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10 juillet 2008

Dans l'armoire

1) Je suis capable de reconnaître un buffet basque ou un lit breton, et inversement. Je connais plus ou moins bien le mobilier français dans toutes ses périodes et tous ses styles et je prétends distinguer le mobilier espagnol haute époque, le mobilier vénitien et allemand des XVIIe et XVIIIe siècles, le mobilier hollandais et anglais des XVIIIe et XIXe siècles ou encore le mobilier scandinave et américain des XIXe et XXe siècles. Sans que je sache d’où me viennent ces connaissances, je suis bien souvent capable d’identifier un meuble Biedermeier ou Chippendale au premier coup d’œil. Mais je suis incapable de décrire les caractéristiques d’une armoire normande, pourtant la seule véritable pièce de mobilier à avoir agrémenté l’enfance misérable de mes grands-parents paternels, aux confins de l’Orne et de la Sarthe dans l’Entre-deux-guerres. Sa rareté même la destinait à être un casus belli, divisant irrémédiablement les fratries après le décès des parents, quand l’heure était venue de choisir celui ou celle qui en hériterait.

2) L’armoire occupe le plus grand mur du salon de la maison de mes parents. Je ne peux garantir qu’il s’agisse d’une armoire normande. Ce que je peux dire avec une relative certitude, c’est qu’elle est en chêne, qu’elle date du XIXe siècle, que le bandeau sculpté avec une remarquable précision et un rare sens de l’épure sous ses deux portes représente un vase avec des fleurs, tandis que celui à son fronton porte un motif idéalisé difficile à identifier, quelque chose comme un éventail ou la queue d'un paon faisant la roue. Ses pieds sont galbés selon une forme vaguement Louis XV. Sa corniche amovible me semble plus récente que le reste du meuble, comme souvent sur les armoires anciennes. Je ne peux pas dire que je l’aime. Elle est sans doute trop rustique pour mon goût comme pour le décor où elle s’insère. Je dois cependant reconnaître que sa taille sied au volume de la pièce et qu’elle n’est pas dépourvue d’élégance, le menuisier qui l’a bâtie ayant subtilement atténué sa corpulence par des lignes dépouillées d’une grande finesse. Si on l’ouvre, ses gonds grincent avec un bruit que je reconnaîtrais entre mille. Ses parois intérieures sont tapissées d’un adhésif reproduisant la toile de Jouy (3). Elle est aujourd’hui organisée en étagères mais dans mes premiers souvenirs, elle faisait fonction de penderie. Elle était alors dans un coin de la chambre de la maison de mes grands-parents paternels où ma sœur et moi dormions occasionnellement quand ils habitaient encore F. Je me souviens que nous avions peur que quelque chose tapi là, dans l’ombre de cette armoire, ne jaillisse pour nous sauter à la gorge, et que ce quelque chose était le manteau de fourrure de ma grand-mère, accroché innocemment sur son cintre à nous attendre (4). Notre frayeur était encore accrue par le papier peint rouge à fleurs géantes de la chambre qui tapissait nos cauchemars (6).

Nous l’avions tous oubliée, cette armoire qui finit par échoir à mon père en héritage. Pourtant elle avait accompagné mes grands-parents jusqu’à la ville de T., où ils avaient déménagé une fois retirés des affaires, quittant F. comme on fuit à Varennes. Elle avait retrouvé sa place dans une autre chambre d’une autre maison, face au lit cosy si inconfortable de notre enfance. Après la mort de mes grands-parents, j’avais fait le tour de la maison et ouvert avec une curiosité sacrilège tous les placards, tous les tiroirs, toutes les armoires, médusé devant les piles de draps toujours parfaitement rectilignes et presque pressé d’y mettre le désordre, surpris de découvrir des objets et des vêtements inconnus, ceux d’une autre vie, d’avant ma naissance. Arrivé devant l’armoire dans la petite chambre, je me suis rendu compte que je n'avais aucune idée de ce que j’allais y trouver, que j’avais couché des années dans cette chambre sans même jamais jeter un œil à l’intérieur. Je tournai la clé, ouvris la porte qui crissa sur ses gonds et sursautai à la vue du manteau de fourrure, surgi du passé comme une bête fauve palpitante, comme si j’avais trouvé ma grand-mère encore vivante dans cette armoire.

3) Plus connu sous le nom de Vénilia, l’adhésif décoratif s’est répandu comme une épidémie dans les foyers au cours des années 1970. Egayant et couvrant les imperfections des parois intérieures des meubles anciens, il est alors devenu pour certains l’alpha et l’oméga de la décoration. La mère d’un de mes oncles aimait ainsi à en recouvrir la moindre boîte à chaussures. Elle alla jusqu’à tapisser entièrement la chambre de mon cousin avec du Vénilia, opération qui s’avéra coûteuse et beaucoup plus compliquée que sa simplicité tant vantée ne le laissait croire. On dit que pour finir, devant chaque froncement rebelle de l’adhésif et chaque raccord laissant entrevoir le plâtre, elle accrocha un cadre ou disposa un meuble.

4) Je ne crois pas avoir jamais vu ma grand-mère paternelle porter son manteau de fourrure. Un mystère que j’expliquerais par sa pudeur de femme de commerçant : surtout ne pas attirer l’attention avec un tel signe extérieur de richesse, éviter le clinquant et le tape-à-l’œil, qui pourraient donner à penser aux clients qu’ils en paient un peu le prix chaque jour en achetant leur boudin.

Malgré ce que je viens de dire, une image s’impose à mon esprit, celle de ma grand-mère portant le fameux manteau, une pochette de soirée à chaînette dorée accrochée à son épaule, souriante – événement plutôt rare – la tête et le corps légèrement penchés en appui sur une jambe, comme lorsqu’elle essuyait un compliment ou répondait à une politesse. S’agit-il d’un véritable souvenir ou bien d’un fantasme mis en scène ? Je ne saurai le dire au juste, mais j’incline à penser que j’ai réellement vu une telle scène, soit que j’y ai assisté en personne, soit qu’une photographie ait suffisamment impressionné ma mémoire pour la faire mienne. Je n’ai en effet pas inventé la pochette, que je retrouve sur une autre photographie d’un événement bien plus récent et auquel il ne peut y avoir aucun doute que j’ai assisté : le cinquantième anniversaire de mariage de mes grands-parents.

Tout avait commencé par une messe, naturellement. La photographie a été prise juste après la cérémonie, sur le parking devant l’église. On y voit ma grand-mère maternelle, en chapeau comme à son habitude (10), encadrée sur sa gauche par mon grand-père paternel (5) arborant le sourire de sphinx que je vois depuis parfois glisser sur le visage de mon père, et sur sa droite par ma grand-mère paternelle portant sa pochette sur le joli tailleur gris chiné à boutons dorés dans lequel elle a du être enterrée (7). Sur cette photo aussi, décidément, elle sourit. Il me semble d’ailleurs qu’elle a souri comme cela toute la journée, savourant la joie de l’événement, ce dont un peu hâtivement, je ne l’estimais pas capable à l’époque. Elle souriait encore le soir tombé, sous l’éclairage des néons de la petite salle communale au carrelage jaune hideux où mes grands-parents avaient décidé de nous donner à danser. Nous n’avions pas vraiment répondu à cette invitation, oscillant entre la consternation et l’hilarité devant le musicien qu’ils avaient engagé pour la soirée, un handicapé moteur ou mental, probablement un peu des deux, qui pianotait sur son orgue électronique des airs désuets aux arrangements easy-listening. Dans mon souvenir, ma grand-mère continuait de sourire, pour une fois toute à son plaisir et indifférente à l’opinion des autres. Je crois l’avoir invitée à valser et avoir ri avec elle tandis que nous tourbillonnions sur le carrelage jaune, avant de m’échapper pour attraper un train. Je serais heureux en tout cas que cela ait été effectivement le cas, comme d’un moment unique de complicité entre elle et moi.

