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28 octobre 2007

31 juillet – 1er août : Sic Transit

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J’ai connu quelqu’un qui disait que les heures d’attentes et les multiples contrôles auxquels doivent désormais se plier touristes et cadres dans les aéroports étaient des chemins de croix modernes. J’avais beaucoup ri à l’expression de cette angoisse de nanti.  Mais au moment de quitter K. à l’aéroport de Los Angeles, je me cabre devant l’entrée du labyrinthe de cordes qui serpente jusqu’à l’avion comme un Pac-Man géant. Sans doute mes péripéties passées nourrissent-elles ma paranoïa, mais l’idée du parcours qui m’attend, la perspective de devoir montrer patte blanche à chaque station, me paniquent. 

2000 ans de christianisme nous avaient certainement préparés, modernes bourgeois de Calais, à piétiner pendant des heures en file indienne, à se dépouiller de toute possession et de toute intimité pour les livrer aux rayons X, avant de passer dans l’autre monde, sous le sacro-saint portique détecteur de métaux, pieds nus, ceinture ôtée, pantalon tombant, le regard humble pour ne pas accrocher l’attention inquisitrice du cerbère de service. Le cas échéant, il faut encore s’offrir à la palpation professionnelle de ce dernier, les bras levés en croix, immobile, le regard fixe porté au loin, là où l’humiliation ne sera plus qu’un souvenir presque drôle. Après un siècle de relative émancipation, il fallait bien que la Loi tente de reprendre le contrôle des corps, si ce n’est celui des esprits.

Le retour sur soi propre au voyage en solitaire dont je vantais un peu imprudemment les mérites en d’autres circonstances tourne décidément, avec l’escalade des mesures de sécurité, au véritable examen de conscience : Ai-je pêché ?  Est-ce que je transporte un coupe-ongles ou un liquide de plus de cent millilitres ? Ai-je nourri des pensées coupables contre le gouvernement des Etats-Unis ? Une bonne éducation catholique a habitué ses récipiendaires à chercher la faute en eux, si bien qu’au moment de passer devant le douanier, ils en arrivent à être persuadés qu’ils ont effectivement quelque chose à se reprocher.

Une consolation tout de même une fois dans l’avion. Je n’ai pas à remplir, comme à l’aller, les formulaires pour les services d’immigration. C’est au tour des Américains et des extra-Européens de se demander si leur sort ne se joue pas à chaque ligne mal remplie.

*

Combien de livres peut-on emporter avec soi lorsqu’on quitte tout ? Pas beaucoup si j’en juge par la douleur qui a eu le temps de s’installer dans mon épaule lorsque je traversais l’aéroport avec mon sac en bandoulière, lesté des livres achetés à San Francisco que je n’avais pas voulu confier à la soute.

*

J’aurais voulu dormir durant le vol Los Angeles-Londres, me laisser bercer par l’infime vibration des moteurs répercutée dans la carlingue de l’avion, ne serait-ce que pour avoir le plaisir puéril d’utiliser la petite panoplie distribuée par la compagnie après le repas du soir (qui comme tous les repas pris en avion me donne toujours l’impression de jouer à la dînette) : masque occultant, chaussettes de nuit, brosse à dents et dentifrice. Peine perdue, j’ai commencé à regarder un film, 300, récit couillu et couillon de la bataille des Thermopyles. Léonidas et ses Spartiates avaient tout l’air d’une armée de gym queens, qui aurait brusquement délaissé les haltères, le visage figé dans un rictus de colère par les compléments de « vitamines », pour aller casser de la drag queen, en l’occurrence l’inénarrable Xerxès et sa suite de Perses efféminés, harnachés comme pour l’Europride du siècle.

