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30 août 2007

14 juillet : The Burning Library

medium_Bolerium.2.JPGLa veille de notre départ de San Francisco, nous sommes tombés presque par hasard en déambulant dans Mission Street sur la librairie que je cherchais depuis le début de la semaine mais que je ne trouvais jamais, ayant pour une raison inexplicable noté à chaque fois de travers le numéro exact où elle était située. Je n’aurais pas remarqué la petite plaque discrète signalant sa présence, collée sur l’interphone près d’une droguerie, si un énorme panneau publicitaire pour une autre librairie, quant à elle disparue, ne m’avait incité à tourner la tête.

J’ai hésité, croisé le regard de K. puis me suis risqué à appuyer sur le bouton de l’interphone. Un grésillement nous a alors invités à pousser la porte et prendre l’ascenseur dans le hall désert. 

C’est au troisième étage de cet immeuble abritant d’autres librairies en appartements, que nous avons finalement mis les pieds chez Bolerium Books. En réponse à ma requête (« American and British Fiction »), le libraire à l’humour understatement pas toujours très intelligible m’a prévenu que l’ordonnancement de l’endroit était un peu spécial et que je trouverais de la littérature anglo-saxonne disséminée un peu dans tous les rayons, organisés selon une thématique « social movement » : Socialism, Gay, Lesbian, African-American, etc. J'ai souri de toutes mes dents à la déclinaison de ce catalogue : voilà bien l’esprit de compartiment des Américains qui me hérisse le poil autant qu’il m’amuse puisqu’il mène à ranger Proust dans la gay fiction, réduisant de fait la portée de son œuvre aux préférences sexuelles de son auteur. Jason ne nous avait-il pas raconté qu’il existait à l’université de Berkeley un gay et un lesbian dormitory, c’est-à-dire un quartier des chambres universitaires réservé à ces populations…

Ce mouvement de défiance passé, j’ai bien dû reconnaître que je me retrouvais chez moi au milieu du rayon gay. Où que je tournais la tête, mes yeux accrochaient des noms d’auteurs qui à un degré ou un autre avaient compté pour moi, parce que ce qu’ils avaient écrit ne ressemblait jamais à rien d’autre, parce qu’ils m’avaient souvent prêté leur regard, parce qu’ils m’ont dit un jour qui j’étais.

Pêle-mêle et entre autres : Edmund White, Proust, Foucault, Genet, Christopher Isherwood, W.H. Auden, Stephen Spender, Lytton Strachey ou encore Alan Hollingshurst dont j’étais venu chercher une édition originale du premier livre, The Swimming-Pool Library.

Soudain l’émotion m’a rattrapé dans la pénombre des rayons. Comme si les parentés depuis longtemps supputées, les filiations souterraines, les fraternités secrètes unissant ces hommes de papier à travers le temps et l’espace dans un entrelacs de sens et d’expériences, avaient mûri à mon insu dans le silence des bibliothèques et criaient enfin leur vérité étourdissante. Ce territoire résumant une part de ma vie, cette géographie intime pourtant encore largement inexplorée, se dépliait devant moi dans la poussière en suspension, comme la promesse renouvelée de vendanges tardives, m’empêchant presque, dans le peu de temps dont je disposais encore, de réfléchir avec discernement aux livres que je souhaitais le plus acquérir dans l’immédiat. Et d’examiner ce livre-ci et de le comparer avec celui-là, tentant de soupeser calmement chacun de leurs arguments –  intérêt de son contenu, qualité de l’édition, éventuelle dédicace, prix – chaque nouvelle découverte venant bouleverser les priorités arrêtées un moment plus tôt.

medium_the_SP_library.JPGJe crois que si l’on m’avait demandé en sortant la liste exhaustive de mes achats, j’aurais été incapable de la livrer toute. Ce n’est qu’une fois rentré à l’hôtel que je n’ai découvert que mon choix s’était finalement arrêté sur deux livres que je ne connaissais pas de Joseph Hansen, The Prater’s Violet d’Isherwood et bien sûr, la première édition américaine de The Swimming-Pool Library.