5) Il m’attend comme à chaque fois, calme et résigné avec sa moue d’enfant triste, sur le mur du bureau. Depuis son halo pastel, son regard noir jaillit hors du hideux cadre-cercueil et se plante dans le mien. L’inflexion dure des sourcils, les coins abaissés de sa bouche disent assez le scepticisme souffrant qui l’anime à ma vue. Rappelle-toi qui tu es, semble-t-il me dire.

Bien que je sache depuis toujours que cette photo en noir et blanc colorée à la peinture et au crayon figure mon grand-père, je n’y ai jamais reconnu celui que j’ai connu et côtoyé des années durant avant qu’il ne meure. Je voulais plutôt croire qu’il s’agissait d’un enfant emporté par une obscure épidémie. Son portrait devenait dès lors une sorte de mausolée, invitant sans cesse, par sa présence incongrue dans ma chambre d’enfant de la maison de mes grands-parents, à se montrer digne de celui qui avait souffert pour nous.

Pourquoi me suis-je identifié dès le plus jeune âge avec le garçon du portrait ? Sa mélancolie était mienne, le strict de ses vêtements et de sa coiffure dénotaient celui de ma vie entière, le pastel des couleurs trahissait chez moi toute absence de passion.

Faut-il ajouter qu’il s’appelle Gilbert, tout comme mon deuxième prénom, après lui ?

Je le regarde aujourd’hui comme celui que j’ai été et que je ne suis plus. Et qui, à chaque fois que je reviens chez mes parents, m’invite en silence à honorer sa mémoire.

6) J’ai installé sur le classeur à cylindre où je range mes papiers la curieuse lampe chinoise qui trônait autrefois sur le lit cosy de ma chambre d’enfant chez mes grands-parents. Son kitsch de bazar venait alors surcharger un peu plus un décor déjà écrasé par un papier peint rouge sang à fleurs géantes. Absolument effrayantes, possiblement carnivores, celles-ci envahissaient mes cauchemars et ceux de ma sœur. La lampe chinoise, malgré son excentricité, était alors pour nous un phare rassurant dans cet océan de terreur.

En tirant sur une chaînette, la pagode à son pied s’illuminait, de rouge encore. Il fallait tirer dessus une nouvelle fois pour que la libération vienne : l’ampoule s’allumait derrière l’abat-jour où apparaissait sur un fond d’eau de mer une myriade de poissons multicolores, qui se mettaient à tourner avec la chaleur dégagée par l’éclairage. Le rouge du papier était dès lors plus terne et les fleurs plus figées que dans mes rêves.

Le coucher était souvent accompagné du cérémonial de la boîte à musique. Celle-ci, dissimulée dans le socle en bois peint de la lampe, dévidait dans nos oreilles bourdonnantes de sommeil ses notes aigrelettes et tristes. La figurine chinoise en métal doré qui servait à remonter le mécanisme tournoyait lentement sous nos yeux fatigués jusqu’à ce que la dernière note résonne, suspendue dans le silence déjà empoisonné par les fleurs écoeurantes. Une mélancolie incompréhensible me submergeait à l’écoute de la mélodie, comme un avant-goût des deuils futurs.

7) Je n’ai pas voulu aller voir ma grand-mère paternelle dans son cercueil, au contraire de mon grand-père quelques années plus tôt. Je sais aujourd’hui que je refusais l’épanchement incontrôlable qui m’aurait alors saisi. Au lieu de cela, je suis resté douloureusement étranger à la cérémonie durant toute la journée, comme l’observant d’ailleurs, juché sur le promontoire de ma sensibilité incomprise. Surpris de devoir participer à un rite dont le sens m’échappait, je grimaçais à l’écoute des trois vieilles qui chantaient faux en s’accompagnant à l’orgue pendant le service funèbre et contenait à peine mon énervement devant les condoléances rien moins que sincères de cousins éloignés. Sept ans auparavant, j’avais sangloté le dos collé au mur de la pièce où avait lieu la mise en bière de mon grand-père. Il me semble que je m’étais placé le plus loin possible du cercueil et que je ne m’en étais approché que parce que ma grand-mère, mon père et ma tante l’avaient tous fait. Je n’aurais pas su d’ailleurs à quel point ma grand-mère aimait mon grand-père si je ne l’avais pas vue se courber pour enlacer le cadavre de l’homme contre qui, de son vivant, elle s’emportait en des termes qui nous surprenaient toujours par leur crudité : quand il restait dans son bureau toute une après-midi à lire le journal local de la première à la dernière ligne, qu’il ne mettait pas ses chaussures neuves pour aller à la supérette ou qu’il s’arrosait de l’eau de toilette bon marché qu’il cachait dans son établi.

Comme mon père et ma tante, j’aurais voulu embrasser le visage de cire sur l’oreiller en dentelle, à l’expression méconnaissable et aux paupières comme collées aux globes oculaires. Mais tout au plus, j’ai pu poser mes mains sur le cercueil pour le regarder, mes doigts effleurant le satin ivoire du linceul matelassé qui le couvrait presque jusqu’aux épaules.

8) Ce n’était pas grand-chose à vrai dire, juste un morceau de papier journal vieux d’une quinzaine d’années, d’environ vingt centimètres sur dix, jauni et fragilisé par le temps aux pliures. Je suppose que l’article faisait partie d’une série consacrée par le journal local à ces mystères de la ville de F. auxquels ses habitants ne prêtent que rarement attention, parce qu’ils se fondent dans leur quotidien. Si je me rappelle bien, le journaliste prenait prétexte de la réouverture de la grande brasserie située à l’angle du pâté de maison en face de l’église pour attirer l’attention sur le fronton en pierre de taille coiffant l’arête de l’immeuble à hauteur du deuxième étage, juste au dessus de la double porte d’entrée. Depuis la reconstruction de la rue à la fin des années 1940, le profil stylisé d’un homme penché sur sa charrue creusant de profonds sillons parallèles, les muscles tendus par l’effort, domine là-haut. Pour tout habitant fraîchement débarqué, pour peu qu’il lève la tête et cherche le pourquoi des choses, la silhouette massive a en effet tout d’une énigme, puisqu’elle ne semble se référer à rien, et surtout pas au nom de la brasserie, s’étalant sur un arc de cercle en lettres roses fluorescentes : La Renaissance. L’article ne tardait pas à rassasier la curiosité supposée de ses lecteurs : pendant des décennies et jusqu’au début des années 1990, l’établissement s’était appelé Le Laboureur. Il avait changé de nom après avoir été fermé quelque temps et – c’est ma mémoire qui prend le relais – avait vu son décor d’origine disparaître pour s’adapter enfin au goût du jour. Les banquettes en skaï rouge fatiguées avaient cédé la place à des chaises tubulaires vertes à l’assise franchement raide, les miroirs piqués avaient été déposés au profit d’un crépi saumon parsemé d’appliques halogènes, tandis que son carrelage typique de bistrot avait été remplacé par de grands carreaux anthracite. Malgré le mariage osé des teintes roses et vertes, l’aspect de l’ensemble était devenu parfaitement froid au visiteur et c’est sans doute pour atténuer l’hostilité de ce cadre qu’avaient été disposés ça et là, entre les groupes de tables, des murets de séparation couronnés de jardinières en fleurs artificielles.

