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28 octobre 2007

31 juillet – 1er août : Sic Transit

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J’ai connu quelqu’un qui disait que les heures d’attentes et les multiples contrôles auxquels doivent désormais se plier touristes et cadres dans les aéroports étaient des chemins de croix modernes. J’avais beaucoup ri à l’expression de cette angoisse de nanti.  Mais au moment de quitter K. à l’aéroport de Los Angeles, je me cabre devant l’entrée du labyrinthe de cordes qui serpente jusqu’à l’avion comme un Pac-Man géant. Sans doute mes péripéties passées nourrissent-elles ma paranoïa, mais l’idée du parcours qui m’attend, la perspective de devoir montrer patte blanche à chaque station, me paniquent. 

2000 ans de christianisme nous avaient certainement préparés, modernes bourgeois de Calais, à piétiner pendant des heures en file indienne, à se dépouiller de toute possession et de toute intimité pour les livrer aux rayons X, avant de passer dans l’autre monde, sous le sacro-saint portique détecteur de métaux, pieds nus, ceinture ôtée, pantalon tombant, le regard humble pour ne pas accrocher l’attention inquisitrice du cerbère de service. Le cas échéant, il faut encore s’offrir à la palpation professionnelle de ce dernier, les bras levés en croix, immobile, le regard fixe porté au loin, là où l’humiliation ne sera plus qu’un souvenir presque drôle. Après un siècle de relative émancipation, il fallait bien que la Loi tente de reprendre le contrôle des corps, si ce n’est celui des esprits.

Le retour sur soi propre au voyage en solitaire dont je vantais un peu imprudemment les mérites en d’autres circonstances tourne décidément, avec l’escalade des mesures de sécurité, au véritable examen de conscience : Ai-je pêché ?  Est-ce que je transporte un coupe-ongles ou un liquide de plus de cent millilitres ? Ai-je nourri des pensées coupables contre le gouvernement des Etats-Unis ? Une bonne éducation catholique a habitué ses récipiendaires à chercher la faute en eux, si bien qu’au moment de passer devant le douanier, ils en arrivent à être persuadés qu’ils ont effectivement quelque chose à se reprocher.

Une consolation tout de même une fois dans l’avion. Je n’ai pas à remplir, comme à l’aller, les formulaires pour les services d’immigration. C’est au tour des Américains et des extra-Européens de se demander si leur sort ne se joue pas à chaque ligne mal remplie.

*

Combien de livres peut-on emporter avec soi lorsqu’on quitte tout ? Pas beaucoup si j’en juge par la douleur qui a eu le temps de s’installer dans mon épaule lorsque je traversais l’aéroport avec mon sac en bandoulière, lesté des livres achetés à San Francisco que je n’avais pas voulu confier à la soute.

*

J’aurais voulu dormir durant le vol Los Angeles-Londres, me laisser bercer par l’infime vibration des moteurs répercutée dans la carlingue de l’avion, ne serait-ce que pour avoir le plaisir puéril d’utiliser la petite panoplie distribuée par la compagnie après le repas du soir (qui comme tous les repas pris en avion me donne toujours l’impression de jouer à la dînette) : masque occultant, chaussettes de nuit, brosse à dents et dentifrice. Peine perdue, j’ai commencé à regarder un film, 300, récit couillu et couillon de la bataille des Thermopyles. Léonidas et ses Spartiates avaient tout l’air d’une armée de gym queens, qui aurait brusquement délaissé les haltères, le visage figé dans un rictus de colère par les compléments de « vitamines », pour aller casser de la drag queen, en l’occurrence l’inénarrable Xerxès et sa suite de Perses efféminés, harnachés comme pour l’Europride du siècle.