Même si c’est ma carte Bleue qui en a subi la brûlure, je me suis senti un instant Guillaume de Baskerville, le moine dans Le Nom de la rose qui amasse en panique, les joues rougies par la chaleur de l'incendie, les ouvrages qu’il souhaite sauver de la Bibliothèque en flammes. Comme tout vient à propos, au cours de mon exploration des rayonnages, je me suis retrouvé nez à nez avec le recueil d’essais littéraires et militants d’Edmund White, The Burning Library, dont je possède la traduction française, La Bibliothèque qui brûle. Si je l’avais alors ouvert, comme je l’ai fait au moment d’écrire ces lignes, j’aurais pu y lire : « Quelles que soient les intrigues que j’ai élaborées ou endurées, les conceptions de l’artiste auxquelles j’ai tâché d’être fidèle, les contrées lointaines que j’ai parcourues ou hantées en imagination – ce ne sont toutes que des notes en bas des pages que j’ai lues enfant. Merrill ne dit-il pas que nos vies ne sont que « romans déguisés » ? » La vie oui, pour vivre les livres qu’on a lus.

25 août 2007

13 juillet : De la culture en Californie

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Au bout d'une allée serpentant à travers l’étendue verte d’un terrain de golf, nous arrivons dans un endroit nommé Land’s End, littéralement le bout du monde, peut-être parce qu’il semble léviter au-dessus de l’océan Pacifique. Là, l'incongru Palace of the Legion of Honor tend ses formes classiques contre le bleu céruléen qui coiffe aujourd’hui San Francisco.

Vision irréelle pour le passant parisien que je suis d'ordinaire, qui à une époque empruntait matin et soir la rue de Solferino et entrapercevait parfois derrière les grilles de l’Hôtel de Salm les jeunes filles de la Légion d’honneur, tailleur bleu marine, cheveux sages, col blanc, fantômes d’une autre époque fuyant le regard des curieux entre les colonnes austères. Pas de jeunes filles rangées en vue ici, sous la lumière drue de Californie baignant la réplique exacte de ce monument parisien, née dans les années 20 du caprice de l’épouse d’un magnat du sucre, Alma Spreckels. Pas de jeunes filles mais des sculptures de Rodin par dizaines dans ce musée qui revendique fièrement en posséder le plus grand nombre, en dehors du musée Rodin de Paris. Les Spreckels avaient la folie des Rodin et de tout ce qui était français en général, comme en témoignent leurs collections qui constituent le fonds originel du musée. Outre des sections importantes dédiées à la peinture italienne, des primitifs jusqu’à la Renaissance, à la peinture hollandaise et flamande des XVIIème et XVIIIème siècles, le Legion of Honor fait en effet la part belle aux impressionnistes (Monet, Renoir, Degas, Manet, Pissaro…) et aux modernes (Cézanne, Picasso, Braque, Matisse…). medium_Palace_Legion_Honor_Salon_LouisXVI.2.jpgMais le plus saisissant reste sans doute les salles consacrées au mobilier français des XVIIème et XVIIIème siècles, mis en scène dans des décors de boiseries authentiques, démantibulées et rapportées d’hôtels particuliers ou de châteaux français, à une époque pas si lointaine où l'on pouvait encore vendre sans crainte son patrimoine architectural par caisses entières à de riches collectionneurs étrangers. Je me suis rendu compte à mesure de mes visites que c’était une constante de beaucoup de musées américains nés au tournant du XXème siècle que d’accorder une telle hégémonie aux œuvres d’origine européenne et singulièrement française. Les plus belles pièces de mobilier de l’Ancien Régime que j'ai pu voir, les rares rescapés du mobilier royal parvenus jusqu’à nous, ont élu domicile depuis longtemps sur le sol américain. Cette obsession pour l'Europe et le goût français a longtemps dominé les orientations des grandes institutions culturelles américaines, reflet de la recherche de distinction de leurs mécènes issus de l’élite WASP. Au point que la fréquentation exclusive de ces lieux pourrait à la longue persuader que l’art américain n’a rien produit qui soutienne la comparaison. medium_martel.2.jpg