L’article passait outre le résultat discutable de ce bain de jouvence pour s’attarder sur les hautes heures du Laboureur pendant les années 1960. Mettant au jour un passé mangé aux mites dont je me demande encore comment il en avait eu connaissance si ce n’est en tant que témoin – un souvenir d’enfant intimidé par le monde d’adultes rassemblés là à fumer, trinquer et parler fort ? – le journaliste écrivait que Le Laboureur était le samedi après-midi le lieu de rendez-vous des chevillards, cette corporation depuis longtemps disparue de courtiers, qui achetaient aux agriculteurs leurs animaux d’élevage pour les mener à l’abattoir. Ceux qu’on appelait communément les marchands de bestiaux s’asseyaient après le marché autour de tables mises bout à bout pour tirer le bilan de leurs affaires, sous l’autorité avare de mots d’une figure respectée, dont le rédacteur consciencieux nous livrait le nom pour l’histoire : « Monsieur Tiphagne ». Malgré l’à-peu-près déformant son patronyme, il ne nous a pas été difficile de reconnaître mon grand-père maternel, dont le souvenir hantait encore la chronique locale vingt-cinq ans après sa mort. C’était pour moi une sensation curieuse que de lire l’hommage à un homme que je n’avais pas connu autrement que par la mosaïque des souvenirs familiaux. Ceux-ci dessinaient toujours les mêmes motifs : le veuvage précoce, le remariage avec ma grand-mère pendant la guerre, les bombardements, les privations, la Résistance dont il ne consentait à parler que certains soirs, rares, où une tablée parvenait à fléchir sa volonté de ne plus ressusciter ces temps barbares. Puis la Libération et les années heureuses qui avaient suivi, jusqu’à la faillite, la maladie soudaine, la mort jeune encore. Ces événements avaient pris la couleur sépia de la mélancolie dans les yeux de ma mère, à jamais blessée d’avoir été expulsée du paradis originel – en l’occurrence de la longue bâtisse aux grandes fenêtres entourée de son surprenant jardin en bordure de la route de C., dont le nom, la « Villa du Sauvage », m’a toujours laissé rêveur. C’était une histoire que je portais en moi, dormant ou veillant, et qui n’attendait qu’un signe pour prendre corps. Une histoire tout à la fois extraordinairement présente et de plus en plus floue à mesure qu’on cherchait à en préciser les détails – les gens, les lieux, les dates – ma mémoire d’enfant impuissante à combler les failles qui s’agrandissaient dans celle de ma grand-mère. Une histoire que je me racontais parfois sans trop savoir s’il fallait y croire, s’était vue soudain objectivée sur papier journal, sans le sceau de l’intimité familiale. Comme un objet qu’on aurait chez soi depuis toujours et auquel on ne prêterait pas attention, jusqu’à ce qu’un visiteur nous en révèle la valeur. Mon grand-père soudain vivant pour moi.

Pour que ce relevé topographique d’histoire familiale ait été complet, il aurait fallu que le journaliste entraîne ses lecteurs là où mon aïeul, comme beaucoup d’adultes, n’avait sans doute jamais mis les pieds, et qu’il monte les marches de marbre qui s’enroulent encore au pied du comptoir de la Renaissance, jusqu’au premier étage et la salle des billards, désormais fermée au public. La nuit tombée, les lumières de la ville dessinaient un tableau expressionniste sur ses grandes baies vitrées. Autour des tapis verts, sous la lumière filtrée par l’opaline, des générations d’adolescents y avaient trompé l’ennui des week-ends, s’enhardissant à faire rougir les filles dont les rires hésitaient entre gêne et plaisir. C’était un jeu auquel il était difficile d’échapper, comme à un rite initiatique, sous peine d’être laissé à l’écart. Je n’y étais pas doué et j’enviais l’assurance de ceux qui pouvaient débiter les fadaises les plus éhontées sans jamais ne rencontrer que l’indulgence émoustillée des filles. Je me demande quel genre d’adolescent était mon père, lui qui fréquenta cet endroit avant moi. Etait-il aussi téméraire qu’il semble prendre plaisir à nous le laisser croire ou bien le garçon brun chétif des photos de l’époque, avec son regard noir intense et ses airs de petit rital, se consumait-il lui aussi, appuyé sur les billards, de ne pas oser ?

9) Dressant la table pour dîner avec K. et sa mère, je sors les serviettes de table assorties à la nappe grise à motifs géométriques blancs qui me viennent de ma grand-mère maternelle. Je réalise que je ne les avais encore jamais utilisées et qu’elles n’ont pas été lavées depuis la dernière fois que ma grand-mère les a elle-même lavées et repassées sur la petite table de sa cuisine qui me sert aujourd’hui de bureau.

C’est sans doute une douce illusion liée à l’émotion qui ne manque jamais de me gagner quand son souvenir s’immisce, mais en collant mon nez sur ces serviettes, j’ai eu l’impression très nette de retrouver l’odeur dégagée par le linge propre impeccablement aligné dans ses armoires. Même si je doute qu’une telle odeur ait pu survivre toutes ces années – au bas mot cinq ans – j’ai quelques scrupules à utiliser ces serviettes ce soir, ce qui achèverait avec la prochaine lessive de dissiper le parfum de ces lieux aimés et perdus.

10) Feutre vert en hiver, panama crème en été, elle ne sortit jamais qu’en chapeau jusqu’à un âge très avancé. A chacun de ses pas résonnait le toc discret du bout ferré de sa canne à pommeau d’argent, concession à l’âge et aux chutes spectaculaires auxquelles elle nous avait habitués. Elle s’appuyait d’ailleurs moins sur elle qu’elle ne s’en servait pour s’assurer de la déclivité du terrain en tapotant légèrement le sol devant ses pieds. Elle effectuait alors de très longues promenades autour de son immeuble, boucles qui allèrent se rétrécissant avec le temps mais finissaient invariablement sur une chaise de la cuisine de ma mère, à qui elle venait apporter son sourire quotidien. Le dimanche, elle arrivait lestée d’une tarte aux pommes emballuchonnée dans un grand torchon blanc, délicieuse rosace de cathédrale en pâte feuilletée. Une fleur fraîche à la boutonnière – l’élégance des petits riens, elle se présentait à nous en riant : « je suis la marquise de la Bourse Plate ».

Ce n’est que bien après que je pris la mesure de ce dénuement dont elle avait eu à cœur de tirer le meilleur parti pour régaler notre enfance. Dans l’armoire au bas de laquelle elle rangeait nos jouets, seuls deux robes et un imperméable avaient pendu pendant des années, frugalité difficile à imaginer à vingt ans de distance. Lorsque l'âge lui rendit la solitude pesante et qu'elle décida de quitter son appartement pour la société rassurante de la maison de retraite, elle emporta le strict minimum et se désintéressa du reste. On ouvrit les armoires, on ouvrit les placards. La penderie avait fini par se garnir à force d’économies de bouts de chandelles, mais il restait peu à débarrasser dans les autres meubles : vaisselle, linge, bijoux, ce qu’elle avait sauvé autrefois de la faillite avait été méthodiquement distribué, transmis, offert autour d’elle au fil du temps, comme un renoncement préparé de longue date.

