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18 novembre 2007

Dépouilles

Il était bien tôt pour se tenir debout un dimanche matin dans la cuisine de ses parents, le regard vitreux au dessus de son bol de café, aspiré au dehors par la brume mauve encore accrochée aux arbres. Le sac à dos vide l’attendait affaissé sur une chaise, promesse des récoltes miraculeuses, comme toujours. Combien de brocantes, combien de bouquinistes, combien de vide-greniers avait-il méticuleusement passé au crible depuis qu’il s’intéressait à ces choses ? Depuis combien de temps s’y intéressait-il d’ailleurs ? Cette fois encore, il resterait penché des heures sur les cartons, les caisses, les couvertures étendues à même le sol et chargées des objets naufragés de tant de vies inconnues. Jusqu’à ce que le sac gros de son butin patiemment déniché, il se sente rassasié ou bien que le sang cognant ses tempes, des bouffées de chaleur le fassent vaciller et le résignent à relever les yeux et rentrer chez lui. Mais il y avait alors comme un sentiment de défaite à n’avoir pas pu accrocher son désir sur quelque chose assez puissamment pour le ramener comme un trophée. Sous le regard amusé de sa mère, il était fier d’expliquer à son père les termes de son affaire, en rajoutant sur sa ruse et les résultats de son marchandage. Vantardises qui voulaient dire : « je suis bien ton fils ». Moments rares où les yeux brillants des deux hommes retressaient une complicité qui n’avait peut-être jamais vraiment existé.

A bien y réfléchir, il perdait sans doute son temps, et dans une moindre mesure son argent, à tenter à tout prix d’extraire une pépite de ces ammoncellements. A quoi bon collectionner les vieilles faïences ébréchées, cassées, recollées quand il eut suffit de renoncer à trois d’entre elles pour s’en offrir une intacte ? Le bon marché finit par ruiner. Comme s’il lui incombait d’offrir un asile à ces rebuts du Beau ou s’il n’était pas digne de tant de perfection. Pourquoi persister à autopsier les dépouilles éparpillées des bibliothèques de province sur les trottoirs le dimanche matin quand une visite chez un libraire de choix en semaine à Paris aurait été plus fructueuse ? Car il y avait rarement de bonnes surprises. Jamais une édition rare, pas même une vieille Pléiade ébouriffée. Seule surnageait une poignée de classiques, parmi lesquels inmanquablement Les Misérables dont le nombre d’éditions lui semblait avoisiner l’infini. Même les gloires médiatiques récentes, valeurs sûres des bacs des bouquinistes des grandes villes, n’échouaient là qu’en quantité infime, noyées dans l’onde régurgitée d’une France d’avant. C’était un univers désuet et démonétisé qui s’étalait pour quelques heures à nouveau en pleine lumière, borné par des noms tels que Frank G. Slaughter, A.J. Cronin, Roger Peyrefitte, Pearl Buck ou Henri Troyat, le plus souvent affublés de reliures prétentieuses. Plus dorée la tranche, plus brillant le simili-cuir, plus éventé le contenu. Ces infréquentables avaient tapissé la longue nuit entamée au sortir de son enfance mais sa mémoire en avait effacé jusqu’aux titres.

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illustration : Pierre Skira, Nature morte aux livres.

06 octobre 2007

27 juillet : Books alone are liberal and free

La vieille bibliothèque de Los Angeles semble posée au milieu des gratte-ciels de Financial District telle un memento mori dévoilant la vanité de la course à la hauteur dans laquelle est engagé tout le quartier.

Ceux qui par milliers travaillent aux alentours dans les banques et les sièges de grandes entreprises peuvent méditer ces morts inscrits au fronton de sa tour carrée Art déco : « Books alone are liberal and free : they give to all who ask, they emancipate all who serve them faithfully. » De qui d’autre peut-on en dire autant ?