Lorsque enfin j’ai renoncé à regarder la fin de cette mascarade barbouillée à la palette graphique, le sommeil commençait de me fuir. Je tentais encore de l’amadouer quand des cris affolés se sont élevés derrière mon siège. « Help ! Help ! », criaient trois hommes avec un fort accent d’Europe de l’Est, penchés sur le corps inanimé d’une femme d’une cinquantaine d’années. Dans une tentative désespérée de la ramener à la vie, deux d’entre eux, ses fils probablement, pinçaient et trituraient son visage avec leurs doigts comme de la patte à modeler sans qu’elle ne réagisse. Un instant, j’ai cru que son visage finirait par se déchirer tel un masque de latex dans ces séries américaines usées par les rediffusions. Le professionnalisme de l’équipage évacua prestement mari et fils de leur rangée afin d’accéder à la présumée morte et de l’allonger. Grâce aux soins des médecins présents à bord, la femme reprit bientôt connaissance et son examen révéla qu’elle avait franchement abusé du vin blanc lors du repas. Son mari, chemise à fleurs ouverte sur un large poitrail broussailleux, montre et gourmettes dorées ostentatoires, adressait des sourires aux voyageurs alentour comme pour les rassurer, mais ne rencontrait que les visages fermés de ceux qui, mal réveillés mais peut-être définitivement réveillés, auraient sans doute préféré, tant qu’à faire, que sa femme ait effectivement trépassé.

*

A Londres, le dispositif de sécurité s’est encore renforcé depuis l’attentat de l’aéroport de Glasgow fin juin et le calvaire tourne à la farce. Il est notifié au pénitent faisant la queue qu’il doit respecter un certain nombre d’étapes. Etape n°1 : retirer la housse de son ordinateur portable pour le placer dans un premier bac jaune en plastique. Etape n° 2 : retirer montre et menus objets dans ses poches pour les mettre dans la poche latérale de son bagage à main, lui-même destiné à être posé dans un autre bac jaune. Etape n°3 : retirer ses chaussures et les déposer dans un bac supplémentaire. Etape n°4 : retirer de son bagage à main le sac en plastique zippé de 20 centimètres sur 20 centimètres, dans lequel on a entassé flacons de moins de 100 millilitres et médicaments utiles pendant le voyage, et le mettre dans le bac aux chaussures sur celles-ci. Etape n°5 : retirer sa veste ou son blouson et le ranger plié sur le sac aux médicaments, lui-même posé sur les chaussures.

 

Retenir et respecter ces consignes byzantines s’est avéré d’autant moins aisé qu’elles n’étaient expliquées qu’à trois reprises tout au long de la file d’attente qui me retint une heure. Surtout, à chaque fois, négligence ou malice de douanier anglais, les panonceaux détaillant chaque étape étaient disposés dans un ordre différent et il en manquait invariablement un. D’où un sentiment d’incompréhension inquiète parcourant la chenille des voyageurs, croissant à l’approche du portique. Moi j’étais comme un lion en cage, furieux à mesure que mon fantasme de rater ma correspondance pour Paris devenait de plus en plus crédible.

 

Portique franchi, vingt minutes avant le décollage de mon avion. Mes chaussures à peine enfilées, je prends mes jambes à mon cou en direction de mon terminal, monte deux étages quatre à quatre à la recherche du comptoir d’Air France pour retirer ma carte d’embarquement. Puis les redescends aussi sec parce qu’on me dit là-haut que le comptoir en question se trouve là d’où je viens. Mais comment ne l’ai-je pas vu ? Pardon m’ssieurs-dames, je ne veux pas vous bousculer,  je suis d’ordinaire assez bien élevé mais là je suis pressé : j’ai un avion à prendre, vous aussi sans doute. Je ne vois pas ce fichu comptoir. Pourtant Air France, c’est grand, c’est bleu, on le voit de loin. Et non, il est tassé dans un coin, annoncé seulement par une petite pancarte, un comptoir multi-enseignes on dirait, gardé par un jeune Anglais d’origine asiatique remarquablement évaporé. Un garçon-fleur, dirait Joseph Hansen. Est-il encore temps pour moi de m’enregistrer ? « Please, I don’t want to get stuck again in London, you know ! ». Le garçon-fleur reste impavide devant ma tentative de gagner sa sympathie avec un peu d’humour, mais il me livre quand même mon boarding pass. Bye Bye Darling, sourire, c’est pas mal non plus, tu sais. Plus qu’un quart d’heure. Je vais l’avoir cette fois. Au revoir Heathrow, désolé cette fois de ne pas rester plus longtemps à arpenter tes moquettes légèrement odorantes, à m’avachir dans tes fauteuils en buvant ton café infect et brûlant, en fixant les écrans bleus des départs, occasionnellement en parcourant les journaux abandonnés sur le siège à côté de moi. J’ai déjà passé trop de temps en ta compagnie, il me semble. A moi Paris, la grisaille de son été, la poussière sur les meubles dans mon appartement qui sommeille. Tu sais quoi ? Tout ça a fini par me manquer.

