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20 novembre 2006

Une histoire invisible

« Aussi reste-t-il peut-être à écrire une histoire invisible des années 1980, qui montrerait, derrière leur loi d’airain, qu’elles furent aussi le temps de l’esquive, des contre-mondes, du bricolage résistant, le temps d’une génération qui n’apprit ni à faire la révolution ni à s’emparer du pouvoir mais, mieux qu’une autre, à savoir passer entre les gouttes – en tentant d’échapper au chômage (ou à la mort sociale qu’en fit la propagande), à la Loi, au crétinisme médiatique, à toutes les injonctions nouvelles et, toujours, au sida. Cette décennie invisible serait celle d’un monde d’interstices, improvisé dans les replis de l’ordre dominant, un monde de survie active (ou réactive) mais indétectable, un monde où la critique n’est donc pas morte mais enterrée en quelque sorte, invisible parce que inavouable, pensive parce que impensable. Même coincée au fond d’un puits, la critique travaillait encore – ou déjà – son époque.

(…)

C’est sans doute pour avoir suivi pareil trajet, intime, furtif, souterrain, en berne ou en sourdine, que la révolte politique présente aujourd’hui, même avec ses limites, les dimensions pratique, subjective, décalée qui sont les siennes, et que ne comprennent toujours pas les baby-boomers au pouvoir. Eux qui ont toujours soumis la révolte au surmoi de l’institution, cellule gauchiste hier, Etat ou entreprise aujourd’hui. Une telle politique des affects renvoie, elle, à la précarité, à l’inquiétude, à la force aussi des liens latéraux, à la minorité qui nous traverse tous en un point ou un autre et qui autorise à brancher les unes sur les autres des luttes a priori sans rapport. Elle renvoie aussi au concept crucial de « partage du sensible », élaboré par Jacques Rancière sur le modèle de l’aisthésis des philosophes grecs, dans le sens de « ce qui met en communication des régimes séparés d’expression » : ce qui fait d’un travail d’esthétique un moment politique, d’une lutte ici une force dans un autre domaine, d’une expérience collective une destitution des groupes constitués – et de toute sensation commune une puissance déjà politique. Et c’est ce partage du sensible qui peut faire de la théorie elle-même un simple moment de la perception, ou même une façon de faire, et non plus cette mythologie autosuffisante qu’elle devient dès qu’elle n’interfère plus avec des pratiques. »

François Cusset, La Décennie. Le grand cauchemar des années 1980.

 
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