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10 juillet 2008

Dans l'armoire

1) Je suis capable de reconnaître un buffet basque ou un lit breton, et inversement. Je connais plus ou moins bien le mobilier français dans toutes ses périodes et tous ses styles et je prétends distinguer le mobilier espagnol haute époque, le mobilier vénitien et allemand des XVIIe et XVIIIe siècles, le mobilier hollandais et anglais des XVIIIe et XIXe siècles ou encore le mobilier scandinave et américain des XIXe et XXe siècles. Sans que je sache d’où me viennent ces connaissances, je suis bien souvent capable d’identifier un meuble Biedermeier ou Chippendale au premier coup d’œil. Mais je suis incapable de décrire les caractéristiques d’une armoire normande, pourtant la seule véritable pièce de mobilier à avoir agrémenté l’enfance misérable de mes grands-parents paternels, aux confins de l’Orne et de la Sarthe dans l’Entre-deux-guerres. Sa rareté même la destinait à être un casus belli, divisant irrémédiablement les fratries après le décès des parents, quand l’heure était venue de choisir celui ou celle qui en hériterait.

2) L’armoire occupe le plus grand mur du salon de la maison de mes parents. Je ne peux garantir qu’il s’agisse d’une armoire normande. Ce que je peux dire avec une relative certitude, c’est qu’elle est en chêne, qu’elle date du XIXe siècle, que le bandeau sculpté avec une remarquable précision et un rare sens de l’épure sous ses deux portes représente un vase avec des fleurs, tandis que celui à son fronton porte un motif idéalisé difficile à identifier, quelque chose comme un éventail ou la queue d'un paon faisant la roue. Ses pieds sont galbés selon une forme vaguement Louis XV. Sa corniche amovible me semble plus récente que le reste du meuble, comme souvent sur les armoires anciennes. Je ne peux pas dire que je l’aime. Elle est sans doute trop rustique pour mon goût comme pour le décor où elle s’insère. Je dois cependant reconnaître que sa taille sied au volume de la pièce et qu’elle n’est pas dépourvue d’élégance, le menuisier qui l’a bâtie ayant subtilement atténué sa corpulence par des lignes dépouillées d’une grande finesse. Si on l’ouvre, ses gonds grincent avec un bruit que je reconnaîtrais entre mille. Ses parois intérieures sont tapissées d’un adhésif reproduisant la toile de Jouy (3). Elle est aujourd’hui organisée en étagères mais dans mes premiers souvenirs, elle faisait fonction de penderie. Elle était alors dans un coin de la chambre de la maison de mes grands-parents paternels où ma sœur et moi dormions occasionnellement quand ils habitaient encore F. Je me souviens que nous avions peur que quelque chose tapi là, dans l’ombre de cette armoire, ne jaillisse pour nous sauter à la gorge, et que ce quelque chose était le manteau de fourrure de ma grand-mère, accroché innocemment sur son cintre à nous attendre (4). Notre frayeur était encore accrue par le papier peint rouge à fleurs géantes de la chambre qui tapissait nos cauchemars (6).

Nous l’avions tous oubliée, cette armoire qui finit par échoir à mon père en héritage. Pourtant elle avait accompagné mes grands-parents jusqu’à la ville de T., où ils avaient déménagé une fois retirés des affaires, quittant F. comme on fuit à Varennes. Elle avait retrouvé sa place dans une autre chambre d’une autre maison, face au lit cosy si inconfortable de notre enfance. Après la mort de mes grands-parents, j’avais fait le tour de la maison et ouvert avec une curiosité sacrilège tous les placards, tous les tiroirs, toutes les armoires, médusé devant les piles de draps toujours parfaitement rectilignes et presque pressé d’y mettre le désordre, surpris de découvrir des objets et des vêtements inconnus, ceux d’une autre vie, d’avant ma naissance. Arrivé devant l’armoire dans la petite chambre, je me suis rendu compte que je n'avais aucune idée de ce que j’allais y trouver, que j’avais couché des années dans cette chambre sans même jamais jeter un œil à l’intérieur. Je tournai la clé, ouvris la porte qui crissa sur ses gonds et sursautai à la vue du manteau de fourrure, surgi du passé comme une bête fauve palpitante, comme si j’avais trouvé ma grand-mère encore vivante dans cette armoire.

