Avertir le modérateur

30 novembre 2006

Le solitaire rature

medium_sd.jpg

Le solitaire rature, le blog littéraire de Stéphane Darnat : "comme un double de moi écrivant".

11:10 Publié dans Liens affectifs | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : Darnat, écrire

29 novembre 2006

Le plagiat de soi-même

« Mais ce qu’on appelle expérience n’est que la révélation à nos propres yeux d’un trait de notre caractère, qui naturellement reparaît, et reparaît d’autant plus fortement que nous l’avons déjà mis en lumière pour nous-mêmes une fois, de sorte que le mouvement spontané qui nous avait guidé la première fois se trouve renforcé par toutes les suggestions du souvenir. Le plagiat humain auquel il est le plus difficile d’échapper, pour les individus (et même pour les peuples qui persévèrent dans leurs fautes et vont les aggravant), c’est le plagiat de soi-même. »

Marcel Proust, Albertine disparue.

19:15 Publié dans Mots volés | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : Proust

Départs

« Car j’ai en moi de grands départs inassouvis. »

Miquel Barceló, Carnets d’Afrique.

12:30 Publié dans Mots volés | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : Barceló, départ

A New York sans moi

Cet après-midi-là, j’ai pris le bus pour la Gare du Nord, déposer ton sac sur le quai du RER. Entre tes affaires, j’avais glissé un gros macaron au café comme tu les aimes, car tu partais à New York sans moi.

J'ai failli...

En retournant au bureau ce lundi matin-là, après une semaine de vacances dans la ville surchauffée et aux trois-quarts vidée, aux questions qu’on ne manquerait pas de lui faire, il avait prévu de répondre : « j’ai failli partir à Cuba ». D’une manière générale, il en était venu à penser que c’était ce qu’il aurait pu répondre chaque fois qu’on lui posait la fatidique question « qu’est-ce que tu as fait ? ». Sa vie ne lui semblait être qu’une suite d’actions ébauchées et jamais concrétisées. Bref, un inventaire de faillites.

Une vie cachée

medium_urnesfuneraires.2.jpg« Mais l’être le plus affligeant est celui qui peut ne se plus désirer, se satisfait de n’être rien, ou de n’avoir pas été ; il dépasse le mécontentement de Job, maudit non les jours de sa vie, mais sa naissance, se satisfait d’avoir existé jusque-là, et d’avoir un titre à une future existence, bien qu’il n’ait vécu que d’une vie cachée, et pour ainsi dire avortée. »

Sir Thomas Browne, Les Urnes funéraires.

28 novembre 2006

Toute sa vie en fiches

Dépouiller, découper, coller, trier, classer, ranger. Il avait entamé cette tâche sans fin au sortir de l’adolescence, avec les premiers journaux achetés. Inquiet de la rapidité avec laquelle les exemplaires du Monde, de Libération et de Télérama, qui s’entassaient en piles bien alignées sous son lit, bientôt grimpaient à l’assaut des murs de sa chambre, il n’avait pu pourtant se résoudre à les jeter sans plus de cérémonie. Il avait alors commencé à ne garder que les articles qui éveillaient son intérêt. Ceux-ci le plus souvent portaient sur des auteurs à lire ou déjà lus. Progressivement, il élargit le champ de cette manie aux livres et aux auteurs qu’il pensait ne jamais lire : en somme, leur présence dans cette anthologie personnelle le dispensait définitivement de le faire. Aux articles sur la littérature, vinrent ensuite s’adjoindre ceux portant sur la philosophie, la musique, la peinture, les films et les réalisateurs de cinéma, les lieux et les monuments qu’il jugeait « baroques ». La grossesse rapide des chemises cartonnées de couleur dans lesquelles il compilait le fruit de ses découpages le contraint un jour à opérer un saut logistique qui allait révolutionner ses méthodes de classement. Il acheta de gros classeurs comme l’on en voyait alors à la télévision dans les fictions se déroulant en entreprise, ceux-ci semblant là invariablement pour signifier le stress et la surcharge de travail auxquels étaient soumis les protagonistes. Il compléta cet achat par un lot de plusieurs centaines de pochettes plastifiées et perforées. Le grand œuvre s’annonçait : chacun des différents fragments collectés patiemment au fil du temps et collés sur des feuilles de papier blanc de format A4 venait désormais prendre sa place par ordre alphabétique dans un classeur. Année après année, les classeurs s’étaient multipliés au point d’occuper deux étagères de sa bibliothèque bon marché au design scandinave. Cette persévérance suscitait un amusement teinté d’incrédulité et parfois d’envie chez ses amis lorsqu’il leur arrivait de stationner quelques instants devant la rangée des classeurs. Carole se montrait quant à elle nettement moins indulgente et lorsqu’elle surprenait N. occupé à sa tâche de Sisyphe, elle ne se privait pas de tourner toute son entreprise en ridicule. A demi-sourd à ces railleries, il se disait parfois que si jamais il restait incapable d’écrire, là serait toute son œuvre. La somme objectivée de sa culture, toute sa vie en fiches.

