qu’il pensait ne jamais lire : en somme, leur présence dans cette anthologie personnelle le dispensait définitivement de le faire. Aux articles sur la littérature, vinrent ensuite s’adjoindre ceux portant sur la philosophie, la musique, la peinture, les films et les réalisateurs de cinéma, les lieux et les monuments qu’il jugeait « baroques ». La grossesse rapide des chemises cartonnées de couleur dans lesquelles il compilait le fruit de ses découpages le contraint un jour à opérer un saut logistique qui allait révolutionner ses méthodes de classement. Il acheta de gros classeurs comme l’on en voyait alors à la télévision dans les fictions se déroulant en entreprise, ceux-ci semblant là invariablement pour signifier le stress et la surcharge de travail auxquels étaient soumis les protagonistes. Il compléta cet achat par un lot de plusieurs centaines de pochettes plastifiées et perforées. Le grand œuvre s’annonçait : chacun des différents fragments collectés patiemment au fil du temps et collés sur des feuilles de papier blanc de format A4 venait désormais prendre sa place par ordre alphabétique dans un classeur. Année après année, les classeurs s’étaient multipliés au point d’occuper deux étagères de sa bibliothèque bon marché au design scandinave. Cette persévérance suscitait un amusement teinté d’incrédulité et parfois d’envie chez ses amis lorsqu’il leur arrivait de stationner quelques instants devant la rangée des classeurs. Carole se montrait quant à elle nettement moins indulgente et lorsqu’elle surprenait N. occupé à sa tâche de Sisyphe, elle ne se privait pas de tourner toute son entreprise en ridicule. A demi-sourd à ces railleries, il se disait parfois que si jamais il restait incapable d’écrire, là serait toute son œuvre. La somme objectivée de sa culture, toute sa vie en fiches.

Tout est fécond, tout est dangereux

« A partir d’un certain âge, nos souvenirs sont tellement entre-croisés les uns sur les autres que la chose à laquelle on pense, le livre qu’on lit n’a presque plus d’importance. On a mis soi-même partout, tout est fécond, tout est dangereux et on peut faire d’aussi précieuses découvertes que dans les Pensées de Pascal dans une réclame pour un savon. »

Marcel Proust, Albertine disparue.

15:20 Publié dans Mots volés | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Proust, écrire, temps

23 novembre 2006

Comme le matin elle partait souvent avant lui

Comme le matin elle partait souvent avant lui, il se retrouvait en tête-à-tête avec sa bibliothèque. Il s’écoulait de longues minutes avant qu’il ne puisse s’arracher à la conversation qui s’établissait alors avec les auteurs dont les livres s’entassaient encore non lus dans la partie inférieure des étagères.

Chacun à tour de rôle venait plaider sa cause, soulignant l’urgence qu’il y avait à être le prochain lu. Le regard de N. allait du livre à lire dans sa pile à l’emplacement qui lui était destiné plus haut une fois refermé. Giorgio Manganelli qui connaissait ce matin-là un regain de faveur irait sans doute s’intercaler entre Pasolini et Gadda. Encore qu’il pensait que son système de classement par affinités demandait à être totalement revu pour les auteurs italiens du XXème siècle.

Une lettre de Marcel P. à la Duchesse des Darnes

Chère duchesse,
Je me dis parfois ces jours-ci, en remontant le chemin bordé d’aubépines qui mène de la maison de ma tante Léonie jusqu’aux nénuphars géants du jardin de l’oncle Jules, comme j’en avais pris l’habitude du temps où Gilberte et moi, tout à nos conversations toujours recommencées à propos du clocher de Méséglise, en oublions de regarder où nous marchions et d’éviter les flaques d’eau de pluie stagnante reflétant dans une parfaite symétrie les délicates fleurs roses à la manière des laques japonaises qui firent plus tard mon ravissement dans le boudoir de monsieur de Charlus, qu’il est bien agréable d’avoir une amie comme vous auprès de qui s’épancher du quotidien et avec qui partager les impressions fugaces qui vous saisissent lorsque la lumière du jour change, comme ce soir, vous le rappelez-vous, où nous fîmes quelques pas à Germain des Prés après avoir croisé Morel qui rentra sans nous voir au Flore, occupé qu’il était à saluer quelqu’un qu’il prit pour le duc de Guermantes, alors que nous franchissions la porte vitrée de l’établissement.
Marcel

PS : Voudriez-vous me faire envoyer votre exemplaire dédicacé du Dépôt par la Pételle par l’entremise de votre valet de chambre, le jeune kabyle avec ses yeux verts en amande qui me rappelle ma chère Albertine qui me manque tant ? J’ai su qu’il avait de grandes notions de mécanique, et envisageant d’acheter une automobile, je souhaite l’entretenir à ce sujet.