3) Plus connu sous le nom de Vénilia, l’adhésif décoratif s’est répandu comme une épidémie dans les foyers au cours des années 1970. Egayant et couvrant les imperfections des parois intérieures des meubles anciens, il est alors devenu pour certains l’alpha et l’oméga de la décoration. La mère d’un de mes oncles aimait ainsi à en recouvrir la moindre boîte à chaussures. Elle alla jusqu’à tapisser entièrement la chambre de mon cousin avec du Vénilia, opération qui s’avéra coûteuse et beaucoup plus compliquée que sa simplicité tant vantée ne le laissait croire. On dit que pour finir, devant chaque froncement rebelle de l’adhésif et chaque raccord laissant entrevoir le plâtre, elle accrocha un cadre ou disposa un meuble.

4) Je ne crois pas avoir jamais vu ma grand-mère paternelle porter son manteau de fourrure. Un mystère que j’expliquerais par sa pudeur de femme de commerçant : surtout ne pas attirer l’attention avec un tel signe extérieur de richesse, éviter le clinquant et le tape-à-l’œil, qui pourraient donner à penser aux clients qu’ils en paient un peu le prix chaque jour en achetant leur boudin.

Malgré ce que je viens de dire, une image s’impose à mon esprit, celle de ma grand-mère portant le fameux manteau, une pochette de soirée à chaînette dorée accrochée à son épaule, souriante – événement plutôt rare – la tête et le corps légèrement penchés en appui sur une jambe, comme lorsqu’elle essuyait un compliment ou répondait à une politesse. S’agit-il d’un véritable souvenir ou bien d’un fantasme mis en scène ? Je ne saurai le dire au juste, mais j’incline à penser que j’ai réellement vu une telle scène, soit que j’y ai assisté en personne, soit qu’une photographie ait suffisamment impressionné ma mémoire pour la faire mienne. Je n’ai en effet pas inventé la pochette, que je retrouve sur une autre photographie d’un événement bien plus récent et auquel il ne peut y avoir aucun doute que j’ai assisté : le cinquantième anniversaire de mariage de mes grands-parents.

Tout avait commencé par une messe, naturellement. La photographie a été prise juste après la cérémonie, sur le parking devant l’église. On y voit ma grand-mère maternelle, en chapeau comme à son habitude (10), encadrée sur sa gauche par mon grand-père paternel (5) arborant le sourire de sphinx que je vois depuis parfois glisser sur le visage de mon père, et sur sa droite par ma grand-mère paternelle portant sa pochette sur le joli tailleur gris chiné à boutons dorés dans lequel elle a du être enterrée (7). Sur cette photo aussi, décidément, elle sourit. Il me semble d’ailleurs qu’elle a souri comme cela toute la journée, savourant la joie de l’événement, ce dont un peu hâtivement, je ne l’estimais pas capable à l’époque. Elle souriait encore le soir tombé, sous l’éclairage des néons de la petite salle communale au carrelage jaune hideux où mes grands-parents avaient décidé de nous donner à danser. Nous n’avions pas vraiment répondu à cette invitation, oscillant entre la consternation et l’hilarité devant le musicien qu’ils avaient engagé pour la soirée, un handicapé moteur ou mental, probablement un peu des deux, qui pianotait sur son orgue électronique des airs désuets aux arrangements easy-listening. Dans mon souvenir, ma grand-mère continuait de sourire, pour une fois toute à son plaisir et indifférente à l’opinion des autres. Je crois l’avoir invitée à valser et avoir ri avec elle tandis que nous tourbillonnions sur le carrelage jaune, avant de m’échapper pour attraper un train. Je serais heureux en tout cas que cela ait été effectivement le cas, comme d’un moment unique de complicité entre elle et moi.

5) Il m’attend comme à chaque fois, calme et résigné avec sa moue d’enfant triste, sur le mur du bureau. Depuis son halo pastel, son regard noir jaillit hors du hideux cadre-cercueil et se plante dans le mien. L’inflexion dure des sourcils, les coins abaissés de sa bouche disent assez le scepticisme souffrant qui l’anime à ma vue. Rappelle-toi qui tu es, semble-t-il me dire.

Bien que je sache depuis toujours que cette photo en noir et blanc colorée à la peinture et au crayon figure mon grand-père, je n’y ai jamais reconnu celui que j’ai connu et côtoyé des années durant avant qu’il ne meure. Je voulais plutôt croire qu’il s’agissait d’un enfant emporté par une obscure épidémie. Son portrait devenait dès lors une sorte de mausolée, invitant sans cesse, par sa présence incongrue dans ma chambre d’enfant de la maison de mes grands-parents, à se montrer digne de celui qui avait souffert pour nous.