Tout est fécond, tout est dangereux

« A partir d’un certain âge, nos souvenirs sont tellement entre-croisés les uns sur les autres que la chose à laquelle on pense, le livre qu’on lit n’a presque plus d’importance. On a mis soi-même partout, tout est fécond, tout est dangereux et on peut faire d’aussi précieuses découvertes que dans les Pensées de Pascal dans une réclame pour un savon. »

Marcel Proust, Albertine disparue.

15:20 Publié dans Mots volés | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Proust, écrire, temps

23 novembre 2006

Comme le matin elle partait souvent avant lui

Comme le matin elle partait souvent avant lui, il se retrouvait en tête-à-tête avec sa bibliothèque. Il s’écoulait de longues minutes avant qu’il ne puisse s’arracher à la conversation qui s’établissait alors avec les auteurs dont les livres s’entassaient encore non lus dans la partie inférieure des étagères.

Chacun à tour de rôle venait plaider sa cause, soulignant l’urgence qu’il y avait à être le prochain lu. Le regard de N. allait du livre à lire dans sa pile à l’emplacement qui lui était destiné plus haut une fois refermé. Giorgio Manganelli qui connaissait ce matin-là un regain de faveur irait sans doute s’intercaler entre Pasolini et Gadda. Encore qu’il pensait que son système de classement par affinités demandait à être totalement revu pour les auteurs italiens du XXème siècle.

Une lettre de Marcel P. à la Duchesse des Darnes

Chère duchesse,
Je me dis parfois ces jours-ci, en remontant le chemin bordé d’aubépines qui mène de la maison de ma tante Léonie jusqu’aux nénuphars géants du jardin de l’oncle Jules, comme j’en avais pris l’habitude du temps où Gilberte et moi, tout à nos conversations toujours recommencées à propos du clocher de Méséglise, en oublions de regarder où nous marchions et d’éviter les flaques d’eau de pluie stagnante reflétant dans une parfaite symétrie les délicates fleurs roses à la manière des laques japonaises qui firent plus tard mon ravissement dans le boudoir de monsieur de Charlus, qu’il est bien agréable d’avoir une amie comme vous auprès de qui s’épancher du quotidien et avec qui partager les impressions fugaces qui vous saisissent lorsque la lumière du jour change, comme ce soir, vous le rappelez-vous, où nous fîmes quelques pas à Germain des Prés après avoir croisé Morel qui rentra sans nous voir au Flore, occupé qu’il était à saluer quelqu’un qu’il prit pour le duc de Guermantes, alors que nous franchissions la porte vitrée de l’établissement.
Marcel

PS : Voudriez-vous me faire envoyer votre exemplaire dédicacé du Dépôt par la Pételle par l’entremise de votre valet de chambre, le jeune kabyle avec ses yeux verts en amande qui me rappelle ma chère Albertine qui me manque tant ? J’ai su qu’il avait de grandes notions de mécanique, et envisageant d’acheter une automobile, je souhaite l’entretenir à ce sujet.