Comme l’explique de manière très documentée Frédéric Martel dans De la Culture en Amérique, cette échelle des valeurs a commencé d’être battue en brèche à la fin des années 1970, lorsque l’explosion des ghettos noirs imposa d'élargir le champ de la culture légitime et d’ouvrir ce vieux modèle figé aux expressions culturelles dites « minoritaires ». Vingt ans plus tard, ce mouvement de réévaluation historique a peut-être quelque chose à voir avec le renaissance du de Young Museum, dans le bâtiment audacieux construit au début des années 2000 dans le Golden Gate Park de San Francisco par les architectes Herzog et de Meuron : où le monolithe opaque depuis l'extérieur se révèle être, quand on y pénètre, un moucharabieh de métal tamisant la lumière autour des fétiches et des masques de cérémonie et offrant un regard en surplomb sur toute la ville. medium_de_Young.4.JPGJusqu'ici parquées dans un bâtiment de style colonial, les abondantes collections d’arts des civilisations précolombiennes, africaines, de Papouasie – Nouvelle Guinée et de Nouvelle Zélande, côtoient désormais fraternellement la collection d’art américain, depuis ses expressions un peu frustres d'avant l'Indépendance en passant par son paysagisme académique au XIXème (aussi monumental qu’ennuyeux à mes yeux) jusqu’à la singularité de la peinture figurative et réaliste de la côte Ouest au XXème siècle – à rebours du rouleau compresseur de l’expressionnisme abstrait de New York. Les  transitions entre les collections achèvent de brouiller les frontières traditionnelles et de subvertir les vieilles hiérarchies, et l'on se retrouve soudain au cœur d'une curieuse chambre d'échos, où l’artisanat des indiens d’aujourd’hui répond à la poterie maya vieille de 1500 ans et où la création contemporaine réactualise des motifs, des techniques, des matières utilisées depuis des millénaires. Où commence l’art, où finit le musée ? Interrogations hélicoïdales pour colloques feutrés. Les réponses, à vrai dire, m’importent moins que la confusion qu’elles génèrent dans un esprit saturé de beau après trois heures de visite et bientôt obsédé par un seul but : s’asseoir et manger.

Si l’on en croit Mike Davis dans City of Quartz, cette tendance historique à l'affranchissement des canons européens pour une reconnaissance de la cultural diversity a fonctionné totalement à l’envers à Los Angeles. Dans les années 1980, les promoteurs immobiliers et leurs partenaires financiers ont entrepris de redorer le blason du centre-ville de L.A., dont la valeur périclitait, en tentant d’en faire un pôle d’attraction culturel d’envergure mondiale. D’où une frénésie de monumentalisme culturel dont les expressions les plus réussies ont été le Walt Disney Concert Hall dessiné par Frank Gehry et le J. Paul Getty Center conçu par Richard Meier, les deux architectes fétiches de la région. Selon ses autorités qui s’en vantent, le Getty Center a été le musée le plus cher jamais construit sur le sol américain (300 millions de dollars) et sa dotation, dont les intérêts servent à financer son fonctionnement, est l’une des plus importantes des Etats-Unis (3 milliards de dollars).

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Pour Mike Davies, « cette floraison d’art public et de monumentalisme est allée de pair avec une désertification culturelle du reste de la ville. […] Depuis la fin des années soixante-dix, faute de subventions municipales, les écoles assurent de moins en moins l’enseignement de la musique et des arts plastiques, les principaux ateliers communautaires ont fermé, les clubs de jazz disparaissent les uns après les autres, la danse afro-américaine s’est retrouvée à la rue, le théâtre communautaire s’étiole, le cinéma noir ou chicano reçoit de moins en moins d’aides et le muralisme de East L.A., pourtant connu dans le monde entier, a presque disparu ».

medium_Getty.JPGUn mois en Californie, c’est trop peu pour que je sois en mesure de juger de l’acuité d’un tableau aussi noir, de le nuancer voire de l’infirmer, comme l’ont fait certains depuis la parution du livre de Mike Davis. Cependant, à considérer les choses depuis les hauteurs de Sepulveda Pass où la masse blanche du Getty domine tout Los Angeles, je me dis que son ouverture à la fin des années 90, avec son tropisme européen et francophile coulé dans le béton, avait quelque chose de fâcheux, de l’ordre du déni, au sein de la ville la plus multiculturelle des Etats-Unis.

21 août 2007

12 juillet : Les libertés de demain

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Castro, le mythique quartier gay de San Francisco, est source de déception pour le promeneur qui y cherche l’odeur de souffre et de poudre d’une utopie concrète, entreprise de libération des mœurs autant que d’émancipation politique. Ce matin-là, il n’y trouve que les reliefs d’une vague née dans les années 70 pour se briser une dizaine d’années plus tard sur les récifs du sida et de la moral majority triomphante. Peut-être s’est-il passé quelque chose là il y a deux décennies, mais aujourd’hui Castro a plutôt l’air –  avec ses drapeaux arc-en-ciel, ses magasins, ses fresques murales – d’un conservatoire de la vie gay. C’était sans doute un peu le surinvestir que d’y traquer les signes des luttes et des libertés qui pourraient être celles de demain. Ou bien, prisonnier de son histoire, Castro s'est-il refusé au touriste naïf.

