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01 janvier 2008

Un chagrin d'amour

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Le fragment intitulé « Un chagrin d’amour », originellement publié sur ce blog le 27 février 2007, a paru sous forme de nouvelle dans le numéro vingt de la revue Rue Saint-Ambroise.

18 novembre 2007

Dépouilles

Il était bien tôt pour se tenir debout un dimanche matin dans la cuisine de ses parents, le regard vitreux au dessus de son bol de café, aspiré au dehors par la brume mauve encore accrochée aux arbres. Le sac à dos vide l’attendait affaissé sur une chaise, promesse des récoltes miraculeuses, comme toujours. Combien de brocantes, combien de bouquinistes, combien de vide-greniers avait-il méticuleusement passé au crible depuis qu’il s’intéressait à ces choses ? Depuis combien de temps s’y intéressait-il d’ailleurs ? Cette fois encore, il resterait penché des heures sur les cartons, les caisses, les couvertures étendues à même le sol et chargées des objets naufragés de tant de vies inconnues. Jusqu’à ce que le sac gros de son butin patiemment déniché, il se sente rassasié ou bien que le sang cognant ses tempes, des bouffées de chaleur le fassent vaciller et le résignent à relever les yeux et rentrer chez lui. Mais il y avait alors comme un sentiment de défaite à n’avoir pas pu accrocher son désir sur quelque chose assez puissamment pour le ramener comme un trophée. Sous le regard amusé de sa mère, il était fier d’expliquer à son père les termes de son affaire, en rajoutant sur sa ruse et les résultats de son marchandage. Vantardises qui voulaient dire : « je suis bien ton fils ». Moments rares où les yeux brillants des deux hommes retressaient une complicité qui n’avait peut-être jamais vraiment existé.

A bien y réfléchir, il perdait sans doute son temps, et dans une moindre mesure son argent, à tenter à tout prix d’extraire une pépite de ces ammoncellements. A quoi bon collectionner les vieilles faïences ébréchées, cassées, recollées quand il eut suffit de renoncer à trois d’entre elles pour s’en offrir une intacte ? Le bon marché finit par ruiner. Comme s’il lui incombait d’offrir un asile à ces rebuts du Beau ou s’il n’était pas digne de tant de perfection. Pourquoi persister à autopsier les dépouilles éparpillées des bibliothèques de province sur les trottoirs le dimanche matin quand une visite chez un libraire de choix en semaine à Paris aurait été plus fructueuse ? Car il y avait rarement de bonnes surprises. Jamais une édition rare, pas même une vieille Pléiade ébouriffée. Seule surnageait une poignée de classiques, parmi lesquels inmanquablement Les Misérables dont le nombre d’éditions lui semblait avoisiner l’infini. Même les gloires médiatiques récentes, valeurs sûres des bacs des bouquinistes des grandes villes, n’échouaient là qu’en quantité infime, noyées dans l’onde régurgitée d’une France d’avant. C’était un univers désuet et démonétisé qui s’étalait pour quelques heures à nouveau en pleine lumière, borné par des noms tels que Frank G. Slaughter, A.J. Cronin, Roger Peyrefitte, Pearl Buck ou Henri Troyat, le plus souvent affublés de reliures prétentieuses. Plus dorée la tranche, plus brillant le simili-cuir, plus éventé le contenu. Ces infréquentables avaient tapissé la longue nuit entamée au sortir de son enfance mais sa mémoire en avait effacé jusqu’aux titres.

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illustration : Pierre Skira, Nature morte aux livres.

08 mai 2007

Sa lenteur

Il se leva à contrecoeur, tituba jusqu’à la salle de bains, la tête basse et les épaules voûtées comme sous le poids des obligations qu’il aurait à remplir toute la journée. Le radio-réveil avait commencé à dévider son babillage sérieux depuis trop longtemps pour qu’il continue à retenir sous la couette entre sommeil et conscience toutes ces minutes trop courtes.