22 novembre 2006

Une pénombre de pages non lues

Pour Keynes, un lecteur « devrait approcher [les livres] avec tous ses sens ; il devrait connaître leur texture et leur odeur […] Il devrait vivre avec plus de livres qu’il n’en lit, avec une pénombre de pages non lues, dont il connaît le caractère général et le contenu flottant autour de lui ».

21 novembre 2006

Si d'aventure on aime

« Je hais les serre-fesses, les baisers qu’on leur prend,

Leur grogne, leur rogne, leur hargne, et leurs coups véhéments.

Je n’aime pas non plus les cœurs qui se donnent :

Ils sont à vous, à moi, ils ne sont à personne.

Cherchons un moyen terme : si d’aventure on aime

Il ne faut rien donner tout en donnant quand même. »

Straton de Sardes, La muse adolescente, traduction Pierre Maréchaux.

Sa main remontant d'abord timidement

C’était toujours la même angoisse au moment de se coucher. Celle de sentir soudain Carole se coller derrière lui, sa main remontant d’abord timidement le long de son flanc sous le t-shirt puis s’enhardissant à glisser vers l’entrecuisse. Inconsciemment, il en était venu à choisir de porter pour dormir les caleçons à l’élastique le plus serré, peut-être dans le fol espoir que la main de C. renoncerait à entreprendre une manœuvre sur ce terrain malaisé et battrait bientôt en retraite. Las ! C. se laissait rarement détourner de son but par des contingences aussi légères.

L'accolade

Après chaque soirée passée ensemble, le moment de se quitter. Elan synchronisé des corps, vaguement gênés, pour se donner l’accolade. Abandon total de R., mise en danger de celui qui semble-t-il n’a rien à perdre mais encore beaucoup à donner. Comme à mon habitude, craignant l’implication à mon corps défendant, je suis économe de mon affection. J’étreins de biais ou j’embrasse en évitant de trop serrer l’autre contre moi. Je pense à l’attitude de Pascal Greggory snobant Barthes sur le tournage londonien des Sœurs Brontë de Techiné. Distance tactique des plus jeunes, disponibilité souffrante des aînés.

Je t'enlacerai

medium_TN_1111004496399_1_.2.jpg« Je t’enlacerai, tu t’en lasseras », disait Louise de Vilmorin.

Je suis tenté d’ajouter : « Je t’éviterai, tu t’inviteras ».

L'épreuve du délaissement

Barthes dans Incidents : « Descente à la chambre noire : je regrette toujours ensuite cet épisode sordide où je fais chaque fois l’épreuve de mon délaissement ».

11:40 Publié dans Mots volés | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Barthes, refusé

Exilé (28/08/04)

« L’homme en exil, c’est toi », m’a dit aujourd’hui N.

11:25 Publié dans Instantanés | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : refusé

La pensée hormonale (11/09/06)

Dans le métro, discussion entre savants des techniques de musculation. L’un assénant à l’autre : « Il faut que tu penses de manière hormonale ».

20 novembre 2006

Les nuits de son enfance

medium_Barcelo.3.jpg

 

« J’ai survécu à tous les chiens qui aboient les nuits de mon enfance. »

Miquel Barceló, citant « le meilleur poète de son village » dans Carnets d’Afrique.

17:55 Publié dans Mots volés | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Barceló, enfance

La lampe chinoise

medium_Lampe_chinoise.2.JPG

J’ai installé sur le classeur à cylindre où je range mes papiers la curieuse lampe chinoise qui trônait autrefois sur le lit cosy de ma chambre d’enfant chez mes grands-parents. Son kitsch de bazar venait alors surcharger un peu plus un décor déjà écrasé par un papier peint rouge sang à fleurs géantes. Absolument effrayantes, possiblement carnivores, celles-ci envahissaient mes cauchemars et ceux de ma sœur. La lampe chinoise, malgré son excentricité, était alors pour nous un phare rassurant dans cet océan de terreur.

