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28 février 2007

Je ne puis regretter...

medium_borges-sky.2.jpg« Je ne puis regretter la perte d’un amour ou d’une amitié sans songer qu’on ne perd que ce qu’on n’a pas réellement possédé. »

Jorge Luis Borges, « Nouvelle réfutation du temps », Enquêtes.

11:25 Publié dans Mots volés | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Borges, temps

13 février 2007

Tous les mystères de la mémoire et toutes les agonies du désir

« L’homme sait qu’il y a dans l’âme des nuances plus déconcertantes, plus innombrables, et plus anonymes que les couleurs d’une forêt automnale… Et pourtant il croit que ces nuances, et toutes les façons dont elles se fondent et se métamorphosent les unes dans les autres, peuvent être représentées par un mécanisme arbitraire de grognements et de glapissements. Il croit que de l’intérieur d’un agent de change sortent réellement des bruits qui suggèrent tous les mystères de la mémoire et toutes les agonies du désir. »

G.K. Chesterton

13:05 Publié dans Mots volés | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Chesterton

11 février 2007

Ce discret ratage

Il pensait souvent à sa vie comme à une courbe mathématique, une suite de points reliés entre eux, marquant les grandes étapes de sa trajectoire, et qui pour tout autre que lui aurait pris l’allure d’une mise en orbite vers le succès. Il lui semblait être le seul à connaître le coefficient exact de la courbe, à avoir conscience de l’infléchissement infinitésimal qui la faisait dévier insensiblement chaque jour un peu plus de sa cible, comme une fusée donne l’impression d’avoir réussi sa lancée, alors qu’elle ralentit imperceptiblement et s’apprête d’un instant à l’autre à piquer du nez vers la terre ferme. Un peu effaré, il se faisait le comptable de sa passivité à laisser échapper un objectif dont il ne savait pas s'il avait même un jour été le sien ou bien simplement celui que les édiles du système éducatif et les témoins impressionnables de sa précocité lui avaient assigné par un excès de confiance irrationnel placé en lui.

Il guettait le moment où ce discret ratage deviendrait évident également aux yeux des autres. A certaines occasions déjà, il croyait débusquer dans leur regard une interrogation à propos d'un flottement qu'il avait laissé s'installer dans la conversation, trahissant - allez savoir - ses doutes, son manque d’envie ou d’ambition, cette faille, son absence.

07 février 2007

Un égoïsme très doux

medium_masque.2.gif« Chacun se retranchait dans un égoïsme très doux. Toutes les passions étaient tolérées. La terre était dans une accalmie chaude. Les vices y croissaient avec l’inconscience des larges plantes vénéneuses. L’immoralité, devenue la loi même des choses, avec le dieu Hasard de la Vie ; la science obscurcie par la superstition mystique ; la tartuferie du cœur à qui les sens servaient de tentacules ; les saisons autrefois délimitées, maintenant mélangées dans une série de jours pluvieux, qui couvaient l’orage ; rien de précis, ni de traditionnel, mais une confusion de vieilleries, et le règne du vague. »

Marcel Schwob, « L’incendie terrestre » in Le Roi au masque d’or.

10:05 Publié dans Mots volés | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Schwob

02 février 2007

Un crossover peu banal

Cette époque vit la fortune d’une cantatrice au talent un peu spécial, Céline Petipet, qui prétendit un temps réconcilier l’art lyrique avec la tradition disparue du pétomane. Ses spectacles consistaient pour l’essentiel à redoubler ses vocalises d’une salve de pets ou bien à moduler à l’aide de son seul fondement des airs connus tirés des plus grands opéras. Comme pour démentir son patronyme, dont elle allait répétant qu’il s’agissait de son vrai nom, ses prestations avaient rapidement fait grand bruit et attiré une foule croissante de spectateurs, recrutés majoritairement dans les classes moyennes supérieures, à l'instar de son illustre prédécesseur, Joseph Pujol, qui avait fasciné la bonne société de la Belle Epoque grâce à son interprétation d'« Au clair de la lune » au flutiau.