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05 septembre 2007

Indéfiniment et jamais plus

medium_kis.2.jpg« Le récit éponyme d’Encyclopédie des morts, recueil de nouvelles de [Danilo] Kis, évoque une bibliothèque à la Borges dont les volumes relatent la vie des morts qui n’ont pas été célébrés, qui ne figurent "dans aucune autre encyclopédie". En outre, chacun de ses ouvrages parle de son sujet dans les termes mêmes qu’aurait choisis la personne en question : il énumère les auteurs préférés de celle-ci, les spectacles de cirque auxquels elle a assisté, indique le jour où elle a fumé sa première cigarette, mentionne les chaussures pointues achetées avec l’argent que son père lui a donné pour avoir obtenu son diplôme. Tout est là. "Rien ne se répète jamais dans l’histoire des hommes, tout ce qui paraît à première vue identique est à peine semblable ; chaque homme est en lui-même un astre à part, tout se passe toujours et jamais, tout se répète indéfiniment et jamais plus (1)". »

Edmund White, La bibliothèque qui brûle

(1) Encyclopédie des morts, Gallimard, 1985, trad. Pascale Delpech.

Tout vieillard qui meurt

« En Afrique, tout vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle. »

Amadou Hampaté Bâ

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Illustration : Bibliothèque de Holland House, Londres, 22 octobre 1940. Pour une lecture stimulante de cette photo, voir le blog de Dominique Autié.

30 août 2007

14 juillet : The Burning Library

medium_Bolerium.2.JPGLa veille de notre départ de San Francisco, nous sommes tombés presque par hasard en déambulant dans Mission Street sur la librairie que je cherchais depuis le début de la semaine mais que je ne trouvais jamais, ayant pour une raison inexplicable noté à chaque fois de travers le numéro exact où elle était située. Je n’aurais pas remarqué la petite plaque discrète signalant sa présence, collée sur l’interphone près d’une droguerie, si un énorme panneau publicitaire pour une autre librairie, quant à elle disparue, ne m’avait incité à tourner la tête.

J’ai hésité, croisé le regard de K. puis me suis risqué à appuyer sur le bouton de l’interphone. Un grésillement nous a alors invités à pousser la porte et prendre l’ascenseur dans le hall désert. 

C’est au troisième étage de cet immeuble abritant d’autres librairies en appartements, que nous avons finalement mis les pieds chez Bolerium Books. En réponse à ma requête (« American and British Fiction »), le libraire à l’humour understatement pas toujours très intelligible m’a prévenu que l’ordonnancement de l’endroit était un peu spécial et que je trouverais de la littérature anglo-saxonne disséminée un peu dans tous les rayons, organisés selon une thématique « social movement » : Socialism, Gay, Lesbian, African-American, etc. J'ai souri de toutes mes dents à la déclinaison de ce catalogue : voilà bien l’esprit de compartiment des Américains qui me hérisse le poil autant qu’il m’amuse puisqu’il mène à ranger Proust dans la gay fiction, réduisant de fait la portée de son œuvre aux préférences sexuelles de son auteur. Jason ne nous avait-il pas raconté qu’il existait à l’université de Berkeley un gay et un lesbian dormitory, c’est-à-dire un quartier des chambres universitaires réservé à ces populations…

Ce mouvement de défiance passé, j’ai bien dû reconnaître que je me retrouvais chez moi au milieu du rayon gay. Où que je tournais la tête, mes yeux accrochaient des noms d’auteurs qui à un degré ou un autre avaient compté pour moi, parce que ce qu’ils avaient écrit ne ressemblait jamais à rien d’autre, parce qu’ils m’avaient souvent prêté leur regard, parce qu’ils m’ont dit un jour qui j’étais.

Pêle-mêle et entre autres : Edmund White, Proust, Foucault, Genet, Christopher Isherwood, W.H. Auden, Stephen Spender, Lytton Strachey ou encore Alan Hollingshurst dont j’étais venu chercher une édition originale du premier livre, The Swimming-Pool Library.