Lorsque enfin j’ai renoncé à regarder la fin de cette mascarade barbouillée à la palette graphique, le sommeil commençait de me fuir. Je tentais encore de l’amadouer quand des cris affolés se sont élevés derrière mon siège. « Help ! Help ! », criaient trois hommes avec un fort accent d’Europe de l’Est, penchés sur le corps inanimé d’une femme d’une cinquantaine d’années. Dans une tentative désespérée de la ramener à la vie, deux d’entre eux, ses fils probablement, pinçaient et trituraient son visage avec leurs doigts comme de la patte à modeler sans qu’elle ne réagisse. Un instant, j’ai cru que son visage finirait par se déchirer tel un masque de latex dans ces séries américaines usées par les rediffusions. Le professionnalisme de l’équipage évacua prestement mari et fils de leur rangée afin d’accéder à la présumée morte et de l’allonger. Grâce aux soins des médecins présents à bord, la femme reprit bientôt connaissance et son examen révéla qu’elle avait franchement abusé du vin blanc lors du repas. Son mari, chemise à fleurs ouverte sur un large poitrail broussailleux, montre et gourmettes dorées ostentatoires, adressait des sourires aux voyageurs alentour comme pour les rassurer, mais ne rencontrait que les visages fermés de ceux qui, mal réveillés mais peut-être définitivement réveillés, auraient sans doute préféré, tant qu’à faire, que sa femme ait effectivement trépassé.

*

A Londres, le dispositif de sécurité s’est encore renforcé depuis l’attentat de l’aéroport de Glasgow fin juin et le calvaire tourne à la farce. Il est notifié au pénitent faisant la queue qu’il doit respecter un certain nombre d’étapes. Etape n°1 : retirer la housse de son ordinateur portable pour le placer dans un premier bac jaune en plastique. Etape n° 2 : retirer montre et menus objets dans ses poches pour les mettre dans la poche latérale de son bagage à main, lui-même destiné à être posé dans un autre bac jaune. Etape n°3 : retirer ses chaussures et les déposer dans un bac supplémentaire. Etape n°4 : retirer de son bagage à main le sac en plastique zippé de 20 centimètres sur 20 centimètres, dans lequel on a entassé flacons de moins de 100 millilitres et médicaments utiles pendant le voyage, et le mettre dans le bac aux chaussures sur celles-ci. Etape n°5 : retirer sa veste ou son blouson et le ranger plié sur le sac aux médicaments, lui-même posé sur les chaussures.

 

Retenir et respecter ces consignes byzantines s’est avéré d’autant moins aisé qu’elles n’étaient expliquées qu’à trois reprises tout au long de la file d’attente qui me retint une heure. Surtout, à chaque fois, négligence ou malice de douanier anglais, les panonceaux détaillant chaque étape étaient disposés dans un ordre différent et il en manquait invariablement un. D’où un sentiment d’incompréhension inquiète parcourant la chenille des voyageurs, croissant à l’approche du portique. Moi j’étais comme un lion en cage, furieux à mesure que mon fantasme de rater ma correspondance pour Paris devenait de plus en plus crédible.

 

Portique franchi, vingt minutes avant le décollage de mon avion. Mes chaussures à peine enfilées, je prends mes jambes à mon cou en direction de mon terminal, monte deux étages quatre à quatre à la recherche du comptoir d’Air France pour retirer ma carte d’embarquement. Puis les redescends aussi sec parce qu’on me dit là-haut que le comptoir en question se trouve là d’où je viens. Mais comment ne l’ai-je pas vu ? Pardon m’ssieurs-dames, je ne veux pas vous bousculer,  je suis d’ordinaire assez bien élevé mais là je suis pressé : j’ai un avion à prendre, vous aussi sans doute. Je ne vois pas ce fichu comptoir. Pourtant Air France, c’est grand, c’est bleu, on le voit de loin. Et non, il est tassé dans un coin, annoncé seulement par une petite pancarte, un comptoir multi-enseignes on dirait, gardé par un jeune Anglais d’origine asiatique remarquablement évaporé. Un garçon-fleur, dirait Joseph Hansen. Est-il encore temps pour moi de m’enregistrer ? « Please, I don’t want to get stuck again in London, you know ! ». Le garçon-fleur reste impavide devant ma tentative de gagner sa sympathie avec un peu d’humour, mais il me livre quand même mon boarding pass. Bye Bye Darling, sourire, c’est pas mal non plus, tu sais. Plus qu’un quart d’heure. Je vais l’avoir cette fois. Au revoir Heathrow, désolé cette fois de ne pas rester plus longtemps à arpenter tes moquettes légèrement odorantes, à m’avachir dans tes fauteuils en buvant ton café infect et brûlant, en fixant les écrans bleus des départs, occasionnellement en parcourant les journaux abandonnés sur le siège à côté de moi. J’ai déjà passé trop de temps en ta compagnie, il me semble. A moi Paris, la grisaille de son été, la poussière sur les meubles dans mon appartement qui sommeille. Tu sais quoi ? Tout ça a fini par me manquer.