22 novembre 2006

Une pénombre de pages non lues

Pour Keynes, un lecteur « devrait approcher [les livres] avec tous ses sens ; il devrait connaître leur texture et leur odeur […] Il devrait vivre avec plus de livres qu’il n’en lit, avec une pénombre de pages non lues, dont il connaît le caractère général et le contenu flottant autour de lui ».

21 novembre 2006

Si d'aventure on aime

« Je hais les serre-fesses, les baisers qu’on leur prend,

Leur grogne, leur rogne, leur hargne, et leurs coups véhéments.

Je n’aime pas non plus les cœurs qui se donnent :

Ils sont à vous, à moi, ils ne sont à personne.

Cherchons un moyen terme : si d’aventure on aime

Il ne faut rien donner tout en donnant quand même. »

Straton de Sardes, La muse adolescente, traduction Pierre Maréchaux.

Sa main remontant d'abord timidement

C’était toujours la même angoisse au moment de se coucher. Celle de sentir soudain Carole se coller derrière lui, sa main remontant d’abord timidement le long de son flanc sous le t-shirt puis s’enhardissant à glisser vers l’entrecuisse. Inconsciemment, il en était venu à choisir de porter pour dormir les caleçons à l’élastique le plus serré, peut-être dans le fol espoir que la main de C. renoncerait à entreprendre une manœuvre sur ce terrain malaisé et battrait bientôt en retraite. Las ! C. se laissait rarement détourner de son but par des contingences aussi légères.

L'accolade

Après chaque soirée passée ensemble, le moment de se quitter. Elan synchronisé des corps, vaguement gênés, pour se donner l’accolade. Abandon total de R., mise en danger de celui qui semble-t-il n’a rien à perdre mais encore beaucoup à donner. Comme à mon habitude, craignant l’implication à mon corps défendant, je suis économe de mon affection. J’étreins de biais ou j’embrasse en évitant de trop serrer l’autre contre moi. Je pense à l’attitude de Pascal Greggory snobant Barthes sur le tournage londonien des Sœurs Brontë de Techiné. Distance tactique des plus jeunes, disponibilité souffrante des aînés.

Je t'enlacerai

medium_TN_1111004496399_1_.2.jpg« Je t’enlacerai, tu t’en lasseras », disait Louise de Vilmorin.

Je suis tenté d’ajouter : « Je t’éviterai, tu t’inviteras ».

L'épreuve du délaissement

Barthes dans Incidents : « Descente à la chambre noire : je regrette toujours ensuite cet épisode sordide où je fais chaque fois l’épreuve de mon délaissement ».

11:40 Publié dans Mots volés | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Barthes, refusé

Exilé (28/08/04)

« L’homme en exil, c’est toi », m’a dit aujourd’hui N.

11:25 Publié dans Instantanés | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : refusé

La pensée hormonale (11/09/06)

Dans le métro, discussion entre savants des techniques de musculation. L’un assénant à l’autre : « Il faut que tu penses de manière hormonale ».

20 novembre 2006

Les nuits de son enfance

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« J’ai survécu à tous les chiens qui aboient les nuits de mon enfance. »

Miquel Barceló, citant « le meilleur poète de son village » dans Carnets d’Afrique.

17:55 Publié dans Mots volés | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Barceló, enfance

La lampe chinoise

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J’ai installé sur le classeur à cylindre où je range mes papiers la curieuse lampe chinoise qui trônait autrefois sur le lit cosy de ma chambre d’enfant chez mes grands-parents. Son kitsch de bazar venait alors surcharger un peu plus un décor déjà écrasé par un papier peint rouge sang à fleurs géantes. Absolument effrayantes, possiblement carnivores, celles-ci envahissaient mes cauchemars et ceux de ma sœur. La lampe chinoise, malgré son excentricité, était alors pour nous un phare rassurant dans cet océan de terreur.