Soudain l’émotion m’a rattrapé dans la pénombre des rayons. Comme si les parentés depuis longtemps supputées, les filiations souterraines, les fraternités secrètes unissant ces hommes de papier à travers le temps et l’espace dans un entrelacs de sens et d’expériences, avaient mûri à mon insu dans le silence des bibliothèques et criaient enfin leur vérité étourdissante. Ce territoire résumant une part de ma vie, cette géographie intime pourtant encore largement inexplorée, se dépliait devant moi dans la poussière en suspension, comme la promesse renouvelée de vendanges tardives, m’empêchant presque, dans le peu de temps dont je disposais encore, de réfléchir avec discernement aux livres que je souhaitais le plus acquérir dans l’immédiat. Et d’examiner ce livre-ci et de le comparer avec celui-là, tentant de soupeser calmement chacun de leurs arguments –  intérêt de son contenu, qualité de l’édition, éventuelle dédicace, prix – chaque nouvelle découverte venant bouleverser les priorités arrêtées un moment plus tôt.

medium_the_SP_library.JPGJe crois que si l’on m’avait demandé en sortant la liste exhaustive de mes achats, j’aurais été incapable de la livrer toute. Ce n’est qu’une fois rentré à l’hôtel que je n’ai découvert que mon choix s’était finalement arrêté sur deux livres que je ne connaissais pas de Joseph Hansen, The Prater’s Violet d’Isherwood et bien sûr, la première édition américaine de The Swimming-Pool Library.

Même si c’est ma carte Bleue qui en a subi la brûlure, je me suis senti un instant Guillaume de Baskerville, le moine dans Le Nom de la rose qui amasse en panique, les joues rougies par la chaleur de l'incendie, les ouvrages qu’il souhaite sauver de la Bibliothèque en flammes. Comme tout vient à propos, au cours de mon exploration des rayonnages, je me suis retrouvé nez à nez avec le recueil d’essais littéraires et militants d’Edmund White, The Burning Library, dont je possède la traduction française, La Bibliothèque qui brûle. Si je l’avais alors ouvert, comme je l’ai fait au moment d’écrire ces lignes, j’aurais pu y lire : « Quelles que soient les intrigues que j’ai élaborées ou endurées, les conceptions de l’artiste auxquelles j’ai tâché d’être fidèle, les contrées lointaines que j’ai parcourues ou hantées en imagination – ce ne sont toutes que des notes en bas des pages que j’ai lues enfant. Merrill ne dit-il pas que nos vies ne sont que « romans déguisés » ? » La vie oui, pour vivre les livres qu’on a lus.

08 mai 2007

Sa lenteur

Il se leva à contrecoeur, tituba jusqu’à la salle de bains, la tête basse et les épaules voûtées comme sous le poids des obligations qu’il aurait à remplir toute la journée. Le radio-réveil avait commencé à dévider son babillage sérieux depuis trop longtemps pour qu’il continue à retenir sous la couette entre sommeil et conscience toutes ces minutes trop courtes.

Il ne jeta pas même un regard à son visage encadré par la glace au dessus du lavabo quand il entreprit de le mouiller, de le savonner puis de se raser. L’aurait-il fait d’ailleurs qu’il n’aurait sans doute vu qu’une reproduction peu flatteuse de ses traits : avec ces yeux encavés, ce nez gonflé, il devait ressembler à un de ces masques en latex pour films d’horreur. Mais à vrai dire, il lui était difficile de juger, son regard entièrement tourné vers un abîme intérieur de silence et de contemplation dont il repoussait le moment de se détacher.

Il enjamba avec des gestes mal assurés de vieillard la baignoire pour se doucher. La vapeur d’eau s’élevant dans la pièce, le bruit des anneaux du rideau de douche tirés sur leur tringle, la trace humide laissée par son pied sur le tapis de la salle de bains lui étaient plus tangibles, plus accessibles que son corps qui refusait encore en cet instant de se prêter à cette existence.

L’œil hypnotisé par les chiffres rouges du radio-réveil, il se sécha et s’habilla. Rien à faire, son costume et sa chemise blanche qu’il avait choisis méticuleusement ajustés à sa taille étaient ce matin ceux d’un autre. Debout devant sa bibliothèque, il but son thé à petites gorgées : de nouvelles affinités entre certains auteurs lui sautaient soudain aux yeux. Une découverte qui donnerait matière à recomposer sa géographie littéraire. C’était bien le moment de jouer au jeu des quatre coins. Manteau enfilé, sa serviette en cuir à la main, il résista le plus longtemps qu’il put à l’injonction de partir. Il aurait voulu épouser sa lenteur. Il céda finalement et franchit la porte d’entrée, non sans avoir jeté un long regard circulaire sur l’appartement. Tout était à sa place et aucun prétexte ne s’offrait plus à lui pour aggraver son retard. Il ferma la porte, descendit les escaliers au pas de course puis marcha à grandes enjambées pressées vers le métro.