11 août 2007

8 juillet : ALCATRAAZZ !

medium_Golden_Gate.JPGNotre départ pour San Francisco a pris l’allure d’un événement, comme plus tard devait l’être notre retour. Chaque parent d’Adolpho y est allé de son conseil logistico-touristique, s’est proposé de nous emmener à l’aéroport et de nous prêter quelque chose qui pourrait nous être utile là-bas : qui un téléphone portable, qui des coupe-vents (que finalement nous n’avons pas emportés mais que nous aurions supportés les soirs où une brise marine glaciale s’est abattue sur la ville). L’une des plus enthousiastes a sans conteste été la belle-mère de la sœur d’Adolpho, Carrie. Caricature à peine croyable de l’Américaine boulotte et gueularde, si ses origines grecques n'étaient dans le même temps aussi affirmées. Après dix minutes passés à côté d’elle à table ou en voiture, mes oreilles commencent à bourdonner comme à la sortie d’une boîte de nuit. Intrusive, épuisante, mais aussi sincèrement généreuse et serviable, elle est un spectacle permanent, comme lorsqu’elle nous déclara à la sortie du film Transformers avec le ton tonitruant qu’elle ne quitte jamais : « I LOVED LOVED LOVED LOVED THAT MOVIE ! ».

Pour nous signifier à quel point nous ne pouvions éviter de visiter la prison désaffectée d’Alcatraz, elle hurlait « ALCATRAAZZ ! », roulant des yeux, le visage extatique, comme si elle venait de s’en échapper.

03 août 2007

1er juillet : Exercice de solitude

Assis seul dans le terminal 2 à Roissy en attendant l’embarquement jeudi dernier, je me disais qu’il faudrait toujours voyager ainsi plutôt qu’en couple ou entre amis. Parce que les longues heures d’attente dans les aéroports ne sont pas propices aux échanges les plus brillants et qu’ils finissent par abêtir complètement : à bout d’attendre, on cherche le moindre prétexte pour amuser ses compagnons de voyage, resuçant de vieilles anecdotes usées jusqu’à la corde ou balançant des traits de plus en plus acérés et de moins en moins drôles. Il est à souhaiter que nos proches soient assez indulgents et fatigués pour en rire et les oublier par la suite. A contrario, les départs sont des moments suffisamment importants pour que l’ennui qu’ils traînent avec eux soit mis à profit pour faire retour sur soi-même. Ils sont du moins toujours pour moi un instant révélateur des mois et des années passés, à l’instar de certaines nuits de veille ou d’insomnie, un exercice de relecture signifiant « voilà où j’en suis » en même temps qu’ils sont l’événement par essence, celui où tout change, où l’on laisse derrière soi ses vielles peaux après une mue, où l’on est déjà l’autre, détaché de ce qui quelques heures à peine plus tôt pesait encore lourdement sur la nuque.

Du moins en étais-je convaincu jusqu’à mon arrivée à Londres, où j’ai pu expérimenter de manière abrupte la contrepartie de cet exercice de solitude du voyageur quand son trajet déraille.