Il ne jeta pas même un regard à son visage encadré par la glace au dessus du lavabo quand il entreprit de le mouiller, de le savonner puis de se raser. L’aurait-il fait d’ailleurs qu’il n’aurait sans doute vu qu’une reproduction peu flatteuse de ses traits : avec ces yeux encavés, ce nez gonflé, il devait ressembler à un de ces masques en latex pour films d’horreur. Mais à vrai dire, il lui était difficile de juger, son regard entièrement tourné vers un abîme intérieur de silence et de contemplation dont il repoussait le moment de se détacher.

Il enjamba avec des gestes mal assurés de vieillard la baignoire pour se doucher. La vapeur d’eau s’élevant dans la pièce, le bruit des anneaux du rideau de douche tirés sur leur tringle, la trace humide laissée par son pied sur le tapis de la salle de bains lui étaient plus tangibles, plus accessibles que son corps qui refusait encore en cet instant de se prêter à cette existence.

L’œil hypnotisé par les chiffres rouges du radio-réveil, il se sécha et s’habilla. Rien à faire, son costume et sa chemise blanche qu’il avait choisis méticuleusement ajustés à sa taille étaient ce matin ceux d’un autre. Debout devant sa bibliothèque, il but son thé à petites gorgées : de nouvelles affinités entre certains auteurs lui sautaient soudain aux yeux. Une découverte qui donnerait matière à recomposer sa géographie littéraire. C’était bien le moment de jouer au jeu des quatre coins. Manteau enfilé, sa serviette en cuir à la main, il résista le plus longtemps qu’il put à l’injonction de partir. Il aurait voulu épouser sa lenteur. Il céda finalement et franchit la porte d’entrée, non sans avoir jeté un long regard circulaire sur l’appartement. Tout était à sa place et aucun prétexte ne s’offrait plus à lui pour aggraver son retard. Il ferma la porte, descendit les escaliers au pas de course puis marcha à grandes enjambées pressées vers le métro.

Il savait confusément depuis le réveil que, tout au long du trajet en métro puis en RER vers l’université où il devait exposer ses travaux de doctorant devant une assemblée de pairs, la tentation de rebrousser chemin ne ferait que croître. Elle culminerait à l’approche des bâtiments de la faculté, cet amas de cubes de béton sans âme entouré d’une nature défaite, dont il se demandait toujours quel architecte misanthrope avait pu être l’auteur. Bravant les visages et les physiques décourageants de la petite foule académique stationnant devant l’amphithéâtre, il se jetterait presque sur l’organisateur du colloque afin de s’ôter définitivement toute possibilité de retraite.

25 avril 2007

Dans le fond de l'évier

Carole l’appelle de la cuisine, où elle dit avoir cassé une assiette en faisant la vaisselle. Découvrant la chose, il est furieux mais craignant le ridicule, se garde bien de le lui montrer. Il s’agit d’une des six lourdes et élégantes assiettes bleues à pictogrammes chinois que lui avait données sa grand-mère quelques années avant sa mort. Source d’énervement supplémentaire, l’assiette n’est pas cassée, seulement salement ébréchée. Petite plaie vouée à l'avenir à le démanger quotidiennement. Impossible de la jeter pourtant. Un moment, il résiste à la pulsion de s’en saisir et de la jeter par terre pour finir le travail. Au lieu de cela, le lendemain, il récupère les éclats épars dans le fond de l’évier et reconstitue avec de la colle ce qui peut l’être, dans l'espoir que son regard ne reste plus accroché à ce pense-bête douloureux.

11 février 2007

Ce discret ratage

Il pensait souvent à sa vie comme à une courbe mathématique, une suite de points reliés entre eux, marquant les grandes étapes de sa trajectoire, et qui pour tout autre que lui aurait pris l’allure d’une mise en orbite vers le succès. Il lui semblait être le seul à connaître le coefficient exact de la courbe, à avoir conscience de l’infléchissement infinitésimal qui la faisait dévier insensiblement chaque jour un peu plus de sa cible, comme une fusée donne l’impression d’avoir réussi sa lancée, alors qu’elle ralentit imperceptiblement et s’apprête d’un instant à l’autre à piquer du nez vers la terre ferme. Un peu effaré, il se faisait le comptable de sa passivité à laisser échapper un objectif dont il ne savait pas s'il avait même un jour été le sien ou bien simplement celui que les édiles du système éducatif et les témoins impressionnables de sa précocité lui avaient assigné par un excès de confiance irrationnel placé en lui.

