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Un pays de vieux

Un pays de vieux

Auteur : Joseph Hansen

Éditeur : Rivages

Année : 1993

« … et c’était le matin et il n’aurait jamais dû faire aussi sombre, pourtant il faisait aussi noir qu’en pleine nuit. » Avec « Un pays de vieux » (« A Country of Old Men »), Joseph Hansen donne congé à son héros Dave Brandstetter, enquêteur pour le compte d’une grande compagnie d’assurances décès. Signalons-le d'emblée avant de passer à autre chose : Dave est homosexuel. Une particularité qui détonne à son apparition en 1970 dans l’univers globalement machiste et homophobe du roman noir américain de l’époque et qui explique en partie sa notoriété. Heureusement, elle ne la résume pas. Au fil des douze polars que Hansen consacrera à Dave Brandstetter, c’est ni plus ni moins un portrait de l’Amérique, de la Californie et de Los Angeles qui s’esquisse. Portrait moral et social, des années 70 pendant lesquelles les vestiges de l’héritage maccarthyste cèdent sous les coups de boutoir des mouvements féministe, homosexuel, noir… jusqu’à l’orée des années 90 où tout ou presque de ce qui était cher à Dave Brandstetter semble avoir disparu, décimé par une décennie de « Reaganomics » et de sida.
C’est l’une des grandes réussites de Hansen dans ces romans : donner à voir ces changements à travers le prisme de la vie de Dave et de son regard de plus en plus amer et désabusé sur cette Amérique qu’il reconnaît un peu moins chaque jour. Dave promène sa silhouette longiligne et élégante dans ce paysage changeant, mais s’il ne prend pas un gramme de graisse, il vieillit, son cœur est fatigué des coups qu’il a encaissés, de ses habitudes de gros fumeur aussi bien que de son amour pour le vieux malt.
Cette lassitude culmine dans « Un pays de vieux », où Dave, le cœur en bout de course, se traîne dans tout Los Angeles pour les besoins de son enquête et croise un paquet de fantômes qui le renvoient à sa solitude. La rencontre la moins étrange n’est pas celle de son ancien meilleur ami de lycée, un auteur de polars ayant connu le succès sur le tard et nommé Jack Helmers. Double à peine déguisé de Joseph Hansen himself. Dave empruntant lui-même beaucoup à son auteur, la mise en abîme surprend. Surtout quand dans les toutes dernières pages, lors de leur ultime conversation, Dave déclare regretter qu’Helmers ne l’ait pas immortalisé dans un de ses livres. Bizarre rencontre de la créature avec son créateur qui tient peut-être tout au autant du clin d’œil au lecteur que du doute soudain qui saisit l’écrivain à l’heure de clore une partie importante de son œuvre.
Et bien rassure-toi Dave, tu es immortel, grâce au talent de Joseph Hansen/ Jack Helmers. Au fil de tes enquêtes, ton univers a acquis une densité qui le rend étrangement familier : tes costumes en tweed bien coupés, le porte-carte en peau d’autruche abritant ta licence de détective, la Jaguar marron filant sur les highways de L.A., Mozart et Miles Davis sur la chaîne hi-fi Bang&Olufsen, le tintement des glaçons dans ton verre de Glenlivet ou de Martini, le gros arbre planté au milieu de la cour pavée de briques entre les deux bâtiments de la maison de Horseshoe Canyon, la cuisine généreuse de ton ami restaurateur Max Romano, la ligne serpentine du corps de ton compagnon Cecil endormi sur la mezzanine… Jusqu’à ce geste bien à toi que tu avais pour sortir tes lunettes, les déplier et les remettre dans la poche de ta veste. On croirait s’en souvenir comme de quelqu’un qu’on a réellement connu.
Une dernière chose : sans doute parce que les traductions en français sont assez inégales et ne lui rendent pas toujours justice, on souligne trop peu les qualités de styliste de Joseph Hansen, dont l’écriture parvient à convoyer une foule d’informations avec un minimum de mots. Ce sens de l’épure est sensible dans son usage du dialogue, mais il saute particulièrement aux yeux dans ses descriptions de paysages californiens, qui mériteraient probablement l’attention à eux seuls. Comme dans ce passage, situé au début de « Fade out » (« Le poids du monde »), dont on dit que l’auteur le réécrivit maintes et maintes fois : « Fog shrouded the canyon, a box canyon above a California town called Pima. It rained. Not hard rain but steady and grey and dismal. Shaggy pines loomed through the mist like threats. Sycamores made white twisted gestures above the arroyo. Down the arroyo water poured, ugly, angry and deep. The road shouldered the arroyo. It was a bad road. The rains had chewed its edges. There were holes. Mud and rock half buried it in places. It was steep and winding and there were no guard rails. » Il y a là un rythme, une musique qu’on ne perçoit qu’assourdis en français.

Liste des livres de Joseph Hansen consacrés à Dave Brandstetter
« Le poids du monde » (« Fade out », 1970), traduit originellement sous le titre « Un blond évaporé » avec un texte en partie censuré.
« Le noyé d'Arena Blanca » (« Death Claims », 1973)
« Par qui la mort arrive » (« Trouble Maker », 1975)
« Les mouettes volent bas » (« The Man Everybody Was Afraid Of », 1978)
« A fleur de peau » (« Skinflick », 1979)
« Petit papa pourri » (« Gravedigger », 1983)
« Les Ravages de la nuit » (« Nightwork », 1984)
« Le Petit chien riait » (« The Little Dog Laughed », 1986)
« Un pied dans la tombe » (« Early Graves », 1987)
« Obédience » (« Obedience », 1988)
« Le Garçon enterré ce matin » (« The Boy who was buried this morning», 1990)
« Un pays de vieux » (« A Country of Old Men », 1991)

Publié dans La bibliothèque qui brûle | Lien permanent

 
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