 

Quand quelques jours plus tard nous sommes allés boire un verre un soir dans un bar lounge du quartier en compagnie de Jason, un ami d’Adolpho rencontré à L.A., étudiant en architecture à Berkeley, Castro semblait absolument mort, plus mort encore qu’aucun soir de semaine en plein hiver à Paris dans le Marais.

20 août 2007

11 juillet : Fortune cookie

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Il nous a bien fallu une heure de marche, je crois, pour traverser le Golden Gate Park - qui troue horizontalement la ville de San Francisco à l’ouest depuis l’océan Pacifique - et y dénicher, presque par hasard, quasi-découragés,  le jardin japonais traditionnel qu'il abrite. Moyennant cinq dollars, son portail en bois s'ouvre sur un ruisseau se faufilant au milieu d'une rocaille, au pied d'une pagode rouge vermoulue et d'un très beau bouddha en bronze du XVIIIe siècle. Créé en 1894 à l'occasion d'une foire internationale, il est, nous dit-on, le plus vieux jardin japonais des Etats-Unis. Ce qui reste pour moi une curiosité un peu irréelle et propice à la rêverie n'est pas tout à fait rare ici, puisque, renseignements pris, on recense au moins quatorze jardins de ce genre aux Etats-Unis, dont trois pour la seule Californie. Quatorze, je carresse ce chiffre, comme autant de motifs sur lesquels reconstruire en esprit un Orient personnel fantasmé.

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Je devais pourtant en visiter seulement deux, le second étant celui de la fondation Huntington à Pasadena. Avec son armée de bonzaïs multiséculaires et sa maison japonaise étirant sur l'étang un reflet ponctué de nénuphars, le jardin de la Huntington est sans doute plus troublant que le Japanese Tea Garden de Golden Gate Park. Néanmoins, ce dernier garde à mes yeux un autre attrait : c’est là que naquit le fameux fortune cookie, ce petit gâteau cornu et creux abritant un court message prophétique, servi aujourd’hui dans les restaurants chinois du monde entier. Il fut inventé à la fin du XIXe siècle par Makato Hagiwara, jardinier japonais dont la famille conserva la charge du Japanese Tea Garden quasiment depuis sa création jusqu’en 1942. A cette date, comme des milliers d’autres Japonais vivant sur le territoire américain, Makato Hagiwara et sa famille furent internés dans un camp jusqu’à la fin de la Seconde guerre mondiale. Ils ne furent pas autorisés ensuite à se réinstaller dans leur jardin. Mais l'on finit néanmoins par reconnaître leurs mérites… en leur élevant une statue. J'ignore si Makato Hagiwara fut averti de son sort par l'un de ses biscuits.

medium_fortune_cookie.JPGJ’avoue n’avoir convaincu K. de traverser à pied tout le Golden Gate Park depuis son entrée dans le quartier d'Haight-Ashbury que pour boire un thé vert servi par des Japonaises en kimono et lire ma destinée dans un fortune cookie. Sans doute investi de trop d’espoirs, ce dernier s’est ingénié à me décevoir : «  Keep your feet on the ground even though friends flatter you ».  Je ne sais pour qui ce message était le plus désagréable, mes amis ou moi ; les intéressés apprécieront. Celui de K. ouvrait des horizons philosophiques plus larges : « Life is a tragedy for those who feel and a comedy for those who think ». Very well, mais qu’en est-il pour ceux qui à la fois pensent et ressentent ?

13 août 2007

10 juillet : What kind of Picassos do you guys collect ?

medium_bubbles.JPGA notre arrivée à San Francisco, nos valises à peine déposées à l’hôtel, nous avons fait quelques pas dans Union Square et sommes tombés en arrêt devant l’une des nombreuses vitrines de la Weinstein Gallery, galerie d’art exposant une telle quantité de Chagall et de Picasso qu’on pouvait se demander à première vue s’il ne s’agissait pas d'habiles reproductions. Ses portes largement ouvertes sur la rue – à la différence des galeries françaises où il semble qu’il faille montrer patte blanche (et il y a constamment l’anxiété que celle-ci ne soit jamais assez blanche) – nous ont finalement décidé à entrer.

Alors que nous nous demandions encore comment il était possible qu’une galerie privée puisse se trouver avoir une bonne cinquantaine de Chagall et au moins une dizaine de Picasso à la vente, une petite brunette d’une vingtaine d’années s’est intéressée à nous. Un peu naïvement, nous avons pensé qu’au-delà de la politesse intéressée des sales assistants dans tout magasin américain, qui les pousse à vous sauter dessus à coups de « How are you today ? », elle était curieuse, avec un père originaire de Paris comme elle s’est empressée de nous le dire, des deux jeunes Français amateurs d’art que nous nous sommes révélés être. Notamment en nous intéressant aux deux très beaux de Chirico exposés là (« 650 000 dollars each »).