Il guettait le moment où ce discret ratage deviendrait évident également aux yeux des autres. A certaines occasions déjà, il croyait débusquer dans leur regard une interrogation à propos d'un flottement qu'il avait laissé s'installer dans la conversation, trahissant - allez savoir - ses doutes, son manque d’envie ou d’ambition, cette faille, son absence.

02 février 2007

Un crossover peu banal

Cette époque vit la fortune d’une cantatrice au talent un peu spécial, Céline Petipet, qui prétendit un temps réconcilier l’art lyrique avec la tradition disparue du pétomane. Ses spectacles consistaient pour l’essentiel à redoubler ses vocalises d’une salve de pets ou bien à moduler à l’aide de son seul fondement des airs connus tirés des plus grands opéras. Comme pour démentir son patronyme, dont elle allait répétant qu’il s’agissait de son vrai nom, ses prestations avaient rapidement fait grand bruit et attiré une foule croissante de spectateurs, recrutés majoritairement dans les classes moyennes supérieures, à l'instar de son illustre prédécesseur, Joseph Pujol, qui avait fasciné la bonne société de la Belle Epoque grâce à son interprétation d'« Au clair de la lune » au flutiau.

Céline Petipet n’avait affirmé sa vocation de cantatrice pétomane que sur le tard, et bien malgré elle. Cantonnée jusqu’ici au répertoire lyrique traditionnel et à une notoriété ne débordant guère le cercle des abonnés à l'opéra de la capitale, elle avait inopinément découvert ses prédispositions un soir au théâtre du Châtelet lors d’une représentation de Don Giovanni de Mozart, quand à l’issue d’un « Crudele? - Ah No, Mio Bene!...» assez quelconque, elle avait laissé échapper un vent retentissant. Tandis que la consternation avait glacé in petto les fauteuils d’orchestre, l’hilarité avait rebondi de balcon en balcon jusqu’au poulailler. Rouge de honte, la soprane avait alors déserté la scène, où sa doublure en jeans et pull informe l’avait remplacée au pied levé. Pudeur ou charité, le journaliste du service Culture de La Croix présent dans la salle ce soir-là n’en fit pas écho dans sa chronique.

Cet épisode ne serait sans doute pas parvenu jusqu’à nous s’il n’avait été suivi d’une rencontre qui allait complètement changer la destinée de Céline Petipet. Traumatisée depuis cette soirée fatidique, elle n'avait pu se résoudre à remettre les pieds sur les planches de peur de connaître un nouveau moment d’abandon. Ni l’hypnose, ni le changement de régime alimentaire auquel elle s’était astreinte afin de limiter sa propension aux flatulences n’avaient eu raison de cette crainte. Jusqu’au jour où un petit homme jovial s’était présenté à son domicile et avait insisté pour qu’elle lui accorde quelques minutes, ce que par lassitude autant que par désoeuvrement elle avait fini par faire. Nul ne sait exactement ce qui fut dit ce jour-là, quels mots le petit homme, patron d’un cabaret nommé « L’Escarpolette », sut trouver pour convaincre Céline Petipet de tirer parti du sort qui s’était abattu sur elle et de donner une inflexion radicale à sa carrière. Toujours est-il qu’il ne se passa pas ensuite trois mois avant les premières représentations à « L’Escarpolette » de son spectacle d’un genre tout nouveau. Le bouche à oreille fit son office et en six mois, elle accéda à la notoriété médiatique que l’exercice exigeant de son art lui avait jusqu’ici refusé.