Il savait confusément depuis le réveil que, tout au long du trajet en métro puis en RER vers l’université où il devait exposer ses travaux de doctorant devant une assemblée de pairs, la tentation de rebrousser chemin ne ferait que croître. Elle culminerait à l’approche des bâtiments de la faculté, cet amas de cubes de béton sans âme entouré d’une nature défaite, dont il se demandait toujours quel architecte misanthrope avait pu être l’auteur. Bravant les visages et les physiques décourageants de la petite foule académique stationnant devant l’amphithéâtre, il se jetterait presque sur l’organisateur du colloque afin de s’ôter définitivement toute possibilité de retraite.

26 avril 2007

Bibliophilie

Un libraire me raconta un jour que le fantasque Cyril Connolly, figure majeure de la critique littéraire britannique de l’Entre-deux-guerres, avait coutume d’ajouter discrètement une dédicace de sa main dans ses propres livres lorsqu’il en trouvait en vente chez les bouquinistes. Manière sans doute, pour ce bibliophile qui n’hésitait pas à voler des éditions originales chez ses meilleurs amis, de faire croître la valeur de ses ouvrages en circulation.

22 janvier 2007

Ecrire en dansant

« Ivres à peine. Mozart pleure des notes qui me laissent comme hypnotisé, toujours. Sur la modeste table de bois, nos assiettes vides et luisantes, nos verres à demi-pleins, les fumées entremêlées de nos cigarettes, des miettes de pain, une revue d’art dont il m’a montré les motifs, et les deux bouteilles de vin rouge bientôt vides.

Symétrie dans le miroir, au-dessus de la cheminée : les étagères de la bibliothèque du salon où nous devisons comme si nous glissions dans les mots se continuent aux étagères de l’entrée où trônent des livres que seul un escabeau permet d’attraper. Bois tendre et bois blanc séparés par le cadre du reflet. Dans l’ombre, son profil lit...

"L’horreur du réel. Rien à lui opposer que l’acte d’écrire qui avait fini par s’imposer à moi comme une activité nécessaire, aveugle, comme l’unique façon de boucher le temps, de se fermer à la mortalité qui, de simple obsession, s’était faite si banalement charnelle. La présence, la dénégation désespérée de la mort, je n’avais de toute façon jamais supposé d’autre motif à l’écriture…"

Plaisir de sourire à l’écouter. Il  lit avec application, sans solennité, sans trébucher. Son émotion est palpable, je m’adoucis, n’ai pas besoin d’être attentif.

Les mots s’impriment sur mon écran mental avec l’exacte intonation de l’homme qui les a pensés. Seule la lumière des petites lampes résonnant sur les étagères de livres doux, bruns et espiègles, me rattache au réel, et le réel ce soir-là c’est la voix d’un ami cher tenant en ses mains un livre qui pour lui a fait événement, comme l’on porte en soi comme il en est d’un talisman la photo noir et blanc de sa mère enfant, ou, quelque part en ses murs, un objet trouvé, mais sacré.

Alors les mots, comme une arabesque calligraphiée, dansent comme des ombres chinoises qui nous rappellent ces vestiges de soi, vertiges intimes et diaphanes. »