medium_hotesse.JPGParce que mon agence de voyages avait omis de me donner mes billets au format papier à mon arrivée à l’aéroport à Paris et m’avait invité à retirer directement mon boarding pass auprès de British Airways qui m’emmenait jusqu’à Londres, je me suis retrouvé coincé à Heathrow entre deux avions. Virgin Atlantic avec qui je devais faire Londres – Los Angeles refusait de m’éditer mon billet. C’était le début d’un marathon kafkaïen qui m’a vu courir sans cesse du guichet de Virgin, où les hôtesses déclinaient toutes les variantes du refus – professionalisme poli, fermeté agressive, compassion distraite -, jusqu’aux téléphones publics situés à l'autre bout du terminal pour harceler les téléopérateurs impuissants de mon agence de voyages en France, à qui à chaque fois il fallait tout réexpliquer et qui à chaque fois me laissaient entrevoir une issue différente : « c’est réglé, vous n’avez pu qu’à vous enregistrer » puis la fois d’après « c’est de votre faute, nous n’y pouvons rien, il faut maintenant compter sur leur bonne volonté », avant finalement qu’on ne me raccroche au nez. Comme le sentiment d’avoir pris quelque part le mauvais embranchement vers un cul-de-sac et que rien ni surtout personne ne vous indiquera la sortie.

medium_AA.3.JPGJ’ai vu le moment approcher où j’allais me résoudre à débourser les 700 livres sterling qu’on me demandait en remplacement du billet resté à Charles-de-Gaulle. Après sept heures de négociations, d’attente et d’angoisse et 40 livres dépensées en cartes de téléphone, un arrangement a fini par être trouvé avec British Airways qui avait commis l’erreur de me laisser embarquer à Paris sans billet. Et j’ai pu m’envoler pour Los Angeles avec American Airlines… enfin après une heure passée à attendre dans l’avion cloué sur le tarmac que la climatisation soit réparée. Une heure à suer et à étouffer.

Durant le vol, l'angoisse a continué de me poursuivre, à l’idée du débarquement et des formalités de douane – je pensais finir à Guantanamo pour avoir importé sur le territoire américain deux bouteilles d’alcool au lieu du litre autorisé – et je n'ai pas réussi à m’absorber dans la lecture d'un livre ou même l'écoute de mon i-pod. Aussi ai-je nourri la conversation engagée par mon voisin de gauche, un Allemand de 72 ou 73 ans, émigré en Californie depuis les années 50. Il rentrait d’Allemagne où ses deux frères étaient restés pendant tout ce temps. Pour autant que j’ai compris ce qu’il me disait dans son anglais très docteur Folamour et ponctué de légers claquements de ses fausses dents, ils avaient du être séparés pendant des décennies, car ils étaient originaires de l’ex-Allemagne de l’Est. Il était venu aux Etats-Unis pour travailler pour IBM et y avait épousé une Péruvienne (dont il avait eu un fils), décédée l’année dernière. Il me raconta l’année sabbatique qu’ils avaient prise pour sillonner l’Europe et l’Amérique du Sud, ce qui lui était une consolation (« We hat a gud life (cloc) ») et était à mon endroit une invitation à profiter de tout ce que la vie pouvait offrir.

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Arrivé à Los Angeles, j'ai passé la douane sans encombre mais je n’ai pu récupérer ma valise, que j’ai cru perdue jusqu’à ce qu’elle me soit finalement expédiée de Londres, où elle était restée, trois jours plus tard.

08 mai 2007

Sa lenteur

Il se leva à contrecoeur, tituba jusqu’à la salle de bains, la tête basse et les épaules voûtées comme sous le poids des obligations qu’il aurait à remplir toute la journée. Le radio-réveil avait commencé à dévider son babillage sérieux depuis trop longtemps pour qu’il continue à retenir sous la couette entre sommeil et conscience toutes ces minutes trop courtes.

Il ne jeta pas même un regard à son visage encadré par la glace au dessus du lavabo quand il entreprit de le mouiller, de le savonner puis de se raser. L’aurait-il fait d’ailleurs qu’il n’aurait sans doute vu qu’une reproduction peu flatteuse de ses traits : avec ces yeux encavés, ce nez gonflé, il devait ressembler à un de ces masques en latex pour films d’horreur. Mais à vrai dire, il lui était difficile de juger, son regard entièrement tourné vers un abîme intérieur de silence et de contemplation dont il repoussait le moment de se détacher.

Il enjamba avec des gestes mal assurés de vieillard la baignoire pour se doucher. La vapeur d’eau s’élevant dans la pièce, le bruit des anneaux du rideau de douche tirés sur leur tringle, la trace humide laissée par son pied sur le tapis de la salle de bains lui étaient plus tangibles, plus accessibles que son corps qui refusait encore en cet instant de se prêter à cette existence.