Elle nous a alors entraîné dans une visite commentée des œuvres récentes d’Enrico Donati, surréaliste méconnu (du moins de moi) et néanmoins encore bien vivant, avant de nous donner une invitation au très select « champagne opening » organisé en son honneur au de Young Museum. J’imagine que les informations qu’elle avait glanées sur nos professions ont dû la leurrer sur le niveau de nos revenus. Les réponses fantaisistes de K. à ses questions ont achevé de la ferrer à nos basques : « We have a lithograph by Francis Bacon », « My mother lives in L.A. ».

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La mère californienne de K. devait avoir l’odeur de la poule aux œufs d’or. Aussi l'ingénue a-t-elle fini par rameuter le directeur de la galerie –  lunettes rondes et cheveux rasés sur les tempes, ventre bizarrement proéminent et saucissonné dans un gilet. Celui-ci n’a pas tardé à se répandre en compliments qui ont terminé de me mettre mal à l’aise (« You guys should pay taxes for being so cute ») pendant qu’il nous offrait une visite privée de l’annexe de la galerie, à porte verrouillée derrière nous. Toute retraite immédiate coupée, il nous a encore fallu parer aux assauts de l’assistante.

- Elle : « So, what kind of Picassos do you guys collect ? »

- Moi : « Euh... Actually we don't have any Picasso... yet. But we love the blue ones ! »

Avant de pouvoir nous échapper, nous nous sommes encore laissé traîner devant un dessin du Maître, qui assurément devait nous plaire. Doté de proportions classiques très belles, il me rappelait un peu les gouaches au Minotaure qui m’avaient effectivement beaucoup plu lors de l’exposition Picasso / Dora Maar au musée Picasso l’année dernière. Ce dessin nous était proposé pour la bagatelle de 75 000 dollars.

Pendant les septs jours que dura notre séjour, nous devions systématiquement opérer un détour  compliqué pour éviter de passer à nouveau devant la galerie qui se trouvait pourtant très souvent sur notre chemin pour partir ou revenir à notre hôtel.

Illustration : Enrico Donati, « Cellule entourée d'une enveloppe sécrétée par elle-même », huile sur toile, 1947.

11 août 2007

8 juillet : ALCATRAAZZ !

medium_Golden_Gate.JPGNotre départ pour San Francisco a pris l’allure d’un événement, comme plus tard devait l’être notre retour. Chaque parent d’Adolpho y est allé de son conseil logistico-touristique, s’est proposé de nous emmener à l’aéroport et de nous prêter quelque chose qui pourrait nous être utile là-bas : qui un téléphone portable, qui des coupe-vents (que finalement nous n’avons pas emportés mais que nous aurions supportés les soirs où une brise marine glaciale s’est abattue sur la ville). L’une des plus enthousiastes a sans conteste été la belle-mère de la sœur d’Adolpho, Carrie. Caricature à peine croyable de l’Américaine boulotte et gueularde, si ses origines grecques n'étaient dans le même temps aussi affirmées. Après dix minutes passés à côté d’elle à table ou en voiture, mes oreilles commencent à bourdonner comme à la sortie d’une boîte de nuit. Intrusive, épuisante, mais aussi sincèrement généreuse et serviable, elle est un spectacle permanent, comme lorsqu’elle nous déclara à la sortie du film Transformers avec le ton tonitruant qu’elle ne quitte jamais : « I LOVED LOVED LOVED LOVED THAT MOVIE ! ».

Pour nous signifier à quel point nous ne pouvions éviter de visiter la prison désaffectée d’Alcatraz, elle hurlait « ALCATRAAZZ ! », roulant des yeux, le visage extatique, comme si elle venait de s’en échapper.

5 juillet : No oral sex

J’ai de longues conversations avec R., le père d’Adolpho. De longs monologues devrais-je plutôt dire, à peine ponctués par quelques interjections affirmatives de mon initiative, de plus en plus courtes à mesure que ses prises de parole s’étirent. Ce sont le plus souvent des histoires sinueuses enchaînées sans temps mort et sans réel lien logique entre elles. On s’attend à une conclusion en forme de morale, venant justifier de tels développements, mais elle vient rarement, soit qu’elle soit volontairement laissée en transparence de son propos, soit peut-être qu’il n’y en ait pas, que l’homme souhaite simplement capter votre attention, qu’il ait « besoin de parler » comme dirait K.