Des années plus tard, dans la garde-robe de la chambre médicalisée où elle avait finalement été transportée, son tailleur bleu ciel et un chemisier blanc brodé attendaient seuls encore leur heure. Dans son sommeil agité et sans retour, sa main s’accrochait aux barres latérales du lit. De temps en temps, le bracelet de sa montre à son poignet amaigri tintait contre leur métal. J’étais reconnaissant qu’on la lui eut laissée, comme ses autres bijoux, lui évitant cette dépossession prématurée qui précède toujours les mauvaises nouvelles. Nous as-tu entendu cet après-midi chanter pour toi ces airs d’opérette que tu faisais jouer sur ton tourne-disque crachotant quand nous étions enfants jusqu’à rendre folles tes voisines ? Ding ding ding, ding ding dong, sonne sonne sonne, sonne sonne donc ! As-tu senti alors que nous tenions tous ta main à tour de rôle ? Sais-tu que lorsque nous t’avons quittée l’espace d’une heure, nous avons roulé jusqu’au pied des remparts du château – où les travaux de restauration avaient mis au jour de nouveaux vestiges bien encombrants, comme tout passé régurgité – et garé la voiture devant l’église Trinité, celle dont les cloches chantaient autrefois à tes fenêtres ? Là dans l’obscurité seulement trouée par nos trois cierges, nos haleines mêlées dans le froid ont poussé ma petite prière athée vers toi, tandis qu’au dehors la pluie dégouttait des gargouilles verdies par des siècles de temps ingrat. Ding ding ding, ding ding dong, sonne sonne, sonne sonne, joyeux carillon ! Ecoute, ce sont les cloches de Trinité qui sonnent huit heures à présent. Veux-tu que j’ouvre la fenêtre pour te les faire entendre ? Moi, je sais pourquoi tu prenais autant de plaisir à leur chant. C’est parce que l’homme que tu aimais les avait ramenées dans son camion pour remplacer celles détruites par les bombardements. Raconte-moi, raconte-moi encore cette guerre, les parachutages la nuit, la peur d’être pris toujours. Donne-moi, oh laisse-moi ta main. Cette nuit, c’est à nous de te veiller. Dis-moi, quelles étaient les paroles de la chanson de ton Berry natal que tu nous chantais quand nous étions malades ? Dis, Mémé, dis. Et comment s’appelaient les deux bœufs de la ferme de tes parents ? Mouton et Racinieux, n’est-ce pas ? Dis, Mémé, dis. Reste avec nous encore un peu, s’il te plait. Le printemps n’est pas encore là et les fleurs que tu as plantées ne refleuriront pas sans toi. Demain, tu sais, on taillera les branches des tilleuls dans le jardin. Demain, tu sais, même les arbres auront mal.

28 octobre 2007

31 juillet – 1er août : Sic Transit

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J’ai connu quelqu’un qui disait que les heures d’attentes et les multiples contrôles auxquels doivent désormais se plier touristes et cadres dans les aéroports étaient des chemins de croix modernes. J’avais beaucoup ri à l’expression de cette angoisse de nanti.  Mais au moment de quitter K. à l’aéroport de Los Angeles, je me cabre devant l’entrée du labyrinthe de cordes qui serpente jusqu’à l’avion comme un Pac-Man géant. Sans doute mes péripéties passées nourrissent-elles ma paranoïa, mais l’idée du parcours qui m’attend, la perspective de devoir montrer patte blanche à chaque station, me paniquent. 

2000 ans de christianisme nous avaient certainement préparés, modernes bourgeois de Calais, à piétiner pendant des heures en file indienne, à se dépouiller de toute possession et de toute intimité pour les livrer aux rayons X, avant de passer dans l’autre monde, sous le sacro-saint portique détecteur de métaux, pieds nus, ceinture ôtée, pantalon tombant, le regard humble pour ne pas accrocher l’attention inquisitrice du cerbère de service. Le cas échéant, il faut encore s’offrir à la palpation professionnelle de ce dernier, les bras levés en croix, immobile, le regard fixe porté au loin, là où l’humiliation ne sera plus qu’un souvenir presque drôle. Après un siècle de relative émancipation, il fallait bien que la Loi tente de reprendre le contrôle des corps, si ce n’est celui des esprits.

Le retour sur soi propre au voyage en solitaire dont je vantais un peu imprudemment les mérites en d’autres circonstances tourne décidément, avec l’escalade des mesures de sécurité, au véritable examen de conscience : Ai-je pêché ?  Est-ce que je transporte un coupe-ongles ou un liquide de plus de cent millilitres ? Ai-je nourri des pensées coupables contre le gouvernement des Etats-Unis ? Une bonne éducation catholique a habitué ses récipiendaires à chercher la faute en eux, si bien qu’au moment de passer devant le douanier, ils en arrivent à être persuadés qu’ils ont effectivement quelque chose à se reprocher.

Une consolation tout de même une fois dans l’avion. Je n’ai pas à remplir, comme à l’aller, les formulaires pour les services d’immigration. C’est au tour des Américains et des extra-Européens de se demander si leur sort ne se joue pas à chaque ligne mal remplie.

*

Combien de livres peut-on emporter avec soi lorsqu’on quitte tout ? Pas beaucoup si j’en juge par la douleur qui a eu le temps de s’installer dans mon épaule lorsque je traversais l’aéroport avec mon sac en bandoulière, lesté des livres achetés à San Francisco que je n’avais pas voulu confier à la soute.

*

J’aurais voulu dormir durant le vol Los Angeles-Londres, me laisser bercer par l’infime vibration des moteurs répercutée dans la carlingue de l’avion, ne serait-ce que pour avoir le plaisir puéril d’utiliser la petite panoplie distribuée par la compagnie après le repas du soir (qui comme tous les repas pris en avion me donne toujours l’impression de jouer à la dînette) : masque occultant, chaussettes de nuit, brosse à dents et dentifrice. Peine perdue, j’ai commencé à regarder un film, 300, récit couillu et couillon de la bataille des Thermopyles. Léonidas et ses Spartiates avaient tout l’air d’une armée de gym queens, qui aurait brusquement délaissé les haltères, le visage figé dans un rictus de colère par les compléments de « vitamines », pour aller casser de la drag queen, en l’occurrence l’inénarrable Xerxès et sa suite de Perses efféminés, harnachés comme pour l’Europride du siècle.

Lorsque enfin j’ai renoncé à regarder la fin de cette mascarade barbouillée à la palette graphique, le sommeil commençait de me fuir. Je tentais encore de l’amadouer quand des cris affolés se sont élevés derrière mon siège. « Help ! Help ! », criaient trois hommes avec un fort accent d’Europe de l’Est, penchés sur le corps inanimé d’une femme d’une cinquantaine d’années. Dans une tentative désespérée de la ramener à la vie, deux d’entre eux, ses fils probablement, pinçaient et trituraient son visage avec leurs doigts comme de la patte à modeler sans qu’elle ne réagisse. Un instant, j’ai cru que son visage finirait par se déchirer tel un masque de latex dans ces séries américaines usées par les rediffusions. Le professionnalisme de l’équipage évacua prestement mari et fils de leur rangée afin d’accéder à la présumée morte et de l’allonger. Grâce aux soins des médecins présents à bord, la femme reprit bientôt connaissance et son examen révéla qu’elle avait franchement abusé du vin blanc lors du repas. Son mari, chemise à fleurs ouverte sur un large poitrail broussailleux, montre et gourmettes dorées ostentatoires, adressait des sourires aux voyageurs alentour comme pour les rassurer, mais ne rencontrait que les visages fermés de ceux qui, mal réveillés mais peut-être définitivement réveillés, auraient sans doute préféré, tant qu’à faire, que sa femme ait effectivement trépassé.