L’œil hypnotisé par les chiffres rouges du radio-réveil, il se sécha et s’habilla. Rien à faire, son costume et sa chemise blanche qu’il avait choisis méticuleusement ajustés à sa taille étaient ce matin ceux d’un autre. Debout devant sa bibliothèque, il but son thé à petites gorgées : de nouvelles affinités entre certains auteurs lui sautaient soudain aux yeux. Une découverte qui donnerait matière à recomposer sa géographie littéraire. C’était bien le moment de jouer au jeu des quatre coins. Manteau enfilé, sa serviette en cuir à la main, il résista le plus longtemps qu’il put à l’injonction de partir. Il aurait voulu épouser sa lenteur. Il céda finalement et franchit la porte d’entrée, non sans avoir jeté un long regard circulaire sur l’appartement. Tout était à sa place et aucun prétexte ne s’offrait plus à lui pour aggraver son retard. Il ferma la porte, descendit les escaliers au pas de course puis marcha à grandes enjambées pressées vers le métro.

Il savait confusément depuis le réveil que, tout au long du trajet en métro puis en RER vers l’université où il devait exposer ses travaux de doctorant devant une assemblée de pairs, la tentation de rebrousser chemin ne ferait que croître. Elle culminerait à l’approche des bâtiments de la faculté, cet amas de cubes de béton sans âme entouré d’une nature défaite, dont il se demandait toujours quel architecte misanthrope avait pu être l’auteur. Bravant les visages et les physiques décourageants de la petite foule académique stationnant devant l’amphithéâtre, il se jetterait presque sur l’organisateur du colloque afin de s’ôter définitivement toute possibilité de retraite.

02 avril 2007

La saveur exacte de ces moments

Tout au long de ces dimanches après-midis passés sur le banc devant la maison ou sur l’une des chaises de cuisine sorties pour l’occasion et lui faisant face, il scrutait tour à tour sa grand-mère qui depuis l’ombre de son panama examinait le sol à la recherche de « chiendent » et de temps en temps binait avec sa canne jusqu’à avoir raison de l’herbe rebelle, sa mère ne tenant jamais vraiment en place et se levant pour aller chercher des rafraîchissements ou épouiller un pot de géraniums, son père, bras croisés et vague sourire de sphinx, le regard perdu on ne savait trop dans quelle contemplation, celle de l’horizon au-delà des murs ceinturant le jardin ou bien des rosiers grimpants sur l’arc en fer forgé au bout des pelouses, sa fierté.

 

N. regardait la lumière de la fin de l’été glisser sur les pierres de la façade qui de la couleur la plus blanche qui soit devenaient progressivement légèrement ocres. Il savait qu’il arriverait un jour où il chercherait à retrouver la saveur exacte de ces moments auxquels à présent il aurait pu prendre à peine garde, comme en passant, dans l’attente d’une semaine studieuse comme les autres. Il se demandait comment fixer cet instant, l’étirer jusqu’à l’éterniser ou bien jusqu’à ce qu’il fasse définitivement partie de lui. Il tentait pour cela d’enregistrer chacune de ses multiples facettes, à l'instar des multiples nuances colorant les pierres de la maison.

 

Le soleil déclinait avec la conversation jusqu’à ce que l’un d’entre eux, généralement sa mère, se lève et frissonne, donnant le signal du départ. Pendant que ses parents rapatriaient chaises et verres à la cuisine, il montait quatre à quatre faire son sac dans sa chambre, moment solitaire qu’il avait retardé le plus possible. Chaque minute était désormais comptée à l’approche de l’heure du train et chacun connaissait sa partition qu’il exécutait sans faille. Son père préposé aux clés, sortant la voiture, fermant les portes. Sa mère, délibérément à contretemps, tentait à son passage dans la cuisine avec ses bagages de capter son attention déjà ailleurs, aspirée par l’angoisse naissante de la semaine, pour égrener ses recommandations inutiles concernant le contenu du sac de victuailles qu’il traînerait tel un regret dans le train et les couloirs du métro. Elle semblait tenir à cette manœuvre dilatoire retardant insensiblement le départ comme à un rituel lui permettant d’accepter la séparation, c’est pourquoi il réfrénait l’agacement qui montait en lui, pressé qu’il était au contraire d’écourter ces minutes pénibles.