Mais c’est faire peu de justice à cet homme prévenant et attentionné, ce charmeur encore séduisant à l’approche de la soixantaine, peau brune, dents blanches, parlant toujours mezzo voce (au contraire de la mère d’Adolpho dont la voix aux accents latino en anglais n’est pas sans rappeler celle de Gonzo, l’étrange créature violette au nez crochu du Muppet Show). Sa bienveillance va jusqu’à une certaine forme de paternalisme, qui à ma surprise ne me pèse pas, tant il reste non contraignant.

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Comme lorsqu’il était venu une fois vers K. et moi pour nous demander si tout allait bien. Puis comme souvent lorsqu’il souhaite faire passer un message, il a pris son propre exemple, assurant que parfois dans certaines réunions, il restait silencieux mais que cela ne signifiait pas qu’il s’ennuyait, mais qu’il appréçiait simplement le fait d’être là. Manière indirecte, pleine de tact, de nous demander s’il en allait de même pour nous. Ce à quoi je lui ai répondu que je pouvais à peine parler à cause de l’aphte qui entamait ma langue depuis quelques jours. Il m’a alors demandé de le suivre dans la cuisine où il nous a servi à tous les deux un verre d’un liquide pour bains de bouche vert fluorescent comme l’uranium dans un épisode des Simpson et m’a invité à se rincer la bouche avec, comme lui. Après être allés le recracher chacun de notre côté, il m’a prévenu : « now the medical part ». Une mise en garde sur le caractère contagieux des aphtes a suivi, avec exemple à l’appui d’un cousin du Nicaragua à qui sa femme avait demandé le divorce après qu’elle eût contracté un herpès vaginal dont elle attribuait injustement l’origine aux infidélités de son mari. Mise en garde que R. conclut par ces mots : « So, no oral sex ! ».

09 août 2007

4 juillet : Four – O – Five / Fourth of July

medium_405.JPGTout au long de l’incontinente freeway 405 qui irrigue depuis Los Angeles tout le comté d’Orange, la monotonie des panneaux verts indiquant la prochaine sortie. Quand ce n’est pas un mall de luxe qu’ils signalent - Irvine Spectrum, Fashion Island… mais peut-être surtout South Coast Plaza, le plus grand centre commercial de la côte Ouest, couvrant pas moins 250 km2 et accueillant 24 millions de visiteurs par an, soit six fois plus que le Louvre... -, c’est une université  (UCLA, California State University de Long Beach, University of California d’Irvine…). Quand ce n’est ni l’un ni l’autre, c’est qu’il s’agit d’un aéroport : LAX, l’aéroport de Los Angeles, celui de Long Beach ou encore le John Wayne Airport de Santa Ana. Mais combien en ont-ils au juste ?

*

medium_4juillet.JPGEn prévision des fêtes du Fourth of July, un agent immobilier avait planté sur la pelouse de nos hôtes, comme sur celle de leurs voisins dans toute la rue, un petit drapeau américain auquel était agrafée sa carte de visite. Bel exemple de patriotisme commercial. Haussant les épaules avec une moue sceptique, R. me confie que lui-même ne sort plus le drapeau à cette occasion depuis quelques années, mais qu’il n’enlèvera pas pour autant le fanion non sollicité : « Les gens d’ici ne comprendraient pas ».

08 août 2007

3 juillet : Sur la banquette arrière

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Sur la banquette arrière de la voiture, j’ai soudain les larmes aux yeux et je serre fort la main de K. Peut-être est-ce la fatigue, peut-être suis-je simplement heureux d’être là.

3 juillet : Are we winning the war ?

 

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En chemin vers des appartements qu’Adolpho souhaitait visiter downtown et à West Hollywood, l’agent immobilier - un latino évaporé ponctuant chacune de ses phrases d’un « Oh my god ! » qui faisait lever les yeux au ciel à la mère d’Adolpho – remarque une publicité pour une station de radio affirmant offrir le plein d’essence à chacun le vendredi suivant. Et de se tourner vers nous pour nous demander : « Are we winning the war ? »