25 octobre 2007

Cette fissure magique

« Le voyage est d’abord fait de lui-même. C’est un espace longiligne, dans lequel, comme en une fissure de la planète, tombent images, profils, mots, sons, monuments et brins d’herbe. On peut faire dix mille milles sans avoir voyagé pour autant ; on peut faire une promenade, et la promenade peut devenir cette fissure, être voyage. Les émigrants du XIXe siècle ne voyageaient pas, qui pourtant changeaient de cieux, et les touristes en troupeau ne voyagent pas, qu’un guide agressif bourre de chefs d’œuvre. Voyager, c’est une opération ou solitaire ou en compagnie minime et affine ; et c’est se laisser tomber au fond de cette fissure magique qui nous porte d’un lieu à l’autre. »

Giorgio Manganelli, Italies excentriques.

14:45 Publié dans Mots volés | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Manganelli

21 octobre 2007

28 juillet : Dernière obsession / Magnet maniériste

A quelques jours de mon départ, il me restait une dernière quête à accomplir, une dernière obsession à satisfaire. J’étais venu ici avec le secret espoir de voir un grand nombre de tableaux de David Hockney, dont la peinture, depuis son premier séjour dans les années 60, a mûri sous le soleil californien. Si bien qu'il s'en faut de peu aujourd'hui pour que, par commodité, les vade-mecum de l’art contemporain ne lui assignent explicitement l’étiquette de peintre régional : David Hockney, peintre de la Californie, ses reliefs, ses piscines, ses garçons.

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Mais depuis mon arrivée, ses tableaux se dérobent. Ils restent étrangement invisibles, où que j’aille, quel que soit le musée que je visite. Pas une seule piscine en vue, de celles qui ont fait sa renommée, où les grands aplats de couleurs découpent la toile en figures géométriques et bousculent la perspective, tandis que le réalisme des corps accroît le sentiment d’étrangeté. Pas même un seul de ses précieux dessins exécutés à main levée à l’encre ou au crayon, sensuels et tendres dès lors qu’ils représentent des proches, miracle d’un abandon saisi au vol. Rien qu’un petit format à l’huile entrevu au San Francisco Museum of Modern Art, dont la modestie m’a empêché de m’en souvenir et a seulement nourri ma frustration. A Los Angeles résidaient mes dernières espérances, il me fallait visiter ses deux principales institutions dédiées à l’art contemporain.

Ma déception a culminé hier au Moca (Museum of Contemporary Art), situé dans le centre de Los Angeles. La collection permanente, riche de quelque 5 000 œuvres d’artistes tels que Roy Lichtenstein, Mark Rothko, Robert Rauschenberg, Andy Warhol, Jean-Michel Basquiat ou bien sûr David Hockney est inaccessible, cantonnée à la discrétion de ses réserves. Le billet d’entrée de huit dollars donne accès à deux expositions temporaires. L’une d’entre elles est une rétrospective intitulée « The Art of Richard Tuttle ». Mieux vaut taire ce que m’inspire cet art « post-minimaliste », comme le qualifient sans malice les commissaires de l’exposition. J’ai beaucoup de mal à y voir autre chose que le fruit ingrat des relations incestueuses entre artistes, galeristes et conservateurs de musées, qui infusent un peu trop souvent l’art contemporain.

medium_escobar.2.jpgL’autre exposition « Poetics of the Handmade » réservait néanmoins quelques surprises plus heureuses : les planches de surf et les skateboards de Dario Escobar, habillés d’argent ciselé dans la tradition du XVIIe siècle espagnol et illustrés de sujets religieux, amalgame réjouissant du profane et du sacré, du banal et du précieux ; les tableaux délicats de Maximo Gonzalez à partir de billets de monnaies dévaluées du monde entier ; les dessins de Matthew Monahan – artiste que j’avais découvert quelque temps plus tôt au cours de mes divagations sur internet  dont le tracé futuriste leur donne paradoxalement l’allure d’un travail de maître ancien.

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Aujourd’hui enfin, mon entêtement a payé mais le résultat est assez maigre. Au LACMA (Los Angeles County Museum of Art), l’aile consacrée à la peinture contemporaine était fermée et je n’ai pu contempler que le seul Hockney visible, celui accroché dans le hall du musée, le gigantesque « Mulholland Drive : The Road to the Studio ».

