Avertir le modérateur

19 décembre 2006

Embedded

Il ne savait pas quand cela avait commencé. A quel moment avait émergé en lui l'impression d'abord vague puis de plus en plus précise que quelque chose n’allait pas, que quelque chose avait mal tourné. Il ne pouvait dater l’instant précis où il avait été envahi pour la première fois par ce sentiment de vacuité et d’échec imminent. Le début de la glissade. Il pistait la trace de ce basculement en fouillant dans ses souvenirs, aux moments les moins opportuns : quand il devait aller rapporter un article défectueux dans un magasin, quand il se trouvait contraint d’exécuter une danse exotique avec une cousine éloignée dans un mariage de famille, quand le père de Carole assis dans son fauteuil posait sur lui un regard démentant son sourire pour lui proposer un apéritif lors d’une visite dominicale. Fallait-il remonter jusqu’à l’enfance, puisque tous les drames s’y jouent ? Il se revoyait, âgé de quatre ou cinq ans, sur la balançoire au fond du jardin de ses grands-parents, sa mère le poussant avec entrain. Vêtu de sa salopette en velours vert et d’un petit t-shirt rayé, il avait soudain vu incrédule les grosses têtes du massif de dahlias sang de bœuf se rapprocher à grande vitesse. Avant de sentir sur son visage et ses avant-bras la caresse de leur feuillage et de s’assommer à demi contre le fragment de muraille antique affleurant à leur pied en bordure du jardin. Oh le rire de sa mère ! La peur n’était venue qu’ensuite, quand elle avait réalisé qu’il pouvait réellement s’être fait mal. Trop tard, il ne retiendrait que cet instant-là, où elle avait oublié de s’inquiéter. Ou bien était-ce ce soir pas si lointain où âgé de vingt ans à peine Carole avait pris l’initiative après deux semaines de drague inoffensive de coller contre ses dents sa langue chaude, baveuse et inexpérimentée dans sa super cinq fatiguée garée devant chez elle ? Une boule de chaleur était alors remontée de son ventre pour exploser à ses oreilles mais il n'était pas absolument convaincu qu'il s'agissait de l’affirmation intempestive de sa sensualité. Il repensait aussi parfois à l’entrevue éclair avec son directeur de mémoire dans les couloirs sombres de la fac après avoir appris qu’il avait brillamment réussi sa maîtrise. Dans un geste inhabituel de sa part, celui-ci avait plaqué sa main sur l’épaule de N. en lui déclarant sur un ton jovial : « Allez, hop, on vous embarque ! ». Toutes voiles dehors vers le troisième cycle et la thèse. Embarqué dans sa propre vie. Voilà, c’était ça. Comme un journaliste embedded dans une armée d’invasion, dont le terrain de jeu n’aurait été autre que lui-même. Attention aux pierres sous les dahlias.

12 décembre 2006

Un vague délicieux

medium_stevenson-foto.gif« Depuis notre jeunesse, nous avons décidé de demeurer dans un vague délicieux en ce qui concerne notre personne, nos aspirations et nos fautes. »

R.-L. Stevenson

10:30 Publié dans Mots volés | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : Stevenson

08 décembre 2006

Disparition d'un décor

Avant même que ce projet de déménagement ne prenne un tour concret, il avait commencé à dépecer l’univers qu’il avait constitué patiemment et avec un goût très sûr depuis quarante ans. Il s’était séparé voilà quelques mois de son étonnante collection de cannes, de toutes époques et de toutes provenances, et qui, atteignant probablement la centaine tapissait le mur de l’entrée en regard d’une partie de sa babylonienne bibliothèque. Cette dernière, qu’il entendait désormais découper en tranches afin de n’en garder que les meilleurs morceaux, étendait son autre bras contre le plus grand des murs du salon et abritait une foule d’objets à même de ravir l’amateur de curiosités : maquettes de bateaux, pendules anciennes miniatures,  objets « premiers » et autres memento mori. Je reste persuadé que cet ordonnancement réfléchi était pour beaucoup dans l’esprit qui régnait alors dans l’appartement de la rue L. Qu'aux flux ininterrompus de parents et d’amis joyeux de tous âges, chaque élément de ce tableau venait susurrer sa partition, distillant à leur insu une petite musique entêtante et intemporelle. Quelque chose comme l'amour du beau.