Futuropolis

medium_city_of_quartz.JPG« Dans le secteur ethniquement « pur » (95 % de Blancs) qui couvre le nord du comté de San Diego et le sud du comté d’Orange – véritable « futuropolis » peuplée de communautés fermées et de pôles technologiques –, les associations de propriétaires, soutenues par les commerçants, ont déclaré une guerre hystérique aux immigrés, force de travail bon marché pourtant indispensable au mode de vie de la race des seigneurs. Dénonçant le comportement infâme de ces malheureux qui, par exemple, n’hésitent pas à uriner sur la voie publique, les propriétaires d’Orange, de Costa Mesa, de San Clemente, d’Encinitas et d’autres localités de la « Gold Coast » demandent l’intervention de la police contre les campements de ces travailleurs mexicains ou centre-américains sans papiers qui se regroupent tous les matins aux carrefours dans l’attente d’une embauche. Comme il n’y a pratiquement pas de logement bon marché dans les 140 kilomètres qui séparent le barrio de Santa Ana des quartiers hispaniques d’East San Diego, ces milliers de journaliers et leurs familles – successeurs hispanophones des travailleurs agricoles décrits jadis par Steinbeck – subsistent clandestinement dans des abris de fortune et des campements improvisés dans les taillis et les collines, souvent à proximité de somptueuses résidences, dont les propriétaires millionnaires veulent désormais en finir avec le « fléau » de l’immigration. »

Mike Davis, City of Quartz : Los Angeles, capitale du futur.

07 août 2007

2 juillet : Un petit coin de bannière étoilée

La famille d’Adolpho qui m’accueille et chez qui K. était déjà installé depuis une semaine est sans doute une famille latino américaine comme tant d’autres, ayant réussi aux Etats-Unis au-delà de ce que leur pays d’origine, en l’occurrence le Nicaragua, aurait pû leur offrir. Concrétisant un rêve inaccessible à la majorité de ses semblables partis tenter leur chance aux Etats-Unis et cantonnés dans les jobs non qualifiés que les blancs leur ont abandonnés, R., le père d’Adolpho, à force de cours du soir et de semaines passées sur des chantiers loin de sa famille, y a conquis son petit coin de bannière étoilée. Sa propre entreprise de BTP. Une maison avec piscine au sud de L.A., dans le comté d’orange (surnommé « le triangle d’or » parce que son climat méditerranéen y a attiré une concentration exceptionnelle de riches qui ont fait exploser les prix de l’immobilier depuis les années 80). Et quatre grosses cylindrées. Celles-ci dépassent d’ailleurs de loin en luxe la maison, ce qui n’est pas tout à fait absurde, si l’on tient compte du temps passé sur la route et dans les embouteillages ici.


podcast

medium_Newport_Beach.2.JPGPlus que les lieux, ce qui impressionne ma rétine pour le moment, ce sont d’ailleurs les trajets en voiture. Que ce soit avec les parents d’Adolpho dans leur grosse jaguar grise ronronnante en route vers les malls labyrinthiques, ces centres commerciaux géants, peuplés de californiennes désoeuvrées risquant l’overdose de luxe français. Ou seul avec K. dans la vieille BMW blanche et sans rayure quand nous explorons prudemment les alentours de la zone pavillonnaire où nous résidons. Ou bien encore dans le coupé Mercedes d’Adolpho, lorsqu’il file le soir sur les freeways sous le ciel mauve luminescent au milieu de l’étendue infinie des lumières de la ville. La radio débite alors un RnB qui ne semble avoir été inventé que pour cela ou de vieux machins sympathiques comme Prince ou MC Hammer, accrochés comme un chewing-gum à l'asphalte de L.A.

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Même si les retours dans les embouteillages sont une leçon de patience, ces trajets ont au moins pour eux d’être toujours riches de promesses. Promesses que les destinations peinent souvent à tenir jusqu’ici (Newport Beach, Laguna Beach, Santa Monica, West Hollywood de nuit), à quelques exceptions près (le Getty Center, Downtown L.A.). Comme si l’expérience du transit permanent, l’impression de fluidité que les embouteillages n’arrivent pas à entamer, se suffisait à elle-même, surpassait le but du voyage que l’on s’était fixé. Ou comment les freeways donnent à philosopher.

