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La décennie. Le grand cauchemar des années 1980

La décennie. Le grand cauchemar des années 1980

Auteur : François Cusset

Éditeur : La Découverte

Année : 2006

Avec un tel titre, on pouvait s’attendre au pire. Pourtant le livre de François Cusset, s’il emprunte parfois dans son ton au registre du pamphlet, est beaucoup plus que cela. Le cauchemar des années 1980 pour l’auteur, c’est la disparition de toute perspective intellectuelle critique en France : les grandes figures qui l’avaient incarnée depuis les années 60 (Barthes, Foucault, Deleuze, Derrida, Althusser…) meurent ou bien s’effacent de la scène publique et leur héritage est le plus souvent rejeté, alors que dans le même temps, comme l’avait montré François Cusset dans un livre précédent (French Theory, La Découverte, 2003) la réception de leur oeuvre joue un rôle déterminant aux Etats-Unis dans le renouvellement des questionnements intellectuels au sein des universités et des mouvements politiques militants. En France, l’heure est à l’éloge sans nuance de la modernisation, de l’entreprise et de la réussite et à l’angélisme simpliste du charity business. C’est ce basculement idéologique que l’auteur traque dans les discours de l’époque, du best-seller jusqu’au livre universitaire, de la pub jusqu’aux textes de chansons, des articles de la presse de gauche (Libération et Le Nouvel Observateur) jusqu’aux déclarations du nouveau pouvoir élu en 1981. De ce matériau gigantesque, François Cusset extrait nombre de perles qui font aujourd’hui écarquiller les yeux. Dans cette anthologie, l’auteur réserve une place de choix aux nouveaux venus sur le devant de la scène des idées, les « experts » et les intellectuels « médiatiques ». Ceux-ci ont pour nom Alain Finkelkraut, Pascal Bruckner, Bernard-Henri Lévy, Luc Ferry, François Furet, Dominique Wolton, Jacques Attali… L’occasion d’une galerie de portraits réjouissants. Exercice qui va bien au-delà du jeu de chamboule-tout, puisqu’il s’accompagne d’une analyse souvent assez fine de leur œuvre et de leur positionnement. Par delà leurs différences, ces auteurs ont en commun d’évacuer la question sociale, qui en enterrant la Révolution parce qu’elle mène nécessairement au totalitarisme soviétique (comme André Glucksmann) ou parce qu’elle ne serait qu’un événement à réinscrire dans la continuité de l’histoire monarchique de la France (François Furet). Qui en se focalisant sur les conflits culturels (Alain Finkelkraut, Pascal Bruckner, Bernard-Henri Lévy) ou en forçant l’optimisme technologique (Jacques Attali). On se lasse cependant de la lecture de l’ouvrage de François Cusset (à peu près aux deux tiers), à mesure que la critique perd en finesse et qu’elle semble de moins en moins éviter l’écueil de la représentation de ce basculement idéologique comme un mouvement organisé. Dommage parce que les quelques lignes consacrées à ce qui serait « une histoire invisible des années 1980 » qui serait aussi « le temps de l’esquive, des contre-mondes, du bricolage résistant » pour une partie de la génération qui attint l’âge de raison à cette époque, sonnent singulièrement juste.

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