Stéphane Darnat

Blog littéraire Le Solitaire rature

08 décembre 2006

Disparition d'un décor

Avant même que ce projet de déménagement ne prenne un tour concret, il avait commencé à dépecer l’univers qu’il avait constitué patiemment et avec un goût très sûr depuis quarante ans. Il s’était séparé voilà quelques mois de son étonnante collection de cannes, de toutes époques et de toutes provenances, et qui, atteignant probablement la centaine tapissait le mur de l’entrée en regard d’une partie de sa babylonienne bibliothèque. Cette dernière, qu’il entendait désormais découper en tranches afin de n’en garder que les meilleurs morceaux, étendait son autre bras contre le plus grand des murs du salon et abritait une foule d’objets à même de ravir l’amateur de curiosités : maquettes de bateaux, pendules anciennes miniatures,  objets « premiers » et autres memento mori. Je reste persuadé que cet ordonnancement réfléchi était pour beaucoup dans l’esprit qui régnait alors dans l’appartement de la rue L. Qu'aux flux ininterrompus de parents et d’amis joyeux de tous âges, chaque élément de ce tableau venait susurrer sa partition, distillant à leur insu une petite musique entêtante et intemporelle. Quelque chose comme l'amour du beau.

Il revenait sans doute à celui qui en avait été l'architecte mystérieux de rompre l’harmonie qui s’était créée là au fil des décennies. Mais la dispersion anticipée de ce décor prit pour moi le tour d'une désagréable surprise. Face à mon désarroi muet, son empathie souriante. A-t-il compris que je n'étais pas prêt à cette disparition ?

06 décembre 2006

Une Bibliothèque décente

Sa bibliothèque n’était pas la moindre de ses fiertés. Elle était même véritablement la seule. Quand Carole n’était pas dans les parages, il lui arrivait de placer une chaise devant les trois meubles en stratifié qui couvraient l’un des murs du salon de leur petit deux pièces. La contemplation de leurs rayons lui procurait une satisfaction inégalée dans les autres aspects de sa vie. Parfois, il se demandait s’il ne continuait pas de se lever le matin et de faire les choses qu’on attendait de lui simplement pour avoir les moyens d’enrichir toujours plus sa bibliothèque. Il était avant tout attentif à l’équilibre entre les époques, les genres ou les nationalités représentées mais aussi à son aspect esthétique général, grâce à la variation de la taille des volumes, leur couleur et leur plus ou moins grande ancienneté. Il déplorait d’avoir trop lu la mauvaise littérature contemporaine qui échouait sur sa table de nuit à chaque rentrée littéraire. Celle-ci avait fini par coloniser toutes les étagères du bas et occuper beaucoup trop de place en proportion par rapport aux livres éternels, rangés aux étages supérieurs. Il menait donc depuis deux ans une campagne radicale de discrimination positive afin d’étendre l’empire de l’éternité littéraire, achetant et lisant classique sur classique, surtout ceux que la postérité avait tendance à ranger au second rayon. Il sentit le rapport de force entre les deux camps définitivement basculer à l’arrivée des éditions in extenso de l’Anatomie de la mélancolie de Robert Burton, du Pseudodoxia Epidemica de Sir Thomas Browne et du Zibaldone de Giacomo Leopardi ainsi que de l’intégrale des œuvres du Marquis de Sade reliée en simili-cuir noir par un éditeur à la réputation sulfureuse. Ces monuments de la littérature, chefs d’œuvres illisibles qu’il n’avait d’ailleurs pas vraiment l’intention de lire, lui avaient paru la signature indispensable de la bibliothèque d’un homme de goût, fut-il d’ailleurs à peu près le seul à le savoir. La déroute de la basse littérature fut bientôt totale grâce aux purges régulières qu’il commença de pratiquer dans ses rangs, ses éléments les moins recommandables prenant petit à petit le chemin des bouquinistes. Cet « achèvement », comme il lui était plaisant de l’envisager au sens anglo-saxon du terme, ne trouvait que peu d’écho chez Carole, qu’elle affectât de ne pas en avoir conscience ou qu’elle fût sincèrement fermée aux prétentions de N. Quand elle ne labourait pas les bibliothèques d’anthropologie de la capitale pour sa thèse, mettant en fiches systématiquement ce qui lui tombait sous les yeux avec une constance dans la méthode qui forçait le respect autour d’elle depuis ses premières années de fac, elle s’autorisait, le plus souvent pendant la période des vacances, la lecture de gros romans historico-policiers. C’était à chaque fois une bataille sans merci pour savoir où iraient s’entasser une fois lus ces pavés ventrus dont les pages écornées soulevait le cœur de N. Il tentait de garder son calme lorsqu’il lui expliquait pourquoi aucun autre endroit n’était envisageable que l’entrée ou les toilettes tandis qu’elle persistait sans doute avec une once de cruauté à revendiquer une portion du territoire de la bibliothèque du salon. Quoi, tous ces efforts pour construire une bibliothèque décente seraient anéantis par l’incursion des barbares ?