 

Lorsqu’enfin ils montaient en voiture pour la gare, il adressait néanmoins à chaque fois un long regard à la haute silhouette de la maison découpée dans le bleu du soir avant de se caler au fond de son siège et de s’absorber dans l’écoute d’une émission de radio sans intérêt, ne répondant plus à ses parents l’interrogeant sur ses activités du lendemain que par paquets compacts de deux ou trois mots.

12:00 Publié dans Instantanés | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : départ, été

08 décembre 2006

Disparition d'un décor

Avant même que ce projet de déménagement ne prenne un tour concret, il avait commencé à dépecer l’univers qu’il avait constitué patiemment et avec un goût très sûr depuis quarante ans. Il s’était séparé voilà quelques mois de son étonnante collection de cannes, de toutes époques et de toutes provenances, et qui, atteignant probablement la centaine tapissait le mur de l’entrée en regard d’une partie de sa babylonienne bibliothèque. Cette dernière, qu’il entendait désormais découper en tranches afin de n’en garder que les meilleurs morceaux, étendait son autre bras contre le plus grand des murs du salon et abritait une foule d’objets à même de ravir l’amateur de curiosités : maquettes de bateaux, pendules anciennes miniatures,  objets « premiers » et autres memento mori. Je reste persuadé que cet ordonnancement réfléchi était pour beaucoup dans l’esprit qui régnait alors dans l’appartement de la rue L. Qu'aux flux ininterrompus de parents et d’amis joyeux de tous âges, chaque élément de ce tableau venait susurrer sa partition, distillant à leur insu une petite musique entêtante et intemporelle. Quelque chose comme l'amour du beau.

Il revenait sans doute à celui qui en avait été l'architecte mystérieux de rompre l’harmonie qui s’était créée là au fil des décennies. Mais la dispersion anticipée de ce décor prit pour moi le tour d'une désagréable surprise. Face à mon désarroi muet, son empathie souriante. A-t-il compris que je n'étais pas prêt à cette disparition ?

29 novembre 2006

Départs

« Car j’ai en moi de grands départs inassouvis. »

Miquel Barceló, Carnets d’Afrique.

12:30 Publié dans Mots volés | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : Barceló, départ

A New York sans moi

Cet après-midi-là, j’ai pris le bus pour la Gare du Nord, déposer ton sac sur le quai du RER. Entre tes affaires, j’avais glissé un gros macaron au café comme tu les aimes, car tu partais à New York sans moi.

J'ai failli...

En retournant au bureau ce lundi matin-là, après une semaine de vacances dans la ville surchauffée et aux trois-quarts vidée, aux questions qu’on ne manquerait pas de lui faire, il avait prévu de répondre : « j’ai failli partir à Cuba ». D’une manière générale, il en était venu à penser que c’était ce qu’il aurait pu répondre chaque fois qu’on lui posait la fatidique question « qu’est-ce que tu as fait ? ». Sa vie ne lui semblait être qu’une suite d’actions ébauchées et jamais concrétisées. Bref, un inventaire de faillites.

19 novembre 2006

Journal romain

Rome, 6 novembre 2004, 16h.

medium_Rome4.5.jpgArrivés vers 13 h avec S. après bien des pérégrinations en bus, métro et équivalent de RER depuis l'aéroport de Ciampino. Figure vaguement incrédule de notre logeuse Bed & Breakfast : peut-être a-t-elle soudain l'impression d'être piégée, contrainte d'héberger deux folles françaises à chemises voyantes. Inquiétudes à propos de l'argent : je n'avais cessé de répéter à S. que nous devions retirer du liquide sur notre chemin afin de payer notre logeuse comme convenu dès notre arrivée au B. & B. Celle-ci s'empressait déjà de rédiger le reçu pour le paiement. Sentiment désagréable, crainte irrationnelle d'être refusé - mais elle n'a pas fait de difficultés pour que nous payions plus tard, après être ressortis. Déjeuner en chemise et en terrasse dans une rue du Trastevere. Temps incroyablement clément pour un mois de novembre, ciel dégagé malgré les promesses d'averse de la météo, douceur de vivre qui me gagne soudain au pied des façades ocres. Le charme fou des terrasses perchées toutes en verdure, comme celle que je vois quand je lève la tête de ces lignes sur le petit balcon de notre chambre. Et cet incroyable escalier tournant avec sa cage de verre sur le bâtiment en face couleur terre cuite.