La consécration advint lorsqu’une émission de télévision dominicale destinée à un public familial révéla juste avant le journal de vingt heures à la France incrédule et ravie ses étonnantes aptitudes. Puis elle signa un contrat avec un prestigieux label de disques allemand qui vit en cette alliance peu banale de talents le crossover susceptible de redresser ses ventes déprimées depuis la crise du marché de la musique classique. Enfin, une grande chaîne de télévision commerciale toujours à l’écoute de l’évolution des goûts de ses spectateurs décida de faire passer un casting afin de constituer une chorale de jeunes pétomanes, dont les progrès seraient mesurés chaque semaine lors d’une émission de prime time. Dès l’annonce du projet, elle fut submergée de candidatures d’adolescents - enregistrements audio à l’appui - toutes plus prometteuses les unes que les autres. Une rumeur insistante circulant sur Internet prêta l’intention à un groupe polyphonique corse d’explorer cette voie dans leur prochain album tandis que la presse magazine populaire annonça qu’une major du disque mettait la dernière touche à un duo de la cantatrice avec l’un de ses artistes maison peinant à renouveler son public de jeunes filles prépubères et de femmes entre deux âges. Puis avec les premières audiences décevantes de la chorale amateur, la marée médiatique reflua presque aussi vite qu’elle était venue, non sans avoir rempli le compte en banque de la soprane. Celle-ci réapparut à intervalles réguliers sur les plateaux des talk shows de nuit pour présenter les toutes dernières resucées discographiques de ses plus grands succès mais ne rencontra plus jamais l’engouement des débuts. Elle se risqua alors à renouer ponctuellement avec une carrière orthodoxe de chanteuse lyrique dans de petits rôles et des lieux peu exposés. Incursions qui lui valurent un retour d’estime de la part du public des mélomanes qui s’étaient détournés d’elle à l’orée de sa gloire et redécouvraient qu’après tout, elle avait une voix.

19 décembre 2006

Embedded

Il ne savait pas quand cela avait commencé. A quel moment avait émergé en lui l'impression d'abord vague puis de plus en plus précise que quelque chose n’allait pas, que quelque chose avait mal tourné. Il ne pouvait dater l’instant précis où il avait été envahi pour la première fois par ce sentiment de vacuité et d’échec imminent. Le début de la glissade. Il pistait la trace de ce basculement en fouillant dans ses souvenirs, aux moments les moins opportuns : quand il devait aller rapporter un article défectueux dans un magasin, quand il se trouvait contraint d’exécuter une danse exotique avec une cousine éloignée dans un mariage de famille, quand le père de Carole assis dans son fauteuil posait sur lui un regard démentant son sourire pour lui proposer un apéritif lors d’une visite dominicale. Fallait-il remonter jusqu’à l’enfance, puisque tous les drames s’y jouent ? Il se revoyait, âgé de quatre ou cinq ans, sur la balançoire au fond du jardin de ses grands-parents, sa mère le poussant avec entrain. Vêtu de sa salopette en velours vert et d’un petit t-shirt rayé, il avait soudain vu incrédule les grosses têtes du massif de dahlias sang de bœuf se rapprocher à grande vitesse. Avant de sentir sur son visage et ses avant-bras la caresse de leur feuillage et de s’assommer à demi contre le fragment de muraille antique affleurant à leur pied en bordure du jardin. Oh le rire de sa mère ! La peur n’était venue qu’ensuite, quand elle avait réalisé qu’il pouvait réellement s’être fait mal. Trop tard, il ne retiendrait que cet instant-là, où elle avait oublié de s’inquiéter. Ou bien était-ce ce soir pas si lointain où âgé de vingt ans à peine Carole avait pris l’initiative après deux semaines de drague inoffensive de coller contre ses dents sa langue chaude, baveuse et inexpérimentée dans sa super cinq fatiguée garée devant chez elle ? Une boule de chaleur était alors remontée de son ventre pour exploser à ses oreilles mais il n'était pas absolument convaincu qu'il s'agissait de l’affirmation intempestive de sa sensualité. Il repensait aussi parfois à l’entrevue éclair avec son directeur de mémoire dans les couloirs sombres de la fac après avoir appris qu’il avait brillamment réussi sa maîtrise. Dans un geste inhabituel de sa part, celui-ci avait plaqué sa main sur l’épaule de N. en lui déclarant sur un ton jovial : « Allez, hop, on vous embarque ! ». Toutes voiles dehors vers le troisième cycle et la thèse. Embarqué dans sa propre vie. Voilà, c’était ça. Comme un journaliste embedded dans une armée d’invasion, dont le terrain de jeu n’aurait été autre que lui-même. Attention aux pierres sous les dahlias.

