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20 août 2007

11 juillet : Fortune cookie

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Il nous a bien fallu une heure de marche, je crois, pour traverser le Golden Gate Park - qui troue horizontalement la ville de San Francisco à l’ouest depuis l’océan Pacifique - et y dénicher, presque par hasard, quasi-découragés,  le jardin japonais traditionnel qu'il abrite. Moyennant cinq dollars, son portail en bois s'ouvre sur un ruisseau se faufilant au milieu d'une rocaille, au pied d'une pagode rouge vermoulue et d'un très beau bouddha en bronze du XVIIIe siècle. Créé en 1894 à l'occasion d'une foire internationale, il est, nous dit-on, le plus vieux jardin japonais des Etats-Unis. Ce qui reste pour moi une curiosité un peu irréelle et propice à la rêverie n'est pas tout à fait rare ici, puisque, renseignements pris, on recense au moins quatorze jardins de ce genre aux Etats-Unis, dont trois pour la seule Californie. Quatorze, je carresse ce chiffre, comme autant de motifs sur lesquels reconstruire en esprit un Orient personnel fantasmé.

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Je devais pourtant en visiter seulement deux, le second étant celui de la fondation Huntington à Pasadena. Avec son armée de bonzaïs multiséculaires et sa maison japonaise étirant sur l'étang un reflet ponctué de nénuphars, le jardin de la Huntington est sans doute plus troublant que le Japanese Tea Garden de Golden Gate Park. Néanmoins, ce dernier garde à mes yeux un autre attrait : c’est là que naquit le fameux fortune cookie, ce petit gâteau cornu et creux abritant un court message prophétique, servi aujourd’hui dans les restaurants chinois du monde entier. Il fut inventé à la fin du XIXe siècle par Makato Hagiwara, jardinier japonais dont la famille conserva la charge du Japanese Tea Garden quasiment depuis sa création jusqu’en 1942. A cette date, comme des milliers d’autres Japonais vivant sur le territoire américain, Makato Hagiwara et sa famille furent internés dans un camp jusqu’à la fin de la Seconde guerre mondiale. Ils ne furent pas autorisés ensuite à se réinstaller dans leur jardin. Mais l'on finit néanmoins par reconnaître leurs mérites… en leur élevant une statue. J'ignore si Makato Hagiwara fut averti de son sort par l'un de ses biscuits.

medium_fortune_cookie.JPGJ’avoue n’avoir convaincu K. de traverser à pied tout le Golden Gate Park depuis son entrée dans le quartier d'Haight-Ashbury que pour boire un thé vert servi par des Japonaises en kimono et lire ma destinée dans un fortune cookie. Sans doute investi de trop d’espoirs, ce dernier s’est ingénié à me décevoir : «  Keep your feet on the ground even though friends flatter you ».  Je ne sais pour qui ce message était le plus désagréable, mes amis ou moi ; les intéressés apprécieront. Celui de K. ouvrait des horizons philosophiques plus larges : « Life is a tragedy for those who feel and a comedy for those who think ». Very well, mais qu’en est-il pour ceux qui à la fois pensent et ressentent ?

25 avril 2007

Dans le fond de l'évier

Carole l’appelle de la cuisine, où elle dit avoir cassé une assiette en faisant la vaisselle. Découvrant la chose, il est furieux mais craignant le ridicule, se garde bien de le lui montrer. Il s’agit d’une des six lourdes et élégantes assiettes bleues à pictogrammes chinois que lui avait données sa grand-mère quelques années avant sa mort. Source d’énervement supplémentaire, l’assiette n’est pas cassée, seulement salement ébréchée. Petite plaie vouée à l'avenir à le démanger quotidiennement. Impossible de la jeter pourtant. Un moment, il résiste à la pulsion de s’en saisir et de la jeter par terre pour finir le travail. Au lieu de cela, le lendemain, il récupère les éclats épars dans le fond de l’évier et reconstitue avec de la colle ce qui peut l’être, dans l'espoir que son regard ne reste plus accroché à ce pense-bête douloureux.

22 janvier 2007

Ecrire en dansant

« Ivres à peine. Mozart pleure des notes qui me laissent comme hypnotisé, toujours. Sur la modeste table de bois, nos assiettes vides et luisantes, nos verres à demi-pleins, les fumées entremêlées de nos cigarettes, des miettes de pain, une revue d’art dont il m’a montré les motifs, et les deux bouteilles de vin rouge bientôt vides.

Symétrie dans le miroir, au-dessus de la cheminée : les étagères de la bibliothèque du salon où nous devisons comme si nous glissions dans les mots se continuent aux étagères de l’entrée où trônent des livres que seul un escabeau permet d’attraper. Bois tendre et bois blanc séparés par le cadre du reflet. Dans l’ombre, son profil lit...