Céline Petipet n’avait affirmé sa vocation de cantatrice pétomane que sur le tard, et bien malgré elle. Cantonnée jusqu’ici au répertoire lyrique traditionnel et à une notoriété ne débordant guère le cercle des abonnés à l'opéra de la capitale, elle avait inopinément découvert ses prédispositions un soir au théâtre du Châtelet lors d’une représentation de Don Giovanni de Mozart, quand à l’issue d’un « Crudele? - Ah No, Mio Bene!...» assez quelconque, elle avait laissé échapper un vent retentissant. Tandis que la consternation avait glacé in petto les fauteuils d’orchestre, l’hilarité avait rebondi de balcon en balcon jusqu’au poulailler. Rouge de honte, la soprane avait alors déserté la scène, où sa doublure en jeans et pull informe l’avait remplacée au pied levé. Pudeur ou charité, le journaliste du service Culture de La Croix présent dans la salle ce soir-là n’en fit pas écho dans sa chronique.

Cet épisode ne serait sans doute pas parvenu jusqu’à nous s’il n’avait été suivi d’une rencontre qui allait complètement changer la destinée de Céline Petipet. Traumatisée depuis cette soirée fatidique, elle n'avait pu se résoudre à remettre les pieds sur les planches de peur de connaître un nouveau moment d’abandon. Ni l’hypnose, ni le changement de régime alimentaire auquel elle s’était astreinte afin de limiter sa propension aux flatulences n’avaient eu raison de cette crainte. Jusqu’au jour où un petit homme jovial s’était présenté à son domicile et avait insisté pour qu’elle lui accorde quelques minutes, ce que par lassitude autant que par désoeuvrement elle avait fini par faire. Nul ne sait exactement ce qui fut dit ce jour-là, quels mots le petit homme, patron d’un cabaret nommé « L’Escarpolette », sut trouver pour convaincre Céline Petipet de tirer parti du sort qui s’était abattu sur elle et de donner une inflexion radicale à sa carrière. Toujours est-il qu’il ne se passa pas ensuite trois mois avant les premières représentations à « L’Escarpolette » de son spectacle d’un genre tout nouveau. Le bouche à oreille fit son office et en six mois, elle accéda à la notoriété médiatique que l’exercice exigeant de son art lui avait jusqu’ici refusé.

La consécration advint lorsqu’une émission de télévision dominicale destinée à un public familial révéla juste avant le journal de vingt heures à la France incrédule et ravie ses étonnantes aptitudes. Puis elle signa un contrat avec un prestigieux label de disques allemand qui vit en cette alliance peu banale de talents le crossover susceptible de redresser ses ventes déprimées depuis la crise du marché de la musique classique. Enfin, une grande chaîne de télévision commerciale toujours à l’écoute de l’évolution des goûts de ses spectateurs décida de faire passer un casting afin de constituer une chorale de jeunes pétomanes, dont les progrès seraient mesurés chaque semaine lors d’une émission de prime time. Dès l’annonce du projet, elle fut submergée de candidatures d’adolescents - enregistrements audio à l’appui - toutes plus prometteuses les unes que les autres. Une rumeur insistante circulant sur Internet prêta l’intention à un groupe polyphonique corse d’explorer cette voie dans leur prochain album tandis que la presse magazine populaire annonça qu’une major du disque mettait la dernière touche à un duo de la cantatrice avec l’un de ses artistes maison peinant à renouveler son public de jeunes filles prépubères et de femmes entre deux âges. Puis avec les premières audiences décevantes de la chorale amateur, la marée médiatique reflua presque aussi vite qu’elle était venue, non sans avoir rempli le compte en banque de la soprane. Celle-ci réapparut à intervalles réguliers sur les plateaux des talk shows de nuit pour présenter les toutes dernières resucées discographiques de ses plus grands succès mais ne rencontra plus jamais l’engouement des débuts. Elle se risqua alors à renouer ponctuellement avec une carrière orthodoxe de chanteuse lyrique dans de petits rôles et des lieux peu exposés. Incursions qui lui valurent un retour d’estime de la part du public des mélomanes qui s’étaient détournés d’elle à l’orée de sa gloire et redécouvraient qu’après tout, elle avait une voix.

 
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