 

En tirant sur une chaînette, la pagode à son pied s’illuminait, de rouge encore. Il fallait tirer dessus une nouvelle fois pour que la libération vienne : l’ampoule s’allumait derrière l’abat-jour où apparaissait sur un fond d’eau de mer une myriade de poissons multicolores, qui se mettaient à tourner avec la chaleur dégagée par l’éclairage. Le rouge du papier était dès lors plus terne et les fleurs plus figées que dans mes rêves.

Le coucher était souvent accompagné du cérémonial de la boîte à musique. Celle-ci, dissimulée dans le socle en bois peint de la lampe, dévidait dans nos oreilles bourdonnantes de sommeil ses notes aigrelettes et tristes.

La figurine chinoise en métal doré qui servait à remonter le mécanisme tournoyait lentement sous nos yeux fatigués jusqu’à ce que la dernière note résonne, suspendue dans le silence déjà empoisonné par les écoeurantes fleurs. Une mélancolie incompréhensible me submergeait à l’écoute de la mélodie, comme un avant-goût des deuils futurs.

Virgile conduisant Dante

medium_William_Adolphe_Bouguereau_Dante_et_Virgile_au_Enfers.jpg
« Dédale – Labyrinthe

Tout ce texte est imprégné, conduit par le souvenir de ma m., le chagrin de sa mort. Ne peut-on imaginer qu’à la lettre certains êtres vous guident dans une démarche intellectuelle ? Non des êtres livresques, des auteurs, des penseurs, mais des êtres dont la chair a été aimée ?

Virgile conduisant Dante. »

R.B.

12:35 Publié dans Mots volés | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Barthes, Dante, Dédale

Retard

medium_Pau-Casals---Yousuf-Karsh-1.2.jpg« Le retard, c’est le rythme. »

Pablo Casals

 

12:30 Publié dans Mots volés | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Pablo Casals

A supposer qu'on puisse parler d'une photo...

« A supposer qu’on puisse parler d’une photo, ce ne peut être jamais tout de suite. »

R.B.

Gilbert

medium_portrait_gilbert.JPG

Il m’attend comme à chaque fois, calme et résigné avec sa moue d’enfant triste, sur le mur de mon bureau. Depuis son halo pastel, son regard noir jaillit hors du hideux cadre-cercueil et se plante dans le mien. L’inflexion dure des sourcils, les coins abaissés de sa bouche disent assez le scepticisme souffrant qui l’anime à ma vue. Rappelle-toi qui tu es, semble-t-il me dire.

Bien que je sache depuis toujours que cette photo en noir et blanc colorée à la peinture et au crayon figure mon grand-père, je n’y ai jamais reconnu celui que j’ai connu et côtoyé des années durant avant qu’il ne meure. Je voulais plutôt croire qu’il s’agissait d’un enfant emporté par une obscure épidémie. Son portrait devenait dès lors une sorte de mausolée, invitant sans cesse, par sa présence incongrue dans ma chambre d’enfant de la maison de mes grands parents, à se montrer digne de celui qui avait souffert pour nous.

Pourquoi me suis-je identifié dès le plus jeune âge avec le garçon du portrait ? Sa mélancolie était mienne, le strict de ses vêtements et de sa coiffure dénotaient celui de ma vie entière, le pastel des couleurs trahissait tout absence de passion chez moi.

Faut-il ajouter qu’il s’appelle Gilbert, tout comme mon deuxième prénom, après lui ?

Je le regarde aujourd’hui comme celui que j’ai été et que je ne suis plus. Et qui, à chaque fois que je reviens chez mes parents, m’invite en silence à honorer sa mémoire.

Les murs de province

« Les murs de province suent la rancune. »

Jules Renard

12:00 Publié dans Mots volés | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : enfance

Dépense

Il regardait étonné, presque fasciné, la sueur qui recouvrait les visages, mouillait les cheveux et perlait au nez et aux oreilles de ses petits camarades pendant les heures d'éducation physique. Comment pouvait-on en arriver à une telle dépense de soi ?