 

En tirant sur une chaînette, la pagode à son pied s’illuminait, de rouge encore. Il fallait tirer dessus une nouvelle fois pour que la libération vienne : l’ampoule s’allumait derrière l’abat-jour où apparaissait sur un fond d’eau de mer une myriade de poissons multicolores, qui se mettaient à tourner avec la chaleur dégagée par l’éclairage. Le rouge du papier était dès lors plus terne et les fleurs plus figées que dans mes rêves.

Le coucher était souvent accompagné du cérémonial de la boîte à musique. Celle-ci, dissimulée dans le socle en bois peint de la lampe, dévidait dans nos oreilles bourdonnantes de sommeil ses notes aigrelettes et tristes.

La figurine chinoise en métal doré qui servait à remonter le mécanisme tournoyait lentement sous nos yeux fatigués jusqu’à ce que la dernière note résonne, suspendue dans le silence déjà empoisonné par les écoeurantes fleurs. Une mélancolie incompréhensible me submergeait à l’écoute de la mélodie, comme un avant-goût des deuils futurs.

Virgile conduisant Dante

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« Dédale – Labyrinthe

Tout ce texte est imprégné, conduit par le souvenir de ma m., le chagrin de sa mort. Ne peut-on imaginer qu’à la lettre certains êtres vous guident dans une démarche intellectuelle ? Non des êtres livresques, des auteurs, des penseurs, mais des êtres dont la chair a été aimée ?

Virgile conduisant Dante. »

R.B.

12:35 Publié dans Mots volés | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Barthes, Dante, Dédale

Retard

medium_Pau-Casals---Yousuf-Karsh-1.2.jpg« Le retard, c’est le rythme. »

Pablo Casals

 

12:30 Publié dans Mots volés | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Pablo Casals

A supposer qu'on puisse parler d'une photo...

« A supposer qu’on puisse parler d’une photo, ce ne peut être jamais tout de suite. »

R.B.

Gilbert

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Il m’attend comme à chaque fois, calme et résigné avec sa moue d’enfant triste, sur le mur de mon bureau. Depuis son halo pastel, son regard noir jaillit hors du hideux cadre-cercueil et se plante dans le mien. L’inflexion dure des sourcils, les coins abaissés de sa bouche disent assez le scepticisme souffrant qui l’anime à ma vue. Rappelle-toi qui tu es, semble-t-il me dire.

Bien que je sache depuis toujours que cette photo en noir et blanc colorée à la peinture et au crayon figure mon grand-père, je n’y ai jamais reconnu celui que j’ai connu et côtoyé des années durant avant qu’il ne meure. Je voulais plutôt croire qu’il s’agissait d’un enfant emporté par une obscure épidémie. Son portrait devenait dès lors une sorte de mausolée, invitant sans cesse, par sa présence incongrue dans ma chambre d’enfant de la maison de mes grands parents, à se montrer digne de celui qui avait souffert pour nous.

Pourquoi me suis-je identifié dès le plus jeune âge avec le garçon du portrait ? Sa mélancolie était mienne, le strict de ses vêtements et de sa coiffure dénotaient celui de ma vie entière, le pastel des couleurs trahissait tout absence de passion chez moi.

Faut-il ajouter qu’il s’appelle Gilbert, tout comme mon deuxième prénom, après lui ?

Je le regarde aujourd’hui comme celui que j’ai été et que je ne suis plus. Et qui, à chaque fois que je reviens chez mes parents, m’invite en silence à honorer sa mémoire.

Les murs de province

« Les murs de province suent la rancune. »

Jules Renard

12:00 Publié dans Mots volés | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : enfance

Dépense

Il regardait étonné, presque fasciné, la sueur qui recouvrait les visages, mouillait les cheveux et perlait au nez et aux oreilles de ses petits camarades pendant les heures d'éducation physique. Comment pouvait-on en arriver à une telle dépense de soi ?

Si vous voulez l'arc-en-ciel...

medium_dollyparton.JPG« A mon avis, si vous voulez l’arc-en-ciel, il faut s’arranger avec la pluie. »

Dolly Parton

11:05 Publié dans Mots volés | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Dolly Parton

Rupture de stock

medium_7Days_THU_051206_1_.2.jpg« Ces temps-ci, la chance devait être en rupture de stock. »

Deborah Eisenberg, Petits désordres sans importance.