*

A Londres, le dispositif de sécurité s’est encore renforcé depuis l’attentat de l’aéroport de Glasgow fin juin et le calvaire tourne à la farce. Il est notifié au pénitent faisant la queue qu’il doit respecter un certain nombre d’étapes. Etape n°1 : retirer la housse de son ordinateur portable pour le placer dans un premier bac jaune en plastique. Etape n° 2 : retirer montre et menus objets dans ses poches pour les mettre dans la poche latérale de son bagage à main, lui-même destiné à être posé dans un autre bac jaune. Etape n°3 : retirer ses chaussures et les déposer dans un bac supplémentaire. Etape n°4 : retirer de son bagage à main le sac en plastique zippé de 20 centimètres sur 20 centimètres, dans lequel on a entassé flacons de moins de 100 millilitres et médicaments utiles pendant le voyage, et le mettre dans le bac aux chaussures sur celles-ci. Etape n°5 : retirer sa veste ou son blouson et le ranger plié sur le sac aux médicaments, lui-même posé sur les chaussures.

 

Retenir et respecter ces consignes byzantines s’est avéré d’autant moins aisé qu’elles n’étaient expliquées qu’à trois reprises tout au long de la file d’attente qui me retint une heure. Surtout, à chaque fois, négligence ou malice de douanier anglais, les panonceaux détaillant chaque étape étaient disposés dans un ordre différent et il en manquait invariablement un. D’où un sentiment d’incompréhension inquiète parcourant la chenille des voyageurs, croissant à l’approche du portique. Moi j’étais comme un lion en cage, furieux à mesure que mon fantasme de rater ma correspondance pour Paris devenait de plus en plus crédible.

 

Portique franchi, vingt minutes avant le décollage de mon avion. Mes chaussures à peine enfilées, je prends mes jambes à mon cou en direction de mon terminal, monte deux étages quatre à quatre à la recherche du comptoir d’Air France pour retirer ma carte d’embarquement. Puis les redescends aussi sec parce qu’on me dit là-haut que le comptoir en question se trouve là d’où je viens. Mais comment ne l’ai-je pas vu ? Pardon m’ssieurs-dames, je ne veux pas vous bousculer,  je suis d’ordinaire assez bien élevé mais là je suis pressé : j’ai un avion à prendre, vous aussi sans doute. Je ne vois pas ce fichu comptoir. Pourtant Air France, c’est grand, c’est bleu, on le voit de loin. Et non, il est tassé dans un coin, annoncé seulement par une petite pancarte, un comptoir multi-enseignes on dirait, gardé par un jeune Anglais d’origine asiatique remarquablement évaporé. Un garçon-fleur, dirait Joseph Hansen. Est-il encore temps pour moi de m’enregistrer ? « Please, I don’t want to get stuck again in London, you know ! ». Le garçon-fleur reste impavide devant ma tentative de gagner sa sympathie avec un peu d’humour, mais il me livre quand même mon boarding pass. Bye Bye Darling, sourire, c’est pas mal non plus, tu sais. Plus qu’un quart d’heure. Je vais l’avoir cette fois. Au revoir Heathrow, désolé cette fois de ne pas rester plus longtemps à arpenter tes moquettes légèrement odorantes, à m’avachir dans tes fauteuils en buvant ton café infect et brûlant, en fixant les écrans bleus des départs, occasionnellement en parcourant les journaux abandonnés sur le siège à côté de moi. J’ai déjà passé trop de temps en ta compagnie, il me semble. A moi Paris, la grisaille de son été, la poussière sur les meubles dans mon appartement qui sommeille. Tu sais quoi ? Tout ça a fini par me manquer.

05 octobre 2007

26 juillet : Un culte sans âge

Le dos au mur face à la piste, j’observe la forêt bruissante des corps. J’hésite à me joindre à eux. Depuis que j’ai cessé de sortir, la façon de danser a manifestement changé. Il a suffi que je détourne mes regards quelque temps – combien de temps au juste ? - pour que le monde que je connaissais disparaisse et qu’un autre le remplace. Pourtant ceux-là qui ce soir meuvent leurs hanches avec une souplesse qui me surprend et dessinent des bras des arabesques compliquées ne sont pas beaucoup plus jeunes que moi. Serait-ce l’influence black, ici dominante ? La gestuelle est plus saccadée, découpée, avec des ruptures de rythme fréquentes. Me manquent les rudiments même de ce nouveau langage. Mais bientôt la musique inverse le temps, les platines tournent à l’envers et ramènent à la surface des hits vieux de deux ans, de cinq ans. La danse recoud les décennies entre elles, comme ça jusqu’au début des années 80. Bonne fille, elle ne laisse personne dans son coin, elle accorde au présent ceux qui se croyaient désertés par elle. Elle m’attire sur la piste et m’y retient, moi qui l’instant d’avant me résignais déjà au rôle de spectateur et découvrais soudain en concevoir une amertume impuissante. Est-ce simplement l’effet de la vodka ou bien quelque chose s’est-il réveillé ? Le corps d’abord raide, commence de s’assouplir, de se détendre pour se tordre de plus en plus aisément. Le corps me revient. Il emprunte des lignes inexplorées depuis des années. La fluidité retrouvée actualise les gestes d’une autre époque, lisse le hiatus temporel. Il me semble reprendre, finir, continuer une boucle commencée il y a cinq, que dis-je dix ans au Queen ou au Pulp. Impression dense et fugace de perpétuer un culte sans âge, d’entretenir une flamme avivée par d’autres il y a vingt ans, trente peut-être, qui sait au Palace, au Studio 54 ou au Factory Club. L’heure peut bien tourner, K. s’impatienter, incrédule, depuis le bord de la piste, le temps n’existe plus pour moi, à nouveau. Enfin, je suis celui que j’étais, je suis tous les autres, infatigable, incroyablement présent dans chaque geste et j’aimerais que ça continue comme ça encore un peu, allez, juste un peu.

11 septembre 2007

18 juillet : Sweet dreams

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Dans le hall géant du Stratosphere Tower, notre hôtel à Las Vegas, Eurythmics psalmodie en boucle « Sweet dreams are made of this ». Vegas a certes tout d'un rêve mais la douceur y est absente. Il suffit de franchir le pas de la porte de l'hôtel-casino, monde à lui seul, pour s'en rendre compte : l’air en fusion saute au visage. A peine une journée depuis que nous sommes arrivés et j'ai l'impression d'avoir épuisé tous les charmes de cet univers totalement artificiel et vain, sans jamais y avoir été sensible plus qu'un instant, ce que j'espérais pourtant, sans doute de mauvaise foi.