06 décembre 2006

Une Bibliothèque décente

Sa bibliothèque n’était pas la moindre de ses fiertés. Elle était même véritablement la seule. Quand Carole n’était pas dans les parages, il lui arrivait de placer une chaise devant les trois meubles en stratifié qui couvraient l’un des murs du salon de leur petit deux pièces. La contemplation de leurs rayons lui procurait une satisfaction inégalée dans les autres aspects de sa vie. Parfois, il se demandait s’il ne continuait pas de se lever le matin et de faire les choses qu’on attendait de lui simplement pour avoir les moyens d’enrichir toujours plus sa bibliothèque. Il était avant tout attentif à l’équilibre entre les époques, les genres ou les nationalités représentées mais aussi à son aspect esthétique général, grâce à la variation de la taille des volumes, leur couleur et leur plus ou moins grande ancienneté. Il déplorait d’avoir trop lu la mauvaise littérature contemporaine qui échouait sur sa table de nuit à chaque rentrée littéraire. Celle-ci avait fini par coloniser toutes les étagères du bas et occuper beaucoup trop de place en proportion par rapport aux livres éternels, rangés aux étages supérieurs. Il menait donc depuis deux ans une campagne radicale de discrimination positive afin d’étendre l’empire de l’éternité littéraire, achetant et lisant classique sur classique, surtout ceux que la postérité avait tendance à ranger au second rayon. Il sentit le rapport de force entre les deux camps définitivement basculer à l’arrivée des éditions in extenso de l’Anatomie de la mélancolie de Robert Burton, du Pseudodoxia Epidemica de Sir Thomas Browne et du Zibaldone de Giacomo Leopardi ainsi que de l’intégrale des œuvres du Marquis de Sade reliée en simili-cuir noir par un éditeur à la réputation sulfureuse. Ces monuments de la littérature, chefs d’œuvres illisibles qu’il n’avait d’ailleurs pas vraiment l’intention de lire, lui avaient paru la signature indispensable de la bibliothèque d’un homme de goût, fut-il d’ailleurs à peu près le seul à le savoir. La déroute de la basse littérature fut bientôt totale grâce aux purges régulières qu’il commença de pratiquer dans ses rangs, ses éléments les moins recommandables prenant petit à petit le chemin des bouquinistes. Cet « achèvement », comme il lui était plaisant de l’envisager au sens anglo-saxon du terme, ne trouvait que peu d’écho chez Carole, qu’elle affectât de ne pas en avoir conscience ou qu’elle fût sincèrement fermée aux prétentions de N. Quand elle ne labourait pas les bibliothèques d’anthropologie de la capitale pour sa thèse, mettant en fiches systématiquement ce qui lui tombait sous les yeux avec une constance dans la méthode qui forçait le respect autour d’elle depuis ses premières années de fac, elle s’autorisait, le plus souvent pendant la période des vacances, la lecture de gros romans historico-policiers. C’était à chaque fois une bataille sans merci pour savoir où iraient s’entasser une fois lus ces pavés ventrus dont les pages écornées soulevait le cœur de N. Il tentait de garder son calme lorsqu’il lui expliquait pourquoi aucun autre endroit n’était envisageable que l’entrée ou les toilettes tandis qu’elle persistait sans doute avec une once de cruauté à revendiquer une portion du territoire de la bibliothèque du salon. Quoi, tous ces efforts pour construire une bibliothèque décente seraient anéantis par l’incursion des barbares ?

29 novembre 2006

J'ai failli...

En retournant au bureau ce lundi matin-là, après une semaine de vacances dans la ville surchauffée et aux trois-quarts vidée, aux questions qu’on ne manquerait pas de lui faire, il avait prévu de répondre : « j’ai failli partir à Cuba ». D’une manière générale, il en était venu à penser que c’était ce qu’il aurait pu répondre chaque fois qu’on lui posait la fatidique question « qu’est-ce que tu as fait ? ». Sa vie ne lui semblait être qu’une suite d’actions ébauchées et jamais concrétisées. Bref, un inventaire de faillites.