Il revenait sans doute à celui qui en avait été l'architecte mystérieux de rompre l’harmonie qui s’était créée là au fil des décennies. Mais la dispersion anticipée de ce décor prit pour moi le tour d'une désagréable surprise. Face à mon désarroi muet, son empathie souriante. A-t-il compris que je n'étais pas prêt à cette disparition ?

06 décembre 2006

Une Bibliothèque décente

Sa bibliothèque n’était pas la moindre de ses fiertés. Elle était même véritablement la seule. Quand Carole n’était pas dans les parages, il lui arrivait de placer une chaise devant les trois meubles en stratifié qui couvraient l’un des murs du salon de leur petit deux pièces. La contemplation de leurs rayons lui procurait une satisfaction inégalée dans les autres aspects de sa vie. Parfois, il se demandait s’il ne continuait pas de se lever le matin et de faire les choses qu’on attendait de lui simplement pour avoir les moyens d’enrichir toujours plus sa bibliothèque. Il était avant tout attentif à l’équilibre entre les époques, les genres ou les nationalités représentées mais aussi à son aspect esthétique général, grâce à la variation de la taille des volumes, leur couleur et leur plus ou moins grande ancienneté. Il déplorait d’avoir trop lu la mauvaise littérature contemporaine qui échouait sur sa table de nuit à chaque rentrée littéraire. Celle-ci avait fini par coloniser toutes les étagères du bas et occuper beaucoup trop de place en proportion par rapport aux livres éternels, rangés aux étages supérieurs. Il menait donc depuis deux ans une campagne radicale de discrimination positive afin d’étendre l’empire de l’éternité littéraire, achetant et lisant classique sur classique, surtout ceux que la postérité avait tendance à ranger au second rayon. Il sentit le rapport de force entre les deux camps définitivement basculer à l’arrivée des éditions in extenso de l’Anatomie de la mélancolie de Robert Burton, du Pseudodoxia Epidemica de Sir Thomas Browne et du Zibaldone de Giacomo Leopardi ainsi que de l’intégrale des œuvres du Marquis de Sade reliée en simili-cuir noir par un éditeur à la réputation sulfureuse. Ces monuments de la littérature, chefs d’œuvres illisibles qu’il n’avait d’ailleurs pas vraiment l’intention de lire, lui avaient paru la signature indispensable de la bibliothèque d’un homme de goût, fut-il d’ailleurs à peu près le seul à le savoir. La déroute de la basse littérature fut bientôt totale grâce aux purges régulières qu’il commença de pratiquer dans ses rangs, ses éléments les moins recommandables prenant petit à petit le chemin des bouquinistes. Cet « achèvement », comme il lui était plaisant de l’envisager au sens anglo-saxon du terme, ne trouvait que peu d’écho chez Carole, qu’elle affectât de ne pas en avoir conscience ou qu’elle fût sincèrement fermée aux prétentions de N. Quand elle ne labourait pas les bibliothèques d’anthropologie de la capitale pour sa thèse, mettant en fiches systématiquement ce qui lui tombait sous les yeux avec une constance dans la méthode qui forçait le respect autour d’elle depuis ses premières années de fac, elle s’autorisait, le plus souvent pendant la période des vacances, la lecture de gros romans historico-policiers. C’était à chaque fois une bataille sans merci pour savoir où iraient s’entasser une fois lus ces pavés ventrus dont les pages écornées soulevait le cœur de N. Il tentait de garder son calme lorsqu’il lui expliquait pourquoi aucun autre endroit n’était envisageable que l’entrée ou les toilettes tandis qu’elle persistait sans doute avec une once de cruauté à revendiquer une portion du territoire de la bibliothèque du salon. Quoi, tous ces efforts pour construire une bibliothèque décente seraient anéantis par l’incursion des barbares ?

04 décembre 2006

Le support de mes espoirs

Comment il devient immédiatement le support de mes espoirs dix fois déçus. Dans quelle détresse un silence de sa part, une fin de non recevoir – pire son indifférence, me projettent instantanément. Il me semble alors à chaque fois que tout est fini et chaque fois je voudrais disparaître.

10:45 Publié dans Instantanés | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : refusé

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu