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02 février 2007

Un crossover peu banal

Cette époque vit la fortune d’une cantatrice au talent un peu spécial, Céline Petipet, qui prétendit un temps réconcilier l’art lyrique avec la tradition disparue du pétomane. Ses spectacles consistaient pour l’essentiel à redoubler ses vocalises d’une salve de pets ou bien à moduler à l’aide de son seul fondement des airs connus tirés des plus grands opéras. Comme pour démentir son patronyme, dont elle allait répétant qu’il s’agissait de son vrai nom, ses prestations avaient rapidement fait grand bruit et attiré une foule croissante de spectateurs, recrutés majoritairement dans les classes moyennes supérieures, à l'instar de son illustre prédécesseur, Joseph Pujol, qui avait fasciné la bonne société de la Belle Epoque grâce à son interprétation d'« Au clair de la lune » au flutiau.

Céline Petipet n’avait affirmé sa vocation de cantatrice pétomane que sur le tard, et bien malgré elle. Cantonnée jusqu’ici au répertoire lyrique traditionnel et à une notoriété ne débordant guère le cercle des abonnés à l'opéra de la capitale, elle avait inopinément découvert ses prédispositions un soir au théâtre du Châtelet lors d’une représentation de Don Giovanni de Mozart, quand à l’issue d’un « Crudele? - Ah No, Mio Bene!...» assez quelconque, elle avait laissé échapper un vent retentissant. Tandis que la consternation avait glacé in petto les fauteuils d’orchestre, l’hilarité avait rebondi de balcon en balcon jusqu’au poulailler. Rouge de honte, la soprane avait alors déserté la scène, où sa doublure en jeans et pull informe l’avait remplacée au pied levé. Pudeur ou charité, le journaliste du service Culture de La Croix présent dans la salle ce soir-là n’en fit pas écho dans sa chronique.

Cet épisode ne serait sans doute pas parvenu jusqu’à nous s’il n’avait été suivi d’une rencontre qui allait complètement changer la destinée de Céline Petipet. Traumatisée depuis cette soirée fatidique, elle n'avait pu se résoudre à remettre les pieds sur les planches de peur de connaître un nouveau moment d’abandon. Ni l’hypnose, ni le changement de régime alimentaire auquel elle s’était astreinte afin de limiter sa propension aux flatulences n’avaient eu raison de cette crainte. Jusqu’au jour où un petit homme jovial s’était présenté à son domicile et avait insisté pour qu’elle lui accorde quelques minutes, ce que par lassitude autant que par désoeuvrement elle avait fini par faire. Nul ne sait exactement ce qui fut dit ce jour-là, quels mots le petit homme, patron d’un cabaret nommé « L’Escarpolette », sut trouver pour convaincre Céline Petipet de tirer parti du sort qui s’était abattu sur elle et de donner une inflexion radicale à sa carrière. Toujours est-il qu’il ne se passa pas ensuite trois mois avant les premières représentations à « L’Escarpolette » de son spectacle d’un genre tout nouveau. Le bouche à oreille fit son office et en six mois, elle accéda à la notoriété médiatique que l’exercice exigeant de son art lui avait jusqu’ici refusé.

La consécration advint lorsqu’une émission de télévision dominicale destinée à un public familial révéla juste avant le journal de vingt heures à la France incrédule et ravie ses étonnantes aptitudes. Puis elle signa un contrat avec un prestigieux label de disques allemand qui vit en cette alliance peu banale de talents le crossover susceptible de redresser ses ventes déprimées depuis la crise du marché de la musique classique. Enfin, une grande chaîne de télévision commerciale toujours à l’écoute de l’évolution des goûts de ses spectateurs décida de faire passer un casting afin de constituer une chorale de jeunes pétomanes, dont les progrès seraient mesurés chaque semaine lors d’une émission de prime time. Dès l’annonce du projet, elle fut submergée de candidatures d’adolescents - enregistrements audio à l’appui - toutes plus prometteuses les unes que les autres. Une rumeur insistante circulant sur Internet prêta l’intention à un groupe polyphonique corse d’explorer cette voie dans leur prochain album tandis que la presse magazine populaire annonça qu’une major du disque mettait la dernière touche à un duo de la cantatrice avec l’un de ses artistes maison peinant à renouveler son public de jeunes filles prépubères et de femmes entre deux âges. Puis avec les premières audiences décevantes de la chorale amateur, la marée médiatique reflua presque aussi vite qu’elle était venue, non sans avoir rempli le compte en banque de la soprane. Celle-ci réapparut à intervalles réguliers sur les plateaux des talk shows de nuit pour présenter les toutes dernières resucées discographiques de ses plus grands succès mais ne rencontra plus jamais l’engouement des débuts. Elle se risqua alors à renouer ponctuellement avec une carrière orthodoxe de chanteuse lyrique dans de petits rôles et des lieux peu exposés. Incursions qui lui valurent un retour d’estime de la part du public des mélomanes qui s’étaient détournés d’elle à l’orée de sa gloire et redécouvraient qu’après tout, elle avait une voix.

 
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