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*

A la boutique de souvenirs du LACMA, j’ai été heureux de pouvoir acheter un magnet pour mon réfrigérateur reproduisant le Vénus et Cupidon du Bronzino exposé dans le musée. Je pense à l’impéritie des musées de Naples, où d’autres œuvres maniéristes avaient impressionné ma rétine. Il y est parfois impossible d’obtenir un catalogue des collections, simplement parce qu’un tel catalogue n’existe pas, comme à la Certosa de San Martino. J’imagine la tête des conservateurs napolitains si on leur disait qu’il existe un endroit où l’on vend des magnets maniéristes.

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06 octobre 2007

27 juillet : Books alone are liberal and free

La vieille bibliothèque de Los Angeles semble posée au milieu des gratte-ciels de Financial District telle un memento mori dévoilant la vanité de la course à la hauteur dans laquelle est engagé tout le quartier.

Ceux qui par milliers travaillent aux alentours dans les banques et les sièges de grandes entreprises peuvent méditer ces morts inscrits au fronton de sa tour carrée Art déco : « Books alone are liberal and free : they give to all who ask, they emancipate all who serve them faithfully. » De qui d’autre peut-on en dire autant ?

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05 octobre 2007

26 juillet : Un culte sans âge

Le dos au mur face à la piste, j’observe la forêt bruissante des corps. J’hésite à me joindre à eux. Depuis que j’ai cessé de sortir, la façon de danser a manifestement changé. Il a suffi que je détourne mes regards quelque temps – combien de temps au juste ? - pour que le monde que je connaissais disparaisse et qu’un autre le remplace. Pourtant ceux-là qui ce soir meuvent leurs hanches avec une souplesse qui me surprend et dessinent des bras des arabesques compliquées ne sont pas beaucoup plus jeunes que moi. Serait-ce l’influence black, ici dominante ? La gestuelle est plus saccadée, découpée, avec des ruptures de rythme fréquentes. Me manquent les rudiments même de ce nouveau langage. Mais bientôt la musique inverse le temps, les platines tournent à l’envers et ramènent à la surface des hits vieux de deux ans, de cinq ans. La danse recoud les décennies entre elles, comme ça jusqu’au début des années 80. Bonne fille, elle ne laisse personne dans son coin, elle accorde au présent ceux qui se croyaient désertés par elle. Elle m’attire sur la piste et m’y retient, moi qui l’instant d’avant me résignais déjà au rôle de spectateur et découvrais soudain en concevoir une amertume impuissante. Est-ce simplement l’effet de la vodka ou bien quelque chose s’est-il réveillé ? Le corps d’abord raide, commence de s’assouplir, de se détendre pour se tordre de plus en plus aisément. Le corps me revient. Il emprunte des lignes inexplorées depuis des années. La fluidité retrouvée actualise les gestes d’une autre époque, lisse le hiatus temporel. Il me semble reprendre, finir, continuer une boucle commencée il y a cinq, que dis-je dix ans au Queen ou au Pulp. Impression dense et fugace de perpétuer un culte sans âge, d’entretenir une flamme avivée par d’autres il y a vingt ans, trente peut-être, qui sait au Palace, au Studio 54 ou au Factory Club. L’heure peut bien tourner, K. s’impatienter, incrédule, depuis le bord de la piste, le temps n’existe plus pour moi, à nouveau. Enfin, je suis celui que j’étais, je suis tous les autres, infatigable, incroyablement présent dans chaque geste et j’aimerais que ça continue comme ça encore un peu, allez, juste un peu.

04 octobre 2007

25 juillet : Le retour du refoulé

Sur la route de Laguna Beach, haut-lieu d’une émission de télé-réalité mettant en scène les angoisses existentielles de la jeunesse dorée de Californie, le naturel revient au galop. Saturé de Hip-Hop et de RnB qui assaisonnent nos heures californiennes depuis un mois, en voiture, à la télévision, dans les bars, les clubs et les magasins, j’arrête le curseur de la radio sur une station de musique classique. Et Mozart s’éveille et s’étire entre les collines de Laguna Hills.

 


podcast

 

Les Noces de Figaro, "L'ho perduta... me meschina !" ; direction : Sir Georg Solti.
 
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