Plus tard dans la soirée (un peu ivre).

Ai passé une excellente soirée avec S. et un couple de Français rencontrés en terrasse d'une petite trattoria nommée "Cul de Sac", près de la piazza Navona. Avec la nuit et l'alcool, l'espace entre les corps se condense. Soudain, tout est plus fluide, plus simple. S. draguant ostensiblement le serveur du cul de sac, que je croyais hétéro mais qui finit par le rejoindre aux toilettes.

medium_Rome3.6.jpg

Ce splendide garçon romain que je croise près du Panthéon et qui se retourne une fois, deux fois, trois fois sur moi, marque pour finir un temps d'arrêt. Qui me dira pourquoi j'ai pris la fuite ?

7 novembre 2004.

C'est un appartement bourgeois romain traditionnel, du moins tel que je me le représente. Spacieux, haut de plafond, dans un immeuble XIXème le long de la via Trastevere. Satisfaction de constater que le petit déjeuner était servi dans de l'argenterie au milieu d'objets et de meubles anciens, de manger en regardant une grande nature morte du XVIIIème siècle sur le mur en face de moi. Tout cela est autre chose à mes yeux qu'une mise en scène désuète. Le plaisir que je retire de la fréquentation de ces vestiges, c'est celui de retenir un peu plus longtemps pour en jouir quelques miettes du temps qui nous est arraché chaque jour.

8 novembre 2004, 8h50.

Départ tout à l'heure vers 13 h de la gare de Termini vers l'aéroport de Ciampino. Nous n'aurons sans doute pas le temps de faire grand chose... surtout S. qui avait prévu de revoir ce matin son bouillonnant Romain. A moins qu'ils n'expérimentent un nouveau lieu public (le Colisée ?) pour leurs ébats, après les toilettes du restaurant samedi soir et un parc public hier en fin d'après-midi. Pendant ce temps, je déambulais sans but en cercles concentriques autour du Panthéon. Après m'être rendu compte que le restaurant recommandé par E. où nous comptions nous rendre, L'eau vive, était fermé, j'ai tout de même décidé de pousser jusqu'à la via Condotti pour découvrir le mythique Caffe Greco. Comme à mon habitude, j'ai failli renoncer à pousser la porte. Bien que depuis des années déjà il ait fait l'objet par les touristes du monde entier d'une véritable Anschluss, j'étais ravi de faire connaissance avec les vieilles banquettes en velours rouge et les tableaux anciens sur le tissu jaune tendu sur les murs. Levant les yeux à côté de moi, j'ai presque sursauté à l'examen des photos accrochées là, réalisant que j'étais assis à la place exacte d'Alberto Moravia, qu'à deux pas de moi, Aldo Palazzeschi ou Orson Welles avaient leurs habitudes.

Reprenant ma circumdéambulation, à nouveau frappé du prix élevé de ma solitude, écrasé par le pressentiment de l'impossibilité d'une vie plus légère. Même à des heures d'avion de mon environnement habituel, la tristesse n'avait guère tardé plus d'une soirée avant de retrouver ma trace et de me coller aux semelles. Contraste entre la soirée de samedi si euphorique et l'abattement du lendemain.

Pas de jalousie à l'égard de S. : rien n'est plus simple à obtenir qu'une aventure.

N.B. : Ce matin, S. et son nouvel ami ont conclu leurs effusions dans les jardins du Palatin, pendant que j'arpentais au pas de course les vieilles pierres du Foro Romano.medium_Rome2.6.jpg

 
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