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21 mai 2007

Lorsque le goût des jouissances matérielles...

« Il y a un passage très périlleux dans la vie des peuples démocratiques.

« Lorsque le goût des jouissances matérielles se développe chez un de ces peuples plus rapidement que les lumières et que les habitudes de la liberté, il vient un moment où les hommes sont emportés et comme hors d’eux-mêmes, à la vue de ces biens nouveaux qu’ils sont prêts à saisir. Préoccupés du seul soin de faire fortune, ils n’aperçoivent plus le lien étroit qui unit la fortune particulière de chacun d’eux à la prospérité de tous. Il n’est pas besoin d’arracher à de tels citoyens les droits qu’ils possèdent ; ils les laissent volontiers échapper eux-mêmes (…)

« Si, à ce moment critique, un ambitieux habile vient à s’emparer du pouvoir, il trouve que la voie à toutes les usurpations est ouverte. Qu’il veille quelque temps à ce que tous les intérêts matériels prospèrent, on le tiendra aisément quitte du reste. Qu’il garantisse surtout le bon ordre. Les hommes qui ont la passion des jouissances matérielles découvrent d’ordinaire comment les agitations de la liberté troublent le bien-être, avant que d’apercevoir comment la liberté sert à se le procurer ; et, au moindre bruit des passions politiques qui pénètrent au milieu des petites jouissances de leur vie privée, ils s’éveillent et s’inquiètent ; pendant longtemps la peur de l’anarchie les tient sans cesse en suspens et toujours prêts à se jeter hors de la liberté au premier désordre.

« Je conviendrai sans peine que la paix publique est un grand bien ; mais je ne veux pas oublier cependant que c’est à travers le bon ordre que tous les peuples sont arrivés à la tyrannie. Il ne s’ensuit pas assurément que les peuples doivent mépriser la paix publique ; mais il ne faut pas qu’elle leur suffise. Une nation qui ne demande à son gouvernement que le maintien de l’ordre est déjà esclave au fond du cœur ; elle est esclave de son bien-être, et l’homme qui doit l’enchaîner peut paraître. (…)

« Il n’est pas rare de voir alors sur la vaste scène du monde, ainsi que sur nos théâtres, une multitude représentée par quelques hommes. Ceux-ci parlent seuls au nom d’une foule absente ou inattentive ; seuls ils agissent au milieu de l’immobilité universelle ; ils disposent, suivant leur caprice, de toutes choses, ils changent les lois et tyrannisent à leur gré les mœurs ; et l’on s’étonne en voyant le petit nombre de faibles et d’indignes mains dans lesquelles peut tomber un grand peuple…

« Le naturel du pouvoir absolu, dans les siècles démocratiques, n’est ni cruel ni sauvage, mais il est minutieux et tracassier. »

Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique,  Livre II, 1840 (10/18, 1963).

18:45 Publié dans Mots volés | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : Tocqueville

12 mai 2007

Territoire mental

medium_virginia.jpg« Le pays d’un écrivain est un territoire mental ; et nous courrons le risque d’une désillusion si nous essayons de transformer ces villes fantômes en briques et en mortier tangibles. »

V.W. (The Essays of Virginia Woolf)

18:00 Publié dans Mots volés | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : Woolf, écrire

08 mai 2007

Sa lenteur

Il se leva à contrecoeur, tituba jusqu’à la salle de bains, la tête basse et les épaules voûtées comme sous le poids des obligations qu’il aurait à remplir toute la journée. Le radio-réveil avait commencé à dévider son babillage sérieux depuis trop longtemps pour qu’il continue à retenir sous la couette entre sommeil et conscience toutes ces minutes trop courtes.

Il ne jeta pas même un regard à son visage encadré par la glace au dessus du lavabo quand il entreprit de le mouiller, de le savonner puis de se raser. L’aurait-il fait d’ailleurs qu’il n’aurait sans doute vu qu’une reproduction peu flatteuse de ses traits : avec ces yeux encavés, ce nez gonflé, il devait ressembler à un de ces masques en latex pour films d’horreur. Mais à vrai dire, il lui était difficile de juger, son regard entièrement tourné vers un abîme intérieur de silence et de contemplation dont il repoussait le moment de se détacher.

Il enjamba avec des gestes mal assurés de vieillard la baignoire pour se doucher. La vapeur d’eau s’élevant dans la pièce, le bruit des anneaux du rideau de douche tirés sur leur tringle, la trace humide laissée par son pied sur le tapis de la salle de bains lui étaient plus tangibles, plus accessibles que son corps qui refusait encore en cet instant de se prêter à cette existence.

L’œil hypnotisé par les chiffres rouges du radio-réveil, il se sécha et s’habilla. Rien à faire, son costume et sa chemise blanche qu’il avait choisis méticuleusement ajustés à sa taille étaient ce matin ceux d’un autre. Debout devant sa bibliothèque, il but son thé à petites gorgées : de nouvelles affinités entre certains auteurs lui sautaient soudain aux yeux. Une découverte qui donnerait matière à recomposer sa géographie littéraire. C’était bien le moment de jouer au jeu des quatre coins. Manteau enfilé, sa serviette en cuir à la main, il résista le plus longtemps qu’il put à l’injonction de partir. Il aurait voulu épouser sa lenteur. Il céda finalement et franchit la porte d’entrée, non sans avoir jeté un long regard circulaire sur l’appartement. Tout était à sa place et aucun prétexte ne s’offrait plus à lui pour aggraver son retard. Il ferma la porte, descendit les escaliers au pas de course puis marcha à grandes enjambées pressées vers le métro.

Il savait confusément depuis le réveil que, tout au long du trajet en métro puis en RER vers l’université où il devait exposer ses travaux de doctorant devant une assemblée de pairs, la tentation de rebrousser chemin ne ferait que croître. Elle culminerait à l’approche des bâtiments de la faculté, cet amas de cubes de béton sans âme entouré d’une nature défaite, dont il se demandait toujours quel architecte misanthrope avait pu être l’auteur. Bravant les visages et les physiques décourageants de la petite foule académique stationnant devant l’amphithéâtre, il se jetterait presque sur l’organisateur du colloque afin de s’ôter définitivement toute possibilité de retraite.

Des images d'encre

medium_excentriques.jpg« Quand le capitaine Thicknesse était en colère (ce qui était son état ordinaire), ou quand il avait peine à expliquer en sa faveur une circonstance délicate, il exsudait comme une pieuvre des images d’encre qui lui permettaient de camoufler les faits tout en captivant son public. »

Edith Sitwell, Les excentriques anglais.

18:10 Publié dans Mots volés | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Edith Sitwell

06 mai 2007

Avenir

On dit que Michel Foucault, peu de temps avant sa mort, confia à l’un de ses proches : « Je crois que nous sommes enfin débarrassés des gens qui n’avaient que leur haine pour escalader leur avenir. » Je l’ai connu plus lucide.

03 mai 2007

Regrets éternels

21h17. Extrait d'une dépêche AFP : "Nicolas Sarkozy, candidat UMP, a affirmé ce soir qu'il restait "deux jours pour dire adieu à l'héritage de Mai 68", lors d'une réunion publique à Montpellier".

01 mai 2007

Ses quelques talents

« Ses quelques talents paraissaient dérisoires par rapport à ses aspirations vagues et illimitées. »

Michael Holroyd, Lytton Strachey : A Biography.

11:00 Publié dans Mots volés | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Strachey

 
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