Même si tout ça doit finir mal...

medium_lasirene.jpg« Même si tout ça doit finir mal, je suis enchanté de vous connaître, Madame »

Louis Mahé – Jean-Paul Belmondo à Marion Bergamo – Catherine Deneuve dans la Sirène du Mississippi.

10:55 Publié dans Mots volés | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Truffaut

Une histoire invisible

« Aussi reste-t-il peut-être à écrire une histoire invisible des années 1980, qui montrerait, derrière leur loi d’airain, qu’elles furent aussi le temps de l’esquive, des contre-mondes, du bricolage résistant, le temps d’une génération qui n’apprit ni à faire la révolution ni à s’emparer du pouvoir mais, mieux qu’une autre, à savoir passer entre les gouttes – en tentant d’échapper au chômage (ou à la mort sociale qu’en fit la propagande), à la Loi, au crétinisme médiatique, à toutes les injonctions nouvelles et, toujours, au sida. Cette décennie invisible serait celle d’un monde d’interstices, improvisé dans les replis de l’ordre dominant, un monde de survie active (ou réactive) mais indétectable, un monde où la critique n’est donc pas morte mais enterrée en quelque sorte, invisible parce que inavouable, pensive parce que impensable. Même coincée au fond d’un puits, la critique travaillait encore – ou déjà – son époque.

(…)

C’est sans doute pour avoir suivi pareil trajet, intime, furtif, souterrain, en berne ou en sourdine, que la révolte politique présente aujourd’hui, même avec ses limites, les dimensions pratique, subjective, décalée qui sont les siennes, et que ne comprennent toujours pas les baby-boomers au pouvoir. Eux qui ont toujours soumis la révolte au surmoi de l’institution, cellule gauchiste hier, Etat ou entreprise aujourd’hui. Une telle politique des affects renvoie, elle, à la précarité, à l’inquiétude, à la force aussi des liens latéraux, à la minorité qui nous traverse tous en un point ou un autre et qui autorise à brancher les unes sur les autres des luttes a priori sans rapport. Elle renvoie aussi au concept crucial de « partage du sensible », élaboré par Jacques Rancière sur le modèle de l’aisthésis des philosophes grecs, dans le sens de « ce qui met en communication des régimes séparés d’expression » : ce qui fait d’un travail d’esthétique un moment politique, d’une lutte ici une force dans un autre domaine, d’une expérience collective une destitution des groupes constitués – et de toute sensation commune une puissance déjà politique. Et c’est ce partage du sensible qui peut faire de la théorie elle-même un simple moment de la perception, ou même une façon de faire, et non plus cette mythologie autosuffisante qu’elle devient dès qu’elle n’interfère plus avec des pratiques. »

François Cusset, La Décennie. Le grand cauchemar des années 1980.

De M. à E. (3)

Ton absence est partout.

19 novembre 2006

De E. à M. (2)

Et j'écoute le concerto pour piano n°23 de Mozart la version que tu apprécies tant. Et tout mon corps et mon esprit sont remplis de A. Il n'y a pas une seule journée passée où il ne me manque pas avec violence et mon chagrin sans fond au sort qui lui a été fait. Si j'avais la certitude de le retrouver sans plus attendre une seconde j'irai le retrouver et cela ne serait que la fin d'une attente insupportable et le plus grand des bonheurs qui me serait fait. Je me suis souvent demandé pourquoi jamais je n'ai été armé du courage de le faire. Mais justement parce que je n'ai pas la certitude de le retrouver et que dans ce cas-là même si ma vie n'est faite que de difficultés d'inquiétudes de tristesse du manque de cette horrible culpabilité et d'un immense désespoir c'est pour mieux me rappeler tout l'amour que j'avais de lui. Et il me semble que ce n'est pas cher payé.

10:25 Publié dans Entre toi & moi | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Mozart

Journal romain

Rome, 6 novembre 2004, 16h.

medium_Rome4.5.jpgArrivés vers 13 h avec S. après bien des pérégrinations en bus, métro et équivalent de RER depuis l'aéroport de Ciampino. Figure vaguement incrédule de notre logeuse Bed & Breakfast : peut-être a-t-elle soudain l'impression d'être piégée, contrainte d'héberger deux folles françaises à chemises voyantes. Inquiétudes à propos de l'argent : je n'avais cessé de répéter à S. que nous devions retirer du liquide sur notre chemin afin de payer notre logeuse comme convenu dès notre arrivée au B. & B. Celle-ci s'empressait déjà de rédiger le reçu pour le paiement. Sentiment désagréable, crainte irrationnelle d'être refusé - mais elle n'a pas fait de difficultés pour que nous payions plus tard, après être ressortis. Déjeuner en chemise et en terrasse dans une rue du Trastevere. Temps incroyablement clément pour un mois de novembre, ciel dégagé malgré les promesses d'averse de la météo, douceur de vivre qui me gagne soudain au pied des façades ocres. Le charme fou des terrasses perchées toutes en verdure, comme celle que je vois quand je lève la tête de ces lignes sur le petit balcon de notre chambre. Et cet incroyable escalier tournant avec sa cage de verre sur le bâtiment en face couleur terre cuite.

Plus tard dans la soirée (un peu ivre).

Ai passé une excellente soirée avec S. et un couple de Français rencontrés en terrasse d'une petite trattoria nommée "Cul de Sac", près de la piazza Navona. Avec la nuit et l'alcool, l'espace entre les corps se condense. Soudain, tout est plus fluide, plus simple. S. draguant ostensiblement le serveur du cul de sac, que je croyais hétéro mais qui finit par le rejoindre aux toilettes.

medium_Rome3.6.jpg

Ce splendide garçon romain que je croise près du Panthéon et qui se retourne une fois, deux fois, trois fois sur moi, marque pour finir un temps d'arrêt. Qui me dira pourquoi j'ai pris la fuite ?

7 novembre 2004.

C'est un appartement bourgeois romain traditionnel, du moins tel que je me le représente. Spacieux, haut de plafond, dans un immeuble XIXème le long de la via Trastevere. Satisfaction de constater que le petit déjeuner était servi dans de l'argenterie au milieu d'objets et de meubles anciens, de manger en regardant une grande nature morte du XVIIIème siècle sur le mur en face de moi. Tout cela est autre chose à mes yeux qu'une mise en scène désuète. Le plaisir que je retire de la fréquentation de ces vestiges, c'est celui de retenir un peu plus longtemps pour en jouir quelques miettes du temps qui nous est arraché chaque jour.

8 novembre 2004, 8h50.

Départ tout à l'heure vers 13 h de la gare de Termini vers l'aéroport de Ciampino. Nous n'aurons sans doute pas le temps de faire grand chose... surtout S. qui avait prévu de revoir ce matin son bouillonnant Romain. A moins qu'ils n'expérimentent un nouveau lieu public (le Colisée ?) pour leurs ébats, après les toilettes du restaurant samedi soir et un parc public hier en fin d'après-midi. Pendant ce temps, je déambulais sans but en cercles concentriques autour du Panthéon. Après m'être rendu compte que le restaurant recommandé par E. où nous comptions nous rendre, L'eau vive, était fermé, j'ai tout de même décidé de pousser jusqu'à la via Condotti pour découvrir le mythique Caffe Greco. Comme à mon habitude, j'ai failli renoncer à pousser la porte. Bien que depuis des années déjà il ait fait l'objet par les touristes du monde entier d'une véritable Anschluss, j'étais ravi de faire connaissance avec les vieilles banquettes en velours rouge et les tableaux anciens sur le tissu jaune tendu sur les murs. Levant les yeux à côté de moi, j'ai presque sursauté à l'examen des photos accrochées là, réalisant que j'étais assis à la place exacte d'Alberto Moravia, qu'à deux pas de moi, Aldo Palazzeschi ou Orson Welles avaient leurs habitudes.

Reprenant ma circumdéambulation, à nouveau frappé du prix élevé de ma solitude, écrasé par le pressentiment de l'impossibilité d'une vie plus légère. Même à des heures d'avion de mon environnement habituel, la tristesse n'avait guère tardé plus d'une soirée avant de retrouver ma trace et de me coller aux semelles. Contraste entre la soirée de samedi si euphorique et l'abattement du lendemain.

Pas de jalousie à l'égard de S. : rien n'est plus simple à obtenir qu'une aventure.

N.B. : Ce matin, S. et son nouvel ami ont conclu leurs effusions dans les jardins du Palatin, pendant que j'arpentais au pas de course les vieilles pierres du Foro Romano.medium_Rome2.6.jpg

 
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