 

Hier soir, nos bagages à peine déposés dans la chambre, j’ai traîné K. dehors pour aller manger dans un endroit que j’avais relevé dans notre guide. Malgré la chaleur suffocante, j’ai insisté pour parcourir à pied le strip, la principale artère de Vegas. Calvaire sans intérêt puisque pour pouvoir déguster notre sandwich au milieu d’une salle déserte dans un mall sur le point de fermer, nous avons dû traverser un paysage cauchemardesque de parkings, de terrains vagues, de motels défraichis et de chantiers où béton et tiges d'aciers sont lancés vers le ciel sous l'aîle des grues. medium_strip.2.JPGLes hôtels-casinos sont en effet en perpétuel agrandissement, quand ils ne sont pas purement et simplement rasés pour laisser place à des constructions encore plus délirantes. Rien ne semble ici destiné à durer vraiment, quelle que soit la démesure de l’édifice, la qualité et la longévité des matériaux employés pour les construire. Comme en témoigne la fermeture la veille de notre arrivée du Frontier, l’un des plus vieux hôtels-casinos de Vegas - ouvert depuis 1942, indique un panneau géant. Déjà, les camions défilaient devant sa porte, emportant machines à sous et mobilier, fourmis dépeçant la grande carcasse toute en néons et vitres fumées. L’hôtel Aladdin, pourtant signalé dans notre guide publié en 2007 comme l’un des lieux incontournables de Vegas, est quant à lui resté inexplicablement introuvable. Sans doute a-t-il à nouveau été rasé, comme en 2000, pour renaître en plus grand et en plus fou d’ici quelques mois.

 

medium_Luxor.2.JPGCe qu’il y a de plus intéressant dans ces monstres éphémères, c’est bien entendu leur tendance presque systématique à pasticher un univers ou une époque : les histoires de pirates avec les impressionnants trois-mâts se déplaçant dans le bassin devant le Treasure Island, la Rome antique avec les colonnades, les péristyles et les temples du Ceasar’s Palace, L’Egypte des pharaons avec la pyramide de verre noir du Luxor, Paris, son Louvre et sa tour eiffel au Paris Vegas… Le plus saisissant reste sans doute le Venetian qui à l’extérieur présente un concentré des monuments de la cité des doges – Pont des Soupirs, Campanile, Palais des Doges… - et à l’intérieur imite le dédale de ses rues, prétexte à aligner boutiques et brasseries. medium_venetian.2.JPGJamais on ne se croît à Venise bien sûr, tout est ici trop carton pâte,  ambiance fraise Tagada, et l’eau des canaux trop bleu piscine, même si les gondoliers chantent en italien (avec un micro). Mais le ciel peint avec quelques nuages sur le plafond au dessus des façades des maisons en arrive à certains moments à faire oublier que l’on est à l’intérieur d’un gigantesque trompe-l’œil climatisé. A tel point qu'à la sortie, le vent brûlant du désert est presque toujours une surprise.

Je n’arrive pas à décider si ce goût pour le pastiche architectural, hyperbolique à Las Vegas mais tout aussi présent en Californie, est un moyen pour les Américains de s’acheter un passé plaisant sans vilaines aspérités ou bien une forme de pied de nez à cette culture européenne qui leur donne souvent tellement de complexes. Difficile de ne pas s’interroger sur les intentions de l’architecte quand on tombe nez à nez, comme cela m’est arrivé à San Francisco, avec un immense (forcément immense) building aux arêtes gothiques doté d’un porche d’église romane avec tous ses saints abritant… une banque.medium_sfgothic.JPG

Ou bien ceux qui ont construit ces répliques disproportionnées avaient-ils en tête l’espoir de laisser des ruines respectables à quelques siècles ou millénaires de distance. Que restera-t-il des gigantesques malls à thème (missionnaire hispanique, mauresque, méditerranéen…) de la périphérie de Los Angeles ? Qu’est-ce qui survivra de Las Vegas quand la pénurie d’eau et d’hydrocarbures aura imposé de rendre au désert cette ville absurde ? Combien de temps les néons, les stucs, les cascades et les forêts tropicales résisteront-ils au soleil et aux pillards ? Les restes du Ceasar’s Palace ressembleront-ils à ceux du Foro romano ? Ou bien les colonnes laisseront-elles apparaître leur structure métallique sous le mauvais ciment ? J’espère que ce qui fera la joie des futurs archéologues seront les sols incroyables qui pavent ces endroits : marbres multicolores, mosaïques raffinées, puzzles de pierre, voilà bien les seuls éléments de ces décors qui ne sont pas tout à fait factices.

*

Le plus surprenant à Vegas, c’est que l’on arrive parfois à manger bien. Comme hier soir sur une place de « Venise » où j’ai mangé la meilleure pizza depuis des mois, fine et crispy, accompagnée d’une salade de roquette parfaitement assaisonnée (et non comme d’habitude, noyée sous une abondante mélasse sucrée) servis par un impeccable Italien d’une cinquantaine d’années, parlant mal l’anglais. De quoi ajouter dans mon esprit à la confusion créée par le décor.

*

Le souci américain de la perfection a abouti à restituer son nez au sphinx qui monte la garde devant le Luxor. Ce nez ressemble-t-il à l’authentique ou a-t-il plus à voir avec ceux que remodèlent à longueur d’année les chirurgiens californiens ?

30 août 2007

14 juillet : The Burning Library

medium_Bolerium.2.JPGLa veille de notre départ de San Francisco, nous sommes tombés presque par hasard en déambulant dans Mission Street sur la librairie que je cherchais depuis le début de la semaine mais que je ne trouvais jamais, ayant pour une raison inexplicable noté à chaque fois de travers le numéro exact où elle était située. Je n’aurais pas remarqué la petite plaque discrète signalant sa présence, collée sur l’interphone près d’une droguerie, si un énorme panneau publicitaire pour une autre librairie, quant à elle disparue, ne m’avait incité à tourner la tête.

J’ai hésité, croisé le regard de K. puis me suis risqué à appuyer sur le bouton de l’interphone. Un grésillement nous a alors invités à pousser la porte et prendre l’ascenseur dans le hall désert. 

C’est au troisième étage de cet immeuble abritant d’autres librairies en appartements, que nous avons finalement mis les pieds chez Bolerium Books. En réponse à ma requête (« American and British Fiction »), le libraire à l’humour understatement pas toujours très intelligible m’a prévenu que l’ordonnancement de l’endroit était un peu spécial et que je trouverais de la littérature anglo-saxonne disséminée un peu dans tous les rayons, organisés selon une thématique « social movement » : Socialism, Gay, Lesbian, African-American, etc. J'ai souri de toutes mes dents à la déclinaison de ce catalogue : voilà bien l’esprit de compartiment des Américains qui me hérisse le poil autant qu’il m’amuse puisqu’il mène à ranger Proust dans la gay fiction, réduisant de fait la portée de son œuvre aux préférences sexuelles de son auteur. Jason ne nous avait-il pas raconté qu’il existait à l’université de Berkeley un gay et un lesbian dormitory, c’est-à-dire un quartier des chambres universitaires réservé à ces populations…

Ce mouvement de défiance passé, j’ai bien dû reconnaître que je me retrouvais chez moi au milieu du rayon gay. Où que je tournais la tête, mes yeux accrochaient des noms d’auteurs qui à un degré ou un autre avaient compté pour moi, parce que ce qu’ils avaient écrit ne ressemblait jamais à rien d’autre, parce qu’ils m’avaient souvent prêté leur regard, parce qu’ils m’ont dit un jour qui j’étais.

Pêle-mêle et entre autres : Edmund White, Proust, Foucault, Genet, Christopher Isherwood, W.H. Auden, Stephen Spender, Lytton Strachey ou encore Alan Hollingshurst dont j’étais venu chercher une édition originale du premier livre, The Swimming-Pool Library.

Soudain l’émotion m’a rattrapé dans la pénombre des rayons. Comme si les parentés depuis longtemps supputées, les filiations souterraines, les fraternités secrètes unissant ces hommes de papier à travers le temps et l’espace dans un entrelacs de sens et d’expériences, avaient mûri à mon insu dans le silence des bibliothèques et criaient enfin leur vérité étourdissante. Ce territoire résumant une part de ma vie, cette géographie intime pourtant encore largement inexplorée, se dépliait devant moi dans la poussière en suspension, comme la promesse renouvelée de vendanges tardives, m’empêchant presque, dans le peu de temps dont je disposais encore, de réfléchir avec discernement aux livres que je souhaitais le plus acquérir dans l’immédiat. Et d’examiner ce livre-ci et de le comparer avec celui-là, tentant de soupeser calmement chacun de leurs arguments –  intérêt de son contenu, qualité de l’édition, éventuelle dédicace, prix – chaque nouvelle découverte venant bouleverser les priorités arrêtées un moment plus tôt.

medium_the_SP_library.JPGJe crois que si l’on m’avait demandé en sortant la liste exhaustive de mes achats, j’aurais été incapable de la livrer toute. Ce n’est qu’une fois rentré à l’hôtel que je n’ai découvert que mon choix s’était finalement arrêté sur deux livres que je ne connaissais pas de Joseph Hansen, The Prater’s Violet d’Isherwood et bien sûr, la première édition américaine de The Swimming-Pool Library.

Même si c’est ma carte Bleue qui en a subi la brûlure, je me suis senti un instant Guillaume de Baskerville, le moine dans Le Nom de la rose qui amasse en panique, les joues rougies par la chaleur de l'incendie, les ouvrages qu’il souhaite sauver de la Bibliothèque en flammes. Comme tout vient à propos, au cours de mon exploration des rayonnages, je me suis retrouvé nez à nez avec le recueil d’essais littéraires et militants d’Edmund White, The Burning Library, dont je possède la traduction française, La Bibliothèque qui brûle. Si je l’avais alors ouvert, comme je l’ai fait au moment d’écrire ces lignes, j’aurais pu y lire : « Quelles que soient les intrigues que j’ai élaborées ou endurées, les conceptions de l’artiste auxquelles j’ai tâché d’être fidèle, les contrées lointaines que j’ai parcourues ou hantées en imagination – ce ne sont toutes que des notes en bas des pages que j’ai lues enfant. Merrill ne dit-il pas que nos vies ne sont que « romans déguisés » ? » La vie oui, pour vivre les livres qu’on a lus.

20 août 2007

11 juillet : Fortune cookie

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Il nous a bien fallu une heure de marche, je crois, pour traverser le Golden Gate Park - qui troue horizontalement la ville de San Francisco à l’ouest depuis l’océan Pacifique - et y dénicher, presque par hasard, quasi-découragés,  le jardin japonais traditionnel qu'il abrite. Moyennant cinq dollars, son portail en bois s'ouvre sur un ruisseau se faufilant au milieu d'une rocaille, au pied d'une pagode rouge vermoulue et d'un très beau bouddha en bronze du XVIIIe siècle. Créé en 1894 à l'occasion d'une foire internationale, il est, nous dit-on, le plus vieux jardin japonais des Etats-Unis. Ce qui reste pour moi une curiosité un peu irréelle et propice à la rêverie n'est pas tout à fait rare ici, puisque, renseignements pris, on recense au moins quatorze jardins de ce genre aux Etats-Unis, dont trois pour la seule Californie. Quatorze, je carresse ce chiffre, comme autant de motifs sur lesquels reconstruire en esprit un Orient personnel fantasmé.

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Je devais pourtant en visiter seulement deux, le second étant celui de la fondation Huntington à Pasadena. Avec son armée de bonzaïs multiséculaires et sa maison japonaise étirant sur l'étang un reflet ponctué de nénuphars, le jardin de la Huntington est sans doute plus troublant que le Japanese Tea Garden de Golden Gate Park. Néanmoins, ce dernier garde à mes yeux un autre attrait : c’est là que naquit le fameux fortune cookie, ce petit gâteau cornu et creux abritant un court message prophétique, servi aujourd’hui dans les restaurants chinois du monde entier. Il fut inventé à la fin du XIXe siècle par Makato Hagiwara, jardinier japonais dont la famille conserva la charge du Japanese Tea Garden quasiment depuis sa création jusqu’en 1942. A cette date, comme des milliers d’autres Japonais vivant sur le territoire américain, Makato Hagiwara et sa famille furent internés dans un camp jusqu’à la fin de la Seconde guerre mondiale. Ils ne furent pas autorisés ensuite à se réinstaller dans leur jardin. Mais l'on finit néanmoins par reconnaître leurs mérites… en leur élevant une statue. J'ignore si Makato Hagiwara fut averti de son sort par l'un de ses biscuits.

medium_fortune_cookie.JPGJ’avoue n’avoir convaincu K. de traverser à pied tout le Golden Gate Park depuis son entrée dans le quartier d'Haight-Ashbury que pour boire un thé vert servi par des Japonaises en kimono et lire ma destinée dans un fortune cookie. Sans doute investi de trop d’espoirs, ce dernier s’est ingénié à me décevoir : «  Keep your feet on the ground even though friends flatter you ».  Je ne sais pour qui ce message était le plus désagréable, mes amis ou moi ; les intéressés apprécieront. Celui de K. ouvrait des horizons philosophiques plus larges : « Life is a tragedy for those who feel and a comedy for those who think ». Very well, mais qu’en est-il pour ceux qui à la fois pensent et ressentent ?

13 août 2007

10 juillet : What kind of Picassos do you guys collect ?

medium_bubbles.JPGA notre arrivée à San Francisco, nos valises à peine déposées à l’hôtel, nous avons fait quelques pas dans Union Square et sommes tombés en arrêt devant l’une des nombreuses vitrines de la Weinstein Gallery, galerie d’art exposant une telle quantité de Chagall et de Picasso qu’on pouvait se demander à première vue s’il ne s’agissait pas d'habiles reproductions. Ses portes largement ouvertes sur la rue – à la différence des galeries françaises où il semble qu’il faille montrer patte blanche (et il y a constamment l’anxiété que celle-ci ne soit jamais assez blanche) – nous ont finalement décidé à entrer.

Alors que nous nous demandions encore comment il était possible qu’une galerie privée puisse se trouver avoir une bonne cinquantaine de Chagall et au moins une dizaine de Picasso à la vente, une petite brunette d’une vingtaine d’années s’est intéressée à nous. Un peu naïvement, nous avons pensé qu’au-delà de la politesse intéressée des sales assistants dans tout magasin américain, qui les pousse à vous sauter dessus à coups de « How are you today ? », elle était curieuse, avec un père originaire de Paris comme elle s’est empressée de nous le dire, des deux jeunes Français amateurs d’art que nous nous sommes révélés être. Notamment en nous intéressant aux deux très beaux de Chirico exposés là (« 650 000 dollars each »).

Elle nous a alors entraîné dans une visite commentée des œuvres récentes d’Enrico Donati, surréaliste méconnu (du moins de moi) et néanmoins encore bien vivant, avant de nous donner une invitation au très select « champagne opening » organisé en son honneur au de Young Museum. J’imagine que les informations qu’elle avait glanées sur nos professions ont dû la leurrer sur le niveau de nos revenus. Les réponses fantaisistes de K. à ses questions ont achevé de la ferrer à nos basques : « We have a lithograph by Francis Bacon », « My mother lives in L.A. ».

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La mère californienne de K. devait avoir l’odeur de la poule aux œufs d’or. Aussi l'ingénue a-t-elle fini par rameuter le directeur de la galerie –  lunettes rondes et cheveux rasés sur les tempes, ventre bizarrement proéminent et saucissonné dans un gilet. Celui-ci n’a pas tardé à se répandre en compliments qui ont terminé de me mettre mal à l’aise (« You guys should pay taxes for being so cute ») pendant qu’il nous offrait une visite privée de l’annexe de la galerie, à porte verrouillée derrière nous. Toute retraite immédiate coupée, il nous a encore fallu parer aux assauts de l’assistante.

- Elle : « So, what kind of Picassos do you guys collect ? »

- Moi : « Euh... Actually we don't have any Picasso... yet. But we love the blue ones ! »

Avant de pouvoir nous échapper, nous nous sommes encore laissé traîner devant un dessin du Maître, qui assurément devait nous plaire. Doté de proportions classiques très belles, il me rappelait un peu les gouaches au Minotaure qui m’avaient effectivement beaucoup plu lors de l’exposition Picasso / Dora Maar au musée Picasso l’année dernière. Ce dessin nous était proposé pour la bagatelle de 75 000 dollars.

Pendant les septs jours que dura notre séjour, nous devions systématiquement opérer un détour  compliqué pour éviter de passer à nouveau devant la galerie qui se trouvait pourtant très souvent sur notre chemin pour partir ou revenir à notre hôtel.

Illustration : Enrico Donati, « Cellule entourée d'une enveloppe sécrétée par elle-même », huile sur toile, 1947.

11 août 2007

5 juillet : No oral sex

J’ai de longues conversations avec R., le père d’Adolpho. De longs monologues devrais-je plutôt dire, à peine ponctués par quelques interjections affirmatives de mon initiative, de plus en plus courtes à mesure que ses prises de parole s’étirent. Ce sont le plus souvent des histoires sinueuses enchaînées sans temps mort et sans réel lien logique entre elles. On s’attend à une conclusion en forme de morale, venant justifier de tels développements, mais elle vient rarement, soit qu’elle soit volontairement laissée en transparence de son propos, soit peut-être qu’il n’y en ait pas, que l’homme souhaite simplement capter votre attention, qu’il ait « besoin de parler » comme dirait K.

Mais c’est faire peu de justice à cet homme prévenant et attentionné, ce charmeur encore séduisant à l’approche de la soixantaine, peau brune, dents blanches, parlant toujours mezzo voce (au contraire de la mère d’Adolpho dont la voix aux accents latino en anglais n’est pas sans rappeler celle de Gonzo, l’étrange créature violette au nez crochu du Muppet Show). Sa bienveillance va jusqu’à une certaine forme de paternalisme, qui à ma surprise ne me pèse pas, tant il reste non contraignant.

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Comme lorsqu’il était venu une fois vers K. et moi pour nous demander si tout allait bien. Puis comme souvent lorsqu’il souhaite faire passer un message, il a pris son propre exemple, assurant que parfois dans certaines réunions, il restait silencieux mais que cela ne signifiait pas qu’il s’ennuyait, mais qu’il appréçiait simplement le fait d’être là. Manière indirecte, pleine de tact, de nous demander s’il en allait de même pour nous. Ce à quoi je lui ai répondu que je pouvais à peine parler à cause de l’aphte qui entamait ma langue depuis quelques jours. Il m’a alors demandé de le suivre dans la cuisine où il nous a servi à tous les deux un verre d’un liquide pour bains de bouche vert fluorescent comme l’uranium dans un épisode des Simpson et m’a invité à se rincer la bouche avec, comme lui. Après être allés le recracher chacun de notre côté, il m’a prévenu : « now the medical part ». Une mise en garde sur le caractère contagieux des aphtes a suivi, avec exemple à l’appui d’un cousin du Nicaragua à qui sa femme avait demandé le divorce après qu’elle eût contracté un herpès vaginal dont elle attribuait injustement l’origine aux infidélités de son mari. Mise en garde que R. conclut par ces mots : « So, no oral sex ! ».

08 août 2007

3 juillet : Sur la banquette arrière

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Sur la banquette arrière de la voiture, j’ai soudain les larmes aux yeux et je serre fort la main de K. Peut-être est-ce la fatigue, peut-être suis-je simplement heureux d’être là.

07 août 2007

2 juillet : Un petit coin de bannière étoilée

La famille d’Adolpho qui m’accueille et chez qui K. était déjà installé depuis une semaine est sans doute une famille latino américaine comme tant d’autres, ayant réussi aux Etats-Unis au-delà de ce que leur pays d’origine, en l’occurrence le Nicaragua, aurait pû leur offrir. Concrétisant un rêve inaccessible à la majorité de ses semblables partis tenter leur chance aux Etats-Unis et cantonnés dans les jobs non qualifiés que les blancs leur ont abandonnés, R., le père d’Adolpho, à force de cours du soir et de semaines passées sur des chantiers loin de sa famille, y a conquis son petit coin de bannière étoilée. Sa propre entreprise de BTP. Une maison avec piscine au sud de L.A., dans le comté d’orange (surnommé « le triangle d’or » parce que son climat méditerranéen y a attiré une concentration exceptionnelle de riches qui ont fait exploser les prix de l’immobilier depuis les années 80). Et quatre grosses cylindrées. Celles-ci dépassent d’ailleurs de loin en luxe la maison, ce qui n’est pas tout à fait absurde, si l’on tient compte du temps passé sur la route et dans les embouteillages ici.


podcast

medium_Newport_Beach.2.JPGPlus que les lieux, ce qui impressionne ma rétine pour le moment, ce sont d’ailleurs les trajets en voiture. Que ce soit avec les parents d’Adolpho dans leur grosse jaguar grise ronronnante en route vers les malls labyrinthiques, ces centres commerciaux géants, peuplés de californiennes désoeuvrées risquant l’overdose de luxe français. Ou seul avec K. dans la vieille BMW blanche et sans rayure quand nous explorons prudemment les alentours de la zone pavillonnaire où nous résidons. Ou bien encore dans le coupé Mercedes d’Adolpho, lorsqu’il file le soir sur les freeways sous le ciel mauve luminescent au milieu de l’étendue infinie des lumières de la ville. La radio débite alors un RnB qui ne semble avoir été inventé que pour cela ou de vieux machins sympathiques comme Prince ou MC Hammer, accrochés comme un chewing-gum à l'asphalte de L.A.

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Même si les retours dans les embouteillages sont une leçon de patience, ces trajets ont au moins pour eux d’être toujours riches de promesses. Promesses que les destinations peinent souvent à tenir jusqu’ici (Newport Beach, Laguna Beach, Santa Monica, West Hollywood de nuit), à quelques exceptions près (le Getty Center, Downtown L.A.). Comme si l’expérience du transit permanent, l’impression de fluidité que les embouteillages n’arrivent pas à entamer, se suffisait à elle-même, surpassait le but du voyage que l’on s’était fixé. Ou comment les freeways donnent à philosopher.

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29 novembre 2006

A New York sans moi

Cet après-midi-là, j’ai pris le bus pour la Gare du Nord, déposer ton sac sur le quai du RER. Entre tes affaires, j’avais glissé un gros macaron au café comme tu les aimes, car tu partais à New York sans moi.

 
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