Si vous voulez l'arc-en-ciel...

medium_dollyparton.JPG« A mon avis, si vous voulez l’arc-en-ciel, il faut s’arranger avec la pluie. »

Dolly Parton

11:05 Publié dans Mots volés | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Dolly Parton

Rupture de stock

medium_7Days_THU_051206_1_.2.jpg« Ces temps-ci, la chance devait être en rupture de stock. »

Deborah Eisenberg, Petits désordres sans importance.

Même si tout ça doit finir mal...

medium_lasirene.jpg« Même si tout ça doit finir mal, je suis enchanté de vous connaître, Madame »

Louis Mahé – Jean-Paul Belmondo à Marion Bergamo – Catherine Deneuve dans la Sirène du Mississippi.

10:55 Publié dans Mots volés | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Truffaut

Une histoire invisible

« Aussi reste-t-il peut-être à écrire une histoire invisible des années 1980, qui montrerait, derrière leur loi d’airain, qu’elles furent aussi le temps de l’esquive, des contre-mondes, du bricolage résistant, le temps d’une génération qui n’apprit ni à faire la révolution ni à s’emparer du pouvoir mais, mieux qu’une autre, à savoir passer entre les gouttes – en tentant d’échapper au chômage (ou à la mort sociale qu’en fit la propagande), à la Loi, au crétinisme médiatique, à toutes les injonctions nouvelles et, toujours, au sida. Cette décennie invisible serait celle d’un monde d’interstices, improvisé dans les replis de l’ordre dominant, un monde de survie active (ou réactive) mais indétectable, un monde où la critique n’est donc pas morte mais enterrée en quelque sorte, invisible parce que inavouable, pensive parce que impensable. Même coincée au fond d’un puits, la critique travaillait encore – ou déjà – son époque.

(…)

C’est sans doute pour avoir suivi pareil trajet, intime, furtif, souterrain, en berne ou en sourdine, que la révolte politique présente aujourd’hui, même avec ses limites, les dimensions pratique, subjective, décalée qui sont les siennes, et que ne comprennent toujours pas les baby-boomers au pouvoir. Eux qui ont toujours soumis la révolte au surmoi de l’institution, cellule gauchiste hier, Etat ou entreprise aujourd’hui. Une telle politique des affects renvoie, elle, à la précarité, à l’inquiétude, à la force aussi des liens latéraux, à la minorité qui nous traverse tous en un point ou un autre et qui autorise à brancher les unes sur les autres des luttes a priori sans rapport. Elle renvoie aussi au concept crucial de « partage du sensible », élaboré par Jacques Rancière sur le modèle de l’aisthésis des philosophes grecs, dans le sens de « ce qui met en communication des régimes séparés d’expression » : ce qui fait d’un travail d’esthétique un moment politique, d’une lutte ici une force dans un autre domaine, d’une expérience collective une destitution des groupes constitués – et de toute sensation commune une puissance déjà politique. Et c’est ce partage du sensible qui peut faire de la théorie elle-même un simple moment de la perception, ou même une façon de faire, et non plus cette mythologie autosuffisante qu’elle devient dès qu’elle n’interfère plus avec des pratiques. »

François Cusset, La Décennie. Le grand cauchemar des années 1980.

De M. à E. (3)

Ton absence est partout.

19 novembre 2006

De E. à M. (2)

Et j'écoute le concerto pour piano n°23 de Mozart la version que tu apprécies tant. Et tout mon corps et mon esprit sont remplis de A. Il n'y a pas une seule journée passée où il ne me manque pas avec violence et mon chagrin sans fond au sort qui lui a été fait. Si j'avais la certitude de le retrouver sans plus attendre une seconde j'irai le retrouver et cela ne serait que la fin d'une attente insupportable et le plus grand des bonheurs qui me serait fait. Je me suis souvent demandé pourquoi jamais je n'ai été armé du courage de le faire. Mais justement parce que je n'ai pas la certitude de le retrouver et que dans ce cas-là même si ma vie n'est faite que de difficultés d'inquiétudes de tristesse du manque de cette horrible culpabilité et d'un immense désespoir c'est pour mieux me rappeler tout l'amour que j'avais de lui. Et il me semble que ce n'est pas cher payé.

