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05 septembre 2007

Indéfiniment et jamais plus

medium_kis.2.jpg« Le récit éponyme d’Encyclopédie des morts, recueil de nouvelles de [Danilo] Kis, évoque une bibliothèque à la Borges dont les volumes relatent la vie des morts qui n’ont pas été célébrés, qui ne figurent "dans aucune autre encyclopédie". En outre, chacun de ses ouvrages parle de son sujet dans les termes mêmes qu’aurait choisis la personne en question : il énumère les auteurs préférés de celle-ci, les spectacles de cirque auxquels elle a assisté, indique le jour où elle a fumé sa première cigarette, mentionne les chaussures pointues achetées avec l’argent que son père lui a donné pour avoir obtenu son diplôme. Tout est là. "Rien ne se répète jamais dans l’histoire des hommes, tout ce qui paraît à première vue identique est à peine semblable ; chaque homme est en lui-même un astre à part, tout se passe toujours et jamais, tout se répète indéfiniment et jamais plus (1)". »

Edmund White, La bibliothèque qui brûle

(1) Encyclopédie des morts, Gallimard, 1985, trad. Pascale Delpech.

Tout vieillard qui meurt

« En Afrique, tout vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle. »

Amadou Hampaté Bâ

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Illustration : Bibliothèque de Holland House, Londres, 22 octobre 1940. Pour une lecture stimulante de cette photo, voir le blog de Dominique Autié.

30 août 2007

14 juillet : The Burning Library

medium_Bolerium.2.JPGLa veille de notre départ de San Francisco, nous sommes tombés presque par hasard en déambulant dans Mission Street sur la librairie que je cherchais depuis le début de la semaine mais que je ne trouvais jamais, ayant pour une raison inexplicable noté à chaque fois de travers le numéro exact où elle était située. Je n’aurais pas remarqué la petite plaque discrète signalant sa présence, collée sur l’interphone près d’une droguerie, si un énorme panneau publicitaire pour une autre librairie, quant à elle disparue, ne m’avait incité à tourner la tête.

J’ai hésité, croisé le regard de K. puis me suis risqué à appuyer sur le bouton de l’interphone. Un grésillement nous a alors invités à pousser la porte et prendre l’ascenseur dans le hall désert. 

C’est au troisième étage de cet immeuble abritant d’autres librairies en appartements, que nous avons finalement mis les pieds chez Bolerium Books. En réponse à ma requête (« American and British Fiction »), le libraire à l’humour understatement pas toujours très intelligible m’a prévenu que l’ordonnancement de l’endroit était un peu spécial et que je trouverais de la littérature anglo-saxonne disséminée un peu dans tous les rayons, organisés selon une thématique « social movement » : Socialism, Gay, Lesbian, African-American, etc. J'ai souri de toutes mes dents à la déclinaison de ce catalogue : voilà bien l’esprit de compartiment des Américains qui me hérisse le poil autant qu’il m’amuse puisqu’il mène à ranger Proust dans la gay fiction, réduisant de fait la portée de son œuvre aux préférences sexuelles de son auteur. Jason ne nous avait-il pas raconté qu’il existait à l’université de Berkeley un gay et un lesbian dormitory, c’est-à-dire un quartier des chambres universitaires réservé à ces populations…

Ce mouvement de défiance passé, j’ai bien dû reconnaître que je me retrouvais chez moi au milieu du rayon gay. Où que je tournais la tête, mes yeux accrochaient des noms d’auteurs qui à un degré ou un autre avaient compté pour moi, parce que ce qu’ils avaient écrit ne ressemblait jamais à rien d’autre, parce qu’ils m’avaient souvent prêté leur regard, parce qu’ils m’ont dit un jour qui j’étais.

Pêle-mêle et entre autres : Edmund White, Proust, Foucault, Genet, Christopher Isherwood, W.H. Auden, Stephen Spender, Lytton Strachey ou encore Alan Hollingshurst dont j’étais venu chercher une édition originale du premier livre, The Swimming-Pool Library.

Soudain l’émotion m’a rattrapé dans la pénombre des rayons. Comme si les parentés depuis longtemps supputées, les filiations souterraines, les fraternités secrètes unissant ces hommes de papier à travers le temps et l’espace dans un entrelacs de sens et d’expériences, avaient mûri à mon insu dans le silence des bibliothèques et criaient enfin leur vérité étourdissante. Ce territoire résumant une part de ma vie, cette géographie intime pourtant encore largement inexplorée, se dépliait devant moi dans la poussière en suspension, comme la promesse renouvelée de vendanges tardives, m’empêchant presque, dans le peu de temps dont je disposais encore, de réfléchir avec discernement aux livres que je souhaitais le plus acquérir dans l’immédiat. Et d’examiner ce livre-ci et de le comparer avec celui-là, tentant de soupeser calmement chacun de leurs arguments –  intérêt de son contenu, qualité de l’édition, éventuelle dédicace, prix – chaque nouvelle découverte venant bouleverser les priorités arrêtées un moment plus tôt.

medium_the_SP_library.JPGJe crois que si l’on m’avait demandé en sortant la liste exhaustive de mes achats, j’aurais été incapable de la livrer toute. Ce n’est qu’une fois rentré à l’hôtel que je n’ai découvert que mon choix s’était finalement arrêté sur deux livres que je ne connaissais pas de Joseph Hansen, The Prater’s Violet d’Isherwood et bien sûr, la première édition américaine de The Swimming-Pool Library.

Même si c’est ma carte Bleue qui en a subi la brûlure, je me suis senti un instant Guillaume de Baskerville, le moine dans Le Nom de la rose qui amasse en panique, les joues rougies par la chaleur de l'incendie, les ouvrages qu’il souhaite sauver de la Bibliothèque en flammes. Comme tout vient à propos, au cours de mon exploration des rayonnages, je me suis retrouvé nez à nez avec le recueil d’essais littéraires et militants d’Edmund White, The Burning Library, dont je possède la traduction française, La Bibliothèque qui brûle. Si je l’avais alors ouvert, comme je l’ai fait au moment d’écrire ces lignes, j’aurais pu y lire : « Quelles que soient les intrigues que j’ai élaborées ou endurées, les conceptions de l’artiste auxquelles j’ai tâché d’être fidèle, les contrées lointaines que j’ai parcourues ou hantées en imagination – ce ne sont toutes que des notes en bas des pages que j’ai lues enfant. Merrill ne dit-il pas que nos vies ne sont que « romans déguisés » ? » La vie oui, pour vivre les livres qu’on a lus.

 
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