28 novembre 2006

Toute sa vie en fiches

Dépouiller, découper, coller, trier, classer, ranger. Il avait entamé cette tâche sans fin au sortir de l’adolescence, avec les premiers journaux achetés. Inquiet de la rapidité avec laquelle les exemplaires du Monde, de Libération et de Télérama, qui s’entassaient en piles bien alignées sous son lit, bientôt grimpaient à l’assaut des murs de sa chambre, il n’avait pu pourtant se résoudre à les jeter sans plus de cérémonie. Il avait alors commencé à ne garder que les articles qui éveillaient son intérêt. Ceux-ci le plus souvent portaient sur des auteurs à lire ou déjà lus. Progressivement, il élargit le champ de cette manie aux livres et aux auteurs qu’il pensait ne jamais lire : en somme, leur présence dans cette anthologie personnelle le dispensait définitivement de le faire. Aux articles sur la littérature, vinrent ensuite s’adjoindre ceux portant sur la philosophie, la musique, la peinture, les films et les réalisateurs de cinéma, les lieux et les monuments qu’il jugeait « baroques ». La grossesse rapide des chemises cartonnées de couleur dans lesquelles il compilait le fruit de ses découpages le contraint un jour à opérer un saut logistique qui allait révolutionner ses méthodes de classement. Il acheta de gros classeurs comme l’on en voyait alors à la télévision dans les fictions se déroulant en entreprise, ceux-ci semblant là invariablement pour signifier le stress et la surcharge de travail auxquels étaient soumis les protagonistes. Il compléta cet achat par un lot de plusieurs centaines de pochettes plastifiées et perforées. Le grand œuvre s’annonçait : chacun des différents fragments collectés patiemment au fil du temps et collés sur des feuilles de papier blanc de format A4 venait désormais prendre sa place par ordre alphabétique dans un classeur. Année après année, les classeurs s’étaient multipliés au point d’occuper deux étagères de sa bibliothèque bon marché au design scandinave. Cette persévérance suscitait un amusement teinté d’incrédulité et parfois d’envie chez ses amis lorsqu’il leur arrivait de stationner quelques instants devant la rangée des classeurs. Carole se montrait quant à elle nettement moins indulgente et lorsqu’elle surprenait N. occupé à sa tâche de Sisyphe, elle ne se privait pas de tourner toute son entreprise en ridicule. A demi-sourd à ces railleries, il se disait parfois que si jamais il restait incapable d’écrire, là serait toute son œuvre. La somme objectivée de sa culture, toute sa vie en fiches.

23 novembre 2006

Comme le matin elle partait souvent avant lui

Comme le matin elle partait souvent avant lui, il se retrouvait en tête-à-tête avec sa bibliothèque. Il s’écoulait de longues minutes avant qu’il ne puisse s’arracher à la conversation qui s’établissait alors avec les auteurs dont les livres s’entassaient encore non lus dans la partie inférieure des étagères.

Chacun à tour de rôle venait plaider sa cause, soulignant l’urgence qu’il y avait à être le prochain lu. Le regard de N. allait du livre à lire dans sa pile à l’emplacement qui lui était destiné plus haut une fois refermé. Giorgio Manganelli qui connaissait ce matin-là un regain de faveur irait sans doute s’intercaler entre Pasolini et Gadda. Encore qu’il pensait que son système de classement par affinités demandait à être totalement revu pour les auteurs italiens du XXème siècle.

22 novembre 2006

Une pénombre de pages non lues

Pour Keynes, un lecteur « devrait approcher [les livres] avec tous ses sens ; il devrait connaître leur texture et leur odeur […] Il devrait vivre avec plus de livres qu’il n’en lit, avec une pénombre de pages non lues, dont il connaît le caractère général et le contenu flottant autour de lui ».

 
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