"L’horreur du réel. Rien à lui opposer que l’acte d’écrire qui avait fini par s’imposer à moi comme une activité nécessaire, aveugle, comme l’unique façon de boucher le temps, de se fermer à la mortalité qui, de simple obsession, s’était faite si banalement charnelle. La présence, la dénégation désespérée de la mort, je n’avais de toute façon jamais supposé d’autre motif à l’écriture…"

Plaisir de sourire à l’écouter. Il  lit avec application, sans solennité, sans trébucher. Son émotion est palpable, je m’adoucis, n’ai pas besoin d’être attentif.

Les mots s’impriment sur mon écran mental avec l’exacte intonation de l’homme qui les a pensés. Seule la lumière des petites lampes résonnant sur les étagères de livres doux, bruns et espiègles, me rattache au réel, et le réel ce soir-là c’est la voix d’un ami cher tenant en ses mains un livre qui pour lui a fait événement, comme l’on porte en soi comme il en est d’un talisman la photo noir et blanc de sa mère enfant, ou, quelque part en ses murs, un objet trouvé, mais sacré.

Alors les mots, comme une arabesque calligraphiée, dansent comme des ombres chinoises qui nous rappellent ces vestiges de soi, vertiges intimes et diaphanes. »

Stéphane Darnat

Blog littéraire Le Solitaire rature

23 novembre 2006

Une lettre de Marcel P. à la Duchesse des Darnes

Chère duchesse,
Je me dis parfois ces jours-ci, en remontant le chemin bordé d’aubépines qui mène de la maison de ma tante Léonie jusqu’aux nénuphars géants du jardin de l’oncle Jules, comme j’en avais pris l’habitude du temps où Gilberte et moi, tout à nos conversations toujours recommencées à propos du clocher de Méséglise, en oublions de regarder où nous marchions et d’éviter les flaques d’eau de pluie stagnante reflétant dans une parfaite symétrie les délicates fleurs roses à la manière des laques japonaises qui firent plus tard mon ravissement dans le boudoir de monsieur de Charlus, qu’il est bien agréable d’avoir une amie comme vous auprès de qui s’épancher du quotidien et avec qui partager les impressions fugaces qui vous saisissent lorsque la lumière du jour change, comme ce soir, vous le rappelez-vous, où nous fîmes quelques pas à Germain des Prés après avoir croisé Morel qui rentra sans nous voir au Flore, occupé qu’il était à saluer quelqu’un qu’il prit pour le duc de Guermantes, alors que nous franchissions la porte vitrée de l’établissement.
Marcel

PS : Voudriez-vous me faire envoyer votre exemplaire dédicacé du Dépôt par la Pételle par l’entremise de votre valet de chambre, le jeune kabyle avec ses yeux verts en amande qui me rappelle ma chère Albertine qui me manque tant ? J’ai su qu’il avait de grandes notions de mécanique, et envisageant d’acheter une automobile, je souhaite l’entretenir à ce sujet.

20 novembre 2006

La lampe chinoise

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J’ai installé sur le classeur à cylindre où je range mes papiers la curieuse lampe chinoise qui trônait autrefois sur le lit cosy de ma chambre d’enfant chez mes grands-parents. Son kitsch de bazar venait alors surcharger un peu plus un décor déjà écrasé par un papier peint rouge sang à fleurs géantes. Absolument effrayantes, possiblement carnivores, celles-ci envahissaient mes cauchemars et ceux de ma sœur. La lampe chinoise, malgré son excentricité, était alors pour nous un phare rassurant dans cet océan de terreur.

 

En tirant sur une chaînette, la pagode à son pied s’illuminait, de rouge encore. Il fallait tirer dessus une nouvelle fois pour que la libération vienne : l’ampoule s’allumait derrière l’abat-jour où apparaissait sur un fond d’eau de mer une myriade de poissons multicolores, qui se mettaient à tourner avec la chaleur dégagée par l’éclairage. Le rouge du papier était dès lors plus terne et les fleurs plus figées que dans mes rêves.

Le coucher était souvent accompagné du cérémonial de la boîte à musique. Celle-ci, dissimulée dans le socle en bois peint de la lampe, dévidait dans nos oreilles bourdonnantes de sommeil ses notes aigrelettes et tristes.

La figurine chinoise en métal doré qui servait à remonter le mécanisme tournoyait lentement sous nos yeux fatigués jusqu’à ce que la dernière note résonne, suspendue dans le silence déjà empoisonné par les écoeurantes fleurs. Une mélancolie incompréhensible me submergeait à l’écoute de la mélodie, comme un avant-goût des deuils futurs.

 
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