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06 décembre 2006

Une Bibliothèque décente

Sa bibliothèque n’était pas la moindre de ses fiertés. Elle était même véritablement la seule. Quand Carole n’était pas dans les parages, il lui arrivait de placer une chaise devant les trois meubles en stratifié qui couvraient l’un des murs du salon de leur petit deux pièces. La contemplation de leurs rayons lui procurait une satisfaction inégalée dans les autres aspects de sa vie. Parfois, il se demandait s’il ne continuait pas de se lever le matin et de faire les choses qu’on attendait de lui simplement pour avoir les moyens d’enrichir toujours plus sa bibliothèque. Il était avant tout attentif à l’équilibre entre les époques, les genres ou les nationalités représentées mais aussi à son aspect esthétique général, grâce à la variation de la taille des volumes, leur couleur et leur plus ou moins grande ancienneté. Il déplorait d’avoir trop lu la mauvaise littérature contemporaine qui échouait sur sa table de nuit à chaque rentrée littéraire. Celle-ci avait fini par coloniser toutes les étagères du bas et occuper beaucoup trop de place en proportion par rapport aux livres éternels, rangés aux étages supérieurs. Il menait donc depuis deux ans une campagne radicale de discrimination positive afin d’étendre l’empire de l’éternité littéraire, achetant et lisant classique sur classique, surtout ceux que la postérité avait tendance à ranger au second rayon. Il sentit le rapport de force entre les deux camps définitivement basculer à l’arrivée des éditions in extenso de l’Anatomie de la mélancolie de Robert Burton, du Pseudodoxia Epidemica de Sir Thomas Browne et du Zibaldone de Giacomo Leopardi ainsi que de l’intégrale des œuvres du Marquis de Sade reliée en simili-cuir noir par un éditeur à la réputation sulfureuse. Ces monuments de la littérature, chefs d’œuvres illisibles qu’il n’avait d’ailleurs pas vraiment l’intention de lire, lui avaient paru la signature indispensable de la bibliothèque d’un homme de goût, fut-il d’ailleurs à peu près le seul à le savoir. La déroute de la basse littérature fut bientôt totale grâce aux purges régulières qu’il commença de pratiquer dans ses rangs, ses éléments les moins recommandables prenant petit à petit le chemin des bouquinistes. Cet « achèvement », comme il lui était plaisant de l’envisager au sens anglo-saxon du terme, ne trouvait que peu d’écho chez Carole, qu’elle affectât de ne pas en avoir conscience ou qu’elle fût sincèrement fermée aux prétentions de N. Quand elle ne labourait pas les bibliothèques d’anthropologie de la capitale pour sa thèse, mettant en fiches systématiquement ce qui lui tombait sous les yeux avec une constance dans la méthode qui forçait le respect autour d’elle depuis ses premières années de fac, elle s’autorisait, le plus souvent pendant la période des vacances, la lecture de gros romans historico-policiers. C’était à chaque fois une bataille sans merci pour savoir où iraient s’entasser une fois lus ces pavés ventrus dont les pages écornées soulevait le cœur de N. Il tentait de garder son calme lorsqu’il lui expliquait pourquoi aucun autre endroit n’était envisageable que l’entrée ou les toilettes tandis qu’elle persistait sans doute avec une once de cruauté à revendiquer une portion du territoire de la bibliothèque du salon. Quoi, tous ces efforts pour construire une bibliothèque décente seraient anéantis par l’incursion des barbares ?

 
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