Pourquoi me suis-je identifié dès le plus jeune âge avec le garçon du portrait ? Sa mélancolie était mienne, le strict de ses vêtements et de sa coiffure dénotaient celui de ma vie entière, le pastel des couleurs trahissait chez moi toute absence de passion.

Faut-il ajouter qu’il s’appelle Gilbert, tout comme mon deuxième prénom, après lui ?

Je le regarde aujourd’hui comme celui que j’ai été et que je ne suis plus. Et qui, à chaque fois que je reviens chez mes parents, m’invite en silence à honorer sa mémoire.

6) J’ai installé sur le classeur à cylindre où je range mes papiers la curieuse lampe chinoise qui trônait autrefois sur le lit cosy de ma chambre d’enfant chez mes grands-parents. Son kitsch de bazar venait alors surcharger un peu plus un décor déjà écrasé par un papier peint rouge sang à fleurs géantes. Absolument effrayantes, possiblement carnivores, celles-ci envahissaient mes cauchemars et ceux de ma sœur. La lampe chinoise, malgré son excentricité, était alors pour nous un phare rassurant dans cet océan de terreur.

En tirant sur une chaînette, la pagode à son pied s’illuminait, de rouge encore. Il fallait tirer dessus une nouvelle fois pour que la libération vienne : l’ampoule s’allumait derrière l’abat-jour où apparaissait sur un fond d’eau de mer une myriade de poissons multicolores, qui se mettaient à tourner avec la chaleur dégagée par l’éclairage. Le rouge du papier était dès lors plus terne et les fleurs plus figées que dans mes rêves.

Le coucher était souvent accompagné du cérémonial de la boîte à musique. Celle-ci, dissimulée dans le socle en bois peint de la lampe, dévidait dans nos oreilles bourdonnantes de sommeil ses notes aigrelettes et tristes. La figurine chinoise en métal doré qui servait à remonter le mécanisme tournoyait lentement sous nos yeux fatigués jusqu’à ce que la dernière note résonne, suspendue dans le silence déjà empoisonné par les fleurs écoeurantes. Une mélancolie incompréhensible me submergeait à l’écoute de la mélodie, comme un avant-goût des deuils futurs.

7) Je n’ai pas voulu aller voir ma grand-mère paternelle dans son cercueil, au contraire de mon grand-père quelques années plus tôt. Je sais aujourd’hui que je refusais l’épanchement incontrôlable qui m’aurait alors saisi. Au lieu de cela, je suis resté douloureusement étranger à la cérémonie durant toute la journée, comme l’observant d’ailleurs, juché sur le promontoire de ma sensibilité incomprise. Surpris de devoir participer à un rite dont le sens m’échappait, je grimaçais à l’écoute des trois vieilles qui chantaient faux en s’accompagnant à l’orgue pendant le service funèbre et contenait à peine mon énervement devant les condoléances rien moins que sincères de cousins éloignés. Sept ans auparavant, j’avais sangloté le dos collé au mur de la pièce où avait lieu la mise en bière de mon grand-père. Il me semble que je m’étais placé le plus loin possible du cercueil et que je ne m’en étais approché que parce que ma grand-mère, mon père et ma tante l’avaient tous fait. Je n’aurais pas su d’ailleurs à quel point ma grand-mère aimait mon grand-père si je ne l’avais pas vue se courber pour enlacer le cadavre de l’homme contre qui, de son vivant, elle s’emportait en des termes qui nous surprenaient toujours par leur crudité : quand il restait dans son bureau toute une après-midi à lire le journal local de la première à la dernière ligne, qu’il ne mettait pas ses chaussures neuves pour aller à la supérette ou qu’il s’arrosait de l’eau de toilette bon marché qu’il cachait dans son établi.

Comme mon père et ma tante, j’aurais voulu embrasser le visage de cire sur l’oreiller en dentelle, à l’expression méconnaissable et aux paupières comme collées aux globes oculaires. Mais tout au plus, j’ai pu poser mes mains sur le cercueil pour le regarder, mes doigts effleurant le satin ivoire du linceul matelassé qui le couvrait presque jusqu’aux épaules.