28 novembre 2006

Toute sa vie en fiches

Dépouiller, découper, coller, trier, classer, ranger. Il avait entamé cette tâche sans fin au sortir de l’adolescence, avec les premiers journaux achetés. Inquiet de la rapidité avec laquelle les exemplaires du Monde, de Libération et de Télérama, qui s’entassaient en piles bien alignées sous son lit, bientôt grimpaient à l’assaut des murs de sa chambre, il n’avait pu pourtant se résoudre à les jeter sans plus de cérémonie. Il avait alors commencé à ne garder que les articles qui éveillaient son intérêt. Ceux-ci le plus souvent portaient sur des auteurs à lire ou déjà lus. Progressivement, il élargit le champ de cette manie aux livres et aux auteurs qu’il pensait ne jamais lire : en somme, leur présence dans cette anthologie personnelle le dispensait définitivement de le faire. Aux articles sur la littérature, vinrent ensuite s’adjoindre ceux portant sur la philosophie, la musique, la peinture, les films et les réalisateurs de cinéma, les lieux et les monuments qu’il jugeait « baroques ». La grossesse rapide des chemises cartonnées de couleur dans lesquelles il compilait le fruit de ses découpages le contraint un jour à opérer un saut logistique qui allait révolutionner ses méthodes de classement. Il acheta de gros classeurs comme l’on en voyait alors à la télévision dans les fictions se déroulant en entreprise, ceux-ci semblant là invariablement pour signifier le stress et la surcharge de travail auxquels étaient soumis les protagonistes. Il compléta cet achat par un lot de plusieurs centaines de pochettes plastifiées et perforées. Le grand œuvre s’annonçait : chacun des différents fragments collectés patiemment au fil du temps et collés sur des feuilles de papier blanc de format A4 venait désormais prendre sa place par ordre alphabétique dans un classeur. Année après année, les classeurs s’étaient multipliés au point d’occuper deux étagères de sa bibliothèque bon marché au design scandinave. Cette persévérance suscitait un amusement teinté d’incrédulité et parfois d’envie chez ses amis lorsqu’il leur arrivait de stationner quelques instants devant la rangée des classeurs. Carole se montrait quant à elle nettement moins indulgente et lorsqu’elle surprenait N. occupé à sa tâche de Sisyphe, elle ne se privait pas de tourner toute son entreprise en ridicule. A demi-sourd à ces railleries, il se disait parfois que si jamais il restait incapable d’écrire, là serait toute son œuvre. La somme objectivée de sa culture, toute sa vie en fiches.

23 novembre 2006

Comme le matin elle partait souvent avant lui

Comme le matin elle partait souvent avant lui, il se retrouvait en tête-à-tête avec sa bibliothèque. Il s’écoulait de longues minutes avant qu’il ne puisse s’arracher à la conversation qui s’établissait alors avec les auteurs dont les livres s’entassaient encore non lus dans la partie inférieure des étagères.

Chacun à tour de rôle venait plaider sa cause, soulignant l’urgence qu’il y avait à être le prochain lu. Le regard de N. allait du livre à lire dans sa pile à l’emplacement qui lui était destiné plus haut une fois refermé. Giorgio Manganelli qui connaissait ce matin-là un regain de faveur irait sans doute s’intercaler entre Pasolini et Gadda. Encore qu’il pensait que son système de classement par affinités demandait à être totalement revu pour les auteurs italiens du XXème siècle.

21 novembre 2006

Sa main remontant d'abord timidement

C’était toujours la même angoisse au moment de se coucher. Celle de sentir soudain Carole se coller derrière lui, sa main remontant d’abord timidement le long de son flanc sous le t-shirt puis s’enhardissant à glisser vers l’entrecuisse. Inconsciemment, il en était venu à choisir de porter pour dormir les caleçons à l’élastique le plus serré, peut-être dans le fol espoir que la main de C. renoncerait à entreprendre une manœuvre sur ce terrain malaisé et battrait bientôt en retraite. Las ! C. se laissait rarement détourner de son but par des contingences aussi légères.

20 novembre 2006

Dépense

Il regardait étonné, presque fasciné, la sueur qui recouvrait les visages, mouillait les cheveux et perlait au nez et aux oreilles de ses petits camarades pendant les heures d'éducation physique. Comment pouvait-on en arriver à une telle dépense de soi ?

 
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