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03 août 2007

1er juillet : Exercice de solitude

Assis seul dans le terminal 2 à Roissy en attendant l’embarquement jeudi dernier, je me disais qu’il faudrait toujours voyager ainsi plutôt qu’en couple ou entre amis. Parce que les longues heures d’attente dans les aéroports ne sont pas propices aux échanges les plus brillants et qu’ils finissent par abêtir complètement : à bout d’attendre, on cherche le moindre prétexte pour amuser ses compagnons de voyage, resuçant de vieilles anecdotes usées jusqu’à la corde ou balançant des traits de plus en plus acérés et de moins en moins drôles. Il est à souhaiter que nos proches soient assez indulgents et fatigués pour en rire et les oublier par la suite. A contrario, les départs sont des moments suffisamment importants pour que l’ennui qu’ils traînent avec eux soit mis à profit pour faire retour sur soi-même. Ils sont du moins toujours pour moi un instant révélateur des mois et des années passés, à l’instar de certaines nuits de veille ou d’insomnie, un exercice de relecture signifiant « voilà où j’en suis » en même temps qu’ils sont l’événement par essence, celui où tout change, où l’on laisse derrière soi ses vielles peaux après une mue, où l’on est déjà l’autre, détaché de ce qui quelques heures à peine plus tôt pesait encore lourdement sur la nuque.

Du moins en étais-je convaincu jusqu’à mon arrivée à Londres, où j’ai pu expérimenter de manière abrupte la contrepartie de cet exercice de solitude du voyageur quand son trajet déraille.

medium_hotesse.JPGParce que mon agence de voyages avait omis de me donner mes billets au format papier à mon arrivée à l’aéroport à Paris et m’avait invité à retirer directement mon boarding pass auprès de British Airways qui m’emmenait jusqu’à Londres, je me suis retrouvé coincé à Heathrow entre deux avions. Virgin Atlantic avec qui je devais faire Londres – Los Angeles refusait de m’éditer mon billet. C’était le début d’un marathon kafkaïen qui m’a vu courir sans cesse du guichet de Virgin, où les hôtesses déclinaient toutes les variantes du refus – professionalisme poli, fermeté agressive, compassion distraite -, jusqu’aux téléphones publics situés à l'autre bout du terminal pour harceler les téléopérateurs impuissants de mon agence de voyages en France, à qui à chaque fois il fallait tout réexpliquer et qui à chaque fois me laissaient entrevoir une issue différente : « c’est réglé, vous n’avez pu qu’à vous enregistrer » puis la fois d’après « c’est de votre faute, nous n’y pouvons rien, il faut maintenant compter sur leur bonne volonté », avant finalement qu’on ne me raccroche au nez. Comme le sentiment d’avoir pris quelque part le mauvais embranchement vers un cul-de-sac et que rien ni surtout personne ne vous indiquera la sortie.

medium_AA.3.JPGJ’ai vu le moment approcher où j’allais me résoudre à débourser les 700 livres sterling qu’on me demandait en remplacement du billet resté à Charles-de-Gaulle. Après sept heures de négociations, d’attente et d’angoisse et 40 livres dépensées en cartes de téléphone, un arrangement a fini par être trouvé avec British Airways qui avait commis l’erreur de me laisser embarquer à Paris sans billet. Et j’ai pu m’envoler pour Los Angeles avec American Airlines… enfin après une heure passée à attendre dans l’avion cloué sur le tarmac que la climatisation soit réparée. Une heure à suer et à étouffer.

Durant le vol, l'angoisse a continué de me poursuivre, à l’idée du débarquement et des formalités de douane – je pensais finir à Guantanamo pour avoir importé sur le territoire américain deux bouteilles d’alcool au lieu du litre autorisé – et je n'ai pas réussi à m’absorber dans la lecture d'un livre ou même l'écoute de mon i-pod. Aussi ai-je nourri la conversation engagée par mon voisin de gauche, un Allemand de 72 ou 73 ans, émigré en Californie depuis les années 50. Il rentrait d’Allemagne où ses deux frères étaient restés pendant tout ce temps. Pour autant que j’ai compris ce qu’il me disait dans son anglais très docteur Folamour et ponctué de légers claquements de ses fausses dents, ils avaient du être séparés pendant des décennies, car ils étaient originaires de l’ex-Allemagne de l’Est. Il était venu aux Etats-Unis pour travailler pour IBM et y avait épousé une Péruvienne (dont il avait eu un fils), décédée l’année dernière. Il me raconta l’année sabbatique qu’ils avaient prise pour sillonner l’Europe et l’Amérique du Sud, ce qui lui était une consolation (« We hat a gud life (cloc) ») et était à mon endroit une invitation à profiter de tout ce que la vie pouvait offrir.

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Arrivé à Los Angeles, j'ai passé la douane sans encombre mais je n’ai pu récupérer ma valise, que j’ai cru perdue jusqu’à ce qu’elle me soit finalement expédiée de Londres, où elle était restée, trois jours plus tard.

02 août 2007

Showroom Dummy

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Arturo B., le son-et-lumière postmoderne d’un ami éponyme.

 
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