10:25 Publié dans Entre toi & moi | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Mozart

Journal romain

Rome, 6 novembre 2004, 16h.

medium_Rome4.5.jpgArrivés vers 13 h avec S. après bien des pérégrinations en bus, métro et équivalent de RER depuis l'aéroport de Ciampino. Figure vaguement incrédule de notre logeuse Bed & Breakfast : peut-être a-t-elle soudain l'impression d'être piégée, contrainte d'héberger deux folles françaises à chemises voyantes. Inquiétudes à propos de l'argent : je n'avais cessé de répéter à S. que nous devions retirer du liquide sur notre chemin afin de payer notre logeuse comme convenu dès notre arrivée au B. & B. Celle-ci s'empressait déjà de rédiger le reçu pour le paiement. Sentiment désagréable, crainte irrationnelle d'être refusé - mais elle n'a pas fait de difficultés pour que nous payions plus tard, après être ressortis. Déjeuner en chemise et en terrasse dans une rue du Trastevere. Temps incroyablement clément pour un mois de novembre, ciel dégagé malgré les promesses d'averse de la météo, douceur de vivre qui me gagne soudain au pied des façades ocres. Le charme fou des terrasses perchées toutes en verdure, comme celle que je vois quand je lève la tête de ces lignes sur le petit balcon de notre chambre. Et cet incroyable escalier tournant avec sa cage de verre sur le bâtiment en face couleur terre cuite.

Plus tard dans la soirée (un peu ivre).

Ai passé une excellente soirée avec S. et un couple de Français rencontrés en terrasse d'une petite trattoria nommée "Cul de Sac", près de la piazza Navona. Avec la nuit et l'alcool, l'espace entre les corps se condense. Soudain, tout est plus fluide, plus simple. S. draguant ostensiblement le serveur du cul de sac, que je croyais hétéro mais qui finit par le rejoindre aux toilettes.

medium_Rome3.6.jpg

Ce splendide garçon romain que je croise près du Panthéon et qui se retourne une fois, deux fois, trois fois sur moi, marque pour finir un temps d'arrêt. Qui me dira pourquoi j'ai pris la fuite ?

7 novembre 2004.

C'est un appartement bourgeois romain traditionnel, du moins tel que je me le représente. Spacieux, haut de plafond, dans un immeuble XIXème le long de la via Trastevere. Satisfaction de constater que le petit déjeuner était servi dans de l'argenterie au milieu d'objets et de meubles anciens, de manger en regardant une grande nature morte du XVIIIème siècle sur le mur en face de moi. Tout cela est autre chose à mes yeux qu'une mise en scène désuète. Le plaisir que je retire de la fréquentation de ces vestiges, c'est celui de retenir un peu plus longtemps pour en jouir quelques miettes du temps qui nous est arraché chaque jour.

8 novembre 2004, 8h50.

Départ tout à l'heure vers 13 h de la gare de Termini vers l'aéroport de Ciampino. Nous n'aurons sans doute pas le temps de faire grand chose... surtout S. qui avait prévu de revoir ce matin son bouillonnant Romain. A moins qu'ils n'expérimentent un nouveau lieu public (le Colisée ?) pour leurs ébats, après les toilettes du restaurant samedi soir et un parc public hier en fin d'après-midi. Pendant ce temps, je déambulais sans but en cercles concentriques autour du Panthéon. Après m'être rendu compte que le restaurant recommandé par E. où nous comptions nous rendre, L'eau vive, était fermé, j'ai tout de même décidé de pousser jusqu'à la via Condotti pour découvrir le mythique Caffe Greco. Comme à mon habitude, j'ai failli renoncer à pousser la porte. Bien que depuis des années déjà il ait fait l'objet par les touristes du monde entier d'une véritable Anschluss, j'étais ravi de faire connaissance avec les vieilles banquettes en velours rouge et les tableaux anciens sur le tissu jaune tendu sur les murs. Levant les yeux à côté de moi, j'ai presque sursauté à l'examen des photos accrochées là, réalisant que j'étais assis à la place exacte d'Alberto Moravia, qu'à deux pas de moi, Aldo Palazzeschi ou Orson Welles avaient leurs habitudes.