8) Ce n’était pas grand-chose à vrai dire, juste un morceau de papier journal vieux d’une quinzaine d’années, d’environ vingt centimètres sur dix, jauni et fragilisé par le temps aux pliures. Je suppose que l’article faisait partie d’une série consacrée par le journal local à ces mystères de la ville de F. auxquels ses habitants ne prêtent que rarement attention, parce qu’ils se fondent dans leur quotidien. Si je me rappelle bien, le journaliste prenait prétexte de la réouverture de la grande brasserie située à l’angle du pâté de maison en face de l’église pour attirer l’attention sur le fronton en pierre de taille coiffant l’arête de l’immeuble à hauteur du deuxième étage, juste au dessus de la double porte d’entrée. Depuis la reconstruction de la rue à la fin des années 1940, le profil stylisé d’un homme penché sur sa charrue creusant de profonds sillons parallèles, les muscles tendus par l’effort, domine là-haut. Pour tout habitant fraîchement débarqué, pour peu qu’il lève la tête et cherche le pourquoi des choses, la silhouette massive a en effet tout d’une énigme, puisqu’elle ne semble se référer à rien, et surtout pas au nom de la brasserie, s’étalant sur un arc de cercle en lettres roses fluorescentes : La Renaissance. L’article ne tardait pas à rassasier la curiosité supposée de ses lecteurs : pendant des décennies et jusqu’au début des années 1990, l’établissement s’était appelé Le Laboureur. Il avait changé de nom après avoir été fermé quelque temps et – c’est ma mémoire qui prend le relais – avait vu son décor d’origine disparaître pour s’adapter enfin au goût du jour. Les banquettes en skaï rouge fatiguées avaient cédé la place à des chaises tubulaires vertes à l’assise franchement raide, les miroirs piqués avaient été déposés au profit d’un crépi saumon parsemé d’appliques halogènes, tandis que son carrelage typique de bistrot avait été remplacé par de grands carreaux anthracite. Malgré le mariage osé des teintes roses et vertes, l’aspect de l’ensemble était devenu parfaitement froid au visiteur et c’est sans doute pour atténuer l’hostilité de ce cadre qu’avaient été disposés ça et là, entre les groupes de tables, des murets de séparation couronnés de jardinières en fleurs artificielles.

L’article passait outre le résultat discutable de ce bain de jouvence pour s’attarder sur les hautes heures du Laboureur pendant les années 1960. Mettant au jour un passé mangé aux mites dont je me demande encore comment il en avait eu connaissance si ce n’est en tant que témoin – un souvenir d’enfant intimidé par le monde d’adultes rassemblés là à fumer, trinquer et parler fort ? – le journaliste écrivait que Le Laboureur était le samedi après-midi le lieu de rendez-vous des chevillards, cette corporation depuis longtemps disparue de courtiers, qui achetaient aux agriculteurs leurs animaux d’élevage pour les mener à l’abattoir. Ceux qu’on appelait communément les marchands de bestiaux s’asseyaient après le marché autour de tables mises bout à bout pour tirer le bilan de leurs affaires, sous l’autorité avare de mots d’une figure respectée, dont le rédacteur consciencieux nous livrait le nom pour l’histoire : « Monsieur Tiphagne ». Malgré l’à-peu-près déformant son patronyme, il ne nous a pas été difficile de reconnaître mon grand-père maternel, dont le souvenir hantait encore la chronique locale vingt-cinq ans après sa mort. C’était pour moi une sensation curieuse que de lire l’hommage à un homme que je n’avais pas connu autrement que par la mosaïque des souvenirs familiaux. Ceux-ci dessinaient toujours les mêmes motifs : le veuvage précoce, le remariage avec ma grand-mère pendant la guerre, les bombardements, les privations, la Résistance dont il ne consentait à parler que certains soirs, rares, où une tablée parvenait à fléchir sa volonté de ne plus ressusciter ces temps barbares. Puis la Libération et les années heureuses qui avaient suivi, jusqu’à la faillite, la maladie soudaine, la mort jeune encore. Ces événements avaient pris la couleur sépia de la mélancolie dans les yeux de ma mère, à jamais blessée d’avoir été expulsée du paradis originel – en l’occurrence de la longue bâtisse aux grandes fenêtres entourée de son surprenant jardin en bordure de la route de C., dont le nom, la « Villa du Sauvage », m’a toujours laissé rêveur. C’était une histoire que je portais en moi, dormant ou veillant, et qui n’attendait qu’un signe pour prendre corps. Une histoire tout à la fois extraordinairement présente et de plus en plus floue à mesure qu’on cherchait à en préciser les détails – les gens, les lieux, les dates – ma mémoire d’enfant impuissante à combler les failles qui s’agrandissaient dans celle de ma grand-mère. Une histoire que je me racontais parfois sans trop savoir s’il fallait y croire, s’était vue soudain objectivée sur papier journal, sans le sceau de l’intimité familiale. Comme un objet qu’on aurait chez soi depuis toujours et auquel on ne prêterait pas attention, jusqu’à ce qu’un visiteur nous en révèle la valeur. Mon grand-père soudain vivant pour moi.

Pour que ce relevé topographique d’histoire familiale ait été complet, il aurait fallu que le journaliste entraîne ses lecteurs là où mon aïeul, comme beaucoup d’adultes, n’avait sans doute jamais mis les pieds, et qu’il monte les marches de marbre qui s’enroulent encore au pied du comptoir de la Renaissance, jusqu’au premier étage et la salle des billards, désormais fermée au public. La nuit tombée, les lumières de la ville dessinaient un tableau expressionniste sur ses grandes baies vitrées. Autour des tapis verts, sous la lumière filtrée par l’opaline, des générations d’adolescents y avaient trompé l’ennui des week-ends, s’enhardissant à faire rougir les filles dont les rires hésitaient entre gêne et plaisir. C’était un jeu auquel il était difficile d’échapper, comme à un rite initiatique, sous peine d’être laissé à l’écart. Je n’y étais pas doué et j’enviais l’assurance de ceux qui pouvaient débiter les fadaises les plus éhontées sans jamais ne rencontrer que l’indulgence émoustillée des filles. Je me demande quel genre d’adolescent était mon père, lui qui fréquenta cet endroit avant moi. Etait-il aussi téméraire qu’il semble prendre plaisir à nous le laisser croire ou bien le garçon brun chétif des photos de l’époque, avec son regard noir intense et ses airs de petit rital, se consumait-il lui aussi, appuyé sur les billards, de ne pas oser ?

9) Dressant la table pour dîner avec K. et sa mère, je sors les serviettes de table assorties à la nappe grise à motifs géométriques blancs qui me viennent de ma grand-mère maternelle. Je réalise que je ne les avais encore jamais utilisées et qu’elles n’ont pas été lavées depuis la dernière fois que ma grand-mère les a elle-même lavées et repassées sur la petite table de sa cuisine qui me sert aujourd’hui de bureau.

C’est sans doute une douce illusion liée à l’émotion qui ne manque jamais de me gagner quand son souvenir s’immisce, mais en collant mon nez sur ces serviettes, j’ai eu l’impression très nette de retrouver l’odeur dégagée par le linge propre impeccablement aligné dans ses armoires. Même si je doute qu’une telle odeur ait pu survivre toutes ces années – au bas mot cinq ans – j’ai quelques scrupules à utiliser ces serviettes ce soir, ce qui achèverait avec la prochaine lessive de dissiper le parfum de ces lieux aimés et perdus.

10) Feutre vert en hiver, panama crème en été, elle ne sortit jamais qu’en chapeau jusqu’à un âge très avancé. A chacun de ses pas résonnait le toc discret du bout ferré de sa canne à pommeau d’argent, concession à l’âge et aux chutes spectaculaires auxquelles elle nous avait habitués. Elle s’appuyait d’ailleurs moins sur elle qu’elle ne s’en servait pour s’assurer de la déclivité du terrain en tapotant légèrement le sol devant ses pieds. Elle effectuait alors de très longues promenades autour de son immeuble, boucles qui allèrent se rétrécissant avec le temps mais finissaient invariablement sur une chaise de la cuisine de ma mère, à qui elle venait apporter son sourire quotidien. Le dimanche, elle arrivait lestée d’une tarte aux pommes emballuchonnée dans un grand torchon blanc, délicieuse rosace de cathédrale en pâte feuilletée. Une fleur fraîche à la boutonnière – l’élégance des petits riens, elle se présentait à nous en riant : « je suis la marquise de la Bourse Plate ».

Ce n’est que bien après que je pris la mesure de ce dénuement dont elle avait eu à cœur de tirer le meilleur parti pour régaler notre enfance. Dans l’armoire au bas de laquelle elle rangeait nos jouets, seuls deux robes et un imperméable avaient pendu pendant des années, frugalité difficile à imaginer à vingt ans de distance. Lorsque l'âge lui rendit la solitude pesante et qu'elle décida de quitter son appartement pour la société rassurante de la maison de retraite, elle emporta le strict minimum et se désintéressa du reste. On ouvrit les armoires, on ouvrit les placards. La penderie avait fini par se garnir à force d’économies de bouts de chandelles, mais il restait peu à débarrasser dans les autres meubles : vaisselle, linge, bijoux, ce qu’elle avait sauvé autrefois de la faillite avait été méthodiquement distribué, transmis, offert autour d’elle au fil du temps, comme un renoncement préparé de longue date.

Des années plus tard, dans la garde-robe de la chambre médicalisée où elle avait finalement été transportée, son tailleur bleu ciel et un chemisier blanc brodé attendaient seuls encore leur heure. Dans son sommeil agité et sans retour, sa main s’accrochait aux barres latérales du lit. De temps en temps, le bracelet de sa montre à son poignet amaigri tintait contre leur métal. J’étais reconnaissant qu’on la lui eut laissée, comme ses autres bijoux, lui évitant cette dépossession prématurée qui précède toujours les mauvaises nouvelles. Nous as-tu entendu cet après-midi chanter pour toi ces airs d’opérette que tu faisais jouer sur ton tourne-disque crachotant quand nous étions enfants jusqu’à rendre folles tes voisines ? Ding ding ding, ding ding dong, sonne sonne sonne, sonne sonne donc ! As-tu senti alors que nous tenions tous ta main à tour de rôle ? Sais-tu que lorsque nous t’avons quittée l’espace d’une heure, nous avons roulé jusqu’au pied des remparts du château – où les travaux de restauration avaient mis au jour de nouveaux vestiges bien encombrants, comme tout passé régurgité – et garé la voiture devant l’église Trinité, celle dont les cloches chantaient autrefois à tes fenêtres ? Là dans l’obscurité seulement trouée par nos trois cierges, nos haleines mêlées dans le froid ont poussé ma petite prière athée vers toi, tandis qu’au dehors la pluie dégouttait des gargouilles verdies par des siècles de temps ingrat. Ding ding ding, ding ding dong, sonne sonne, sonne sonne, joyeux carillon ! Ecoute, ce sont les cloches de Trinité qui sonnent huit heures à présent. Veux-tu que j’ouvre la fenêtre pour te les faire entendre ? Moi, je sais pourquoi tu prenais autant de plaisir à leur chant. C’est parce que l’homme que tu aimais les avait ramenées dans son camion pour remplacer celles détruites par les bombardements. Raconte-moi, raconte-moi encore cette guerre, les parachutages la nuit, la peur d’être pris toujours. Donne-moi, oh laisse-moi ta main. Cette nuit, c’est à nous de te veiller. Dis-moi, quelles étaient les paroles de la chanson de ton Berry natal que tu nous chantais quand nous étions malades ? Dis, Mémé, dis. Et comment s’appelaient les deux bœufs de la ferme de tes parents ? Mouton et Racinieux, n’est-ce pas ? Dis, Mémé, dis. Reste avec nous encore un peu, s’il te plait. Le printemps n’est pas encore là et les fleurs que tu as plantées ne refleuriront pas sans toi. Demain, tu sais, on taillera les branches des tilleuls dans le jardin. Demain, tu sais, même les arbres auront mal.

04 février 2008

Silence

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« Le corps rétréci dans la prière

On nourrit le silence

  

Un peu de mots comme du sel »

(Guy Allix, Mouvance mes mots)

20:45 Publié dans Mots volés | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : Y.T., silence

09 janvier 2008

Y.T.

5fadd2b80d5016a01e80b0df82aa4eea.jpgA la mémoire de ma grand-mère,

Yvonne Tiphaine

(20 mars 1913 – 5 janvier 2008)

à qui, entre autres choses plus importantes les unes que les autres, je dois les livres, la musique et les mots pour retenir un peu de ce temps qui a passé.

« Ne peut-on imaginer qu’à la lettre certains êtres vous guident dans une démarche intellectuelle ? Non des êtres livresques, des auteurs, des penseurs, mais des êtres dont la chair a été aimée ? » (Roland Barthes)

 
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