Reprenant ma circumdéambulation, à nouveau frappé du prix élevé de ma solitude, écrasé par le pressentiment de l'impossibilité d'une vie plus légère. Même à des heures d'avion de mon environnement habituel, la tristesse n'avait guère tardé plus d'une soirée avant de retrouver ma trace et de me coller aux semelles. Contraste entre la soirée de samedi si euphorique et l'abattement du lendemain.

Pas de jalousie à l'égard de S. : rien n'est plus simple à obtenir qu'une aventure.

N.B. : Ce matin, S. et son nouvel ami ont conclu leurs effusions dans les jardins du Palatin, pendant que j'arpentais au pas de course les vieilles pierres du Foro Romano.medium_Rome2.6.jpg

Ecrire avec son désir

« Et après ?

- Quoi écrire, maintenant ? Pourrez-vous encore écrire quelque chose ?

- On écrit avec son désir, et je n'en finis pas de désirer. »  

Roland Barthes

00:05 Publié dans Mots volés | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Barthes, écrire

18 novembre 2006

de M. à E. (2)

Voilà ce que je vois depuis mon bureau où je t’écris : un ciel laiteux posé sur les toits du centre paroissial et du lycée privé d’enseignement catholique de la ville (la maison est en plein quartier latin, dans tous les sens du terme). Sa luminosité malade ne permet pas la plupart du temps de le regarder en face durablement sans cligner des yeux. Certains jours, son agressivité est telle qu’elle donne la migraine.

Tant qu’à subir un ciel lourd au quotidien, j’aurais préféré un horizon plus contrasté. Un ciel à la Turner quoi ! J’aurais pu rester longtemps à en détailler les nuances de bleu et de gris. Et puis j’aime ce qu'il suggère, l’événement climatique soudain, la rapidité de son dénouement dramatique. Tout plutôt que cette torpeur ouatée sans fin du ciel normand.

medium_constable_cloud_study.3.JPGTrop rares sont les moments où seuls quelques nuages parsèment l’horizon. Cela n’arrive que certains soirs d’été. Moi qui aime tant les nuages de Constable…

Parfois le soir pourtant, entre chien et loup, il peut retrouver une couleur intéressante pendant quelques instants, différentes nuances de bleu apparaissant. En forçant mon imagination pour travestir un peu cette réalité qui m’a toujours peu enthousiasmé (avec la culture, toujours – c’est ce qui m’a sauvé), peut-être suis-je parfois capable d’y entrevoir quelque chose de Whistler.

de E. à M.

Je t'imagine sur le quai de la gare prenant ton train et je t'imagine dans le train lisant et levant parfois la tête pour voir défiler le paysage et te disant « tiens, je suis là » « tiens, il me reste approximativement tant de temps ». Et après à nouveau le quai le bonjour à tes parents le coffre arrière qu'on ouvre et les premières paroles dans la voiture ces paroles qui ne veulent rien dire ou presque « tu vas bien et ce trajet et le travail et tu as bonne mine ah oui tu as été chez le coiffeur ». Enfin toutes ces banalités qui dans le fond sont le propre de toute relation ou presque. Je suis toujours surpris dans le fond de voir qu'avec les personnes les plus proches les échanges sont le fait toujours ou presque de banalités. Il n'y a pas plus étranger que les enfants et leur parents. Moi en tous les cas cela a toujours été mon sentiment sauf que je vivais heureux avec A. Aujourd'hui qu'ils existent ou pas serait exactement la même chose et dans le fond je ne m'en plains pas non plus.

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu