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28 novembre 2006

Toute sa vie en fiches

Dépouiller, découper, coller, trier, classer, ranger. Il avait entamé cette tâche sans fin au sortir de l’adolescence, avec les premiers journaux achetés. Inquiet de la rapidité avec laquelle les exemplaires du Monde, de Libération et de Télérama, qui s’entassaient en piles bien alignées sous son lit, bientôt grimpaient à l’assaut des murs de sa chambre, il n’avait pu pourtant se résoudre à les jeter sans plus de cérémonie. Il avait alors commencé à ne garder que les articles qui éveillaient son intérêt. Ceux-ci le plus souvent portaient sur des auteurs à lire ou déjà lus. Progressivement, il élargit le champ de cette manie aux livres et aux auteurs qu’il pensait ne jamais lire : en somme, leur présence dans cette anthologie personnelle le dispensait définitivement de le faire. Aux articles sur la littérature, vinrent ensuite s’adjoindre ceux portant sur la philosophie, la musique, la peinture, les films et les réalisateurs de cinéma, les lieux et les monuments qu’il jugeait « baroques ». La grossesse rapide des chemises cartonnées de couleur dans lesquelles il compilait le fruit de ses découpages le contraint un jour à opérer un saut logistique qui allait révolutionner ses méthodes de classement. Il acheta de gros classeurs comme l’on en voyait alors à la télévision dans les fictions se déroulant en entreprise, ceux-ci semblant là invariablement pour signifier le stress et la surcharge de travail auxquels étaient soumis les protagonistes. Il compléta cet achat par un lot de plusieurs centaines de pochettes plastifiées et perforées. Le grand œuvre s’annonçait : chacun des différents fragments collectés patiemment au fil du temps et collés sur des feuilles de papier blanc de format A4 venait désormais prendre sa place par ordre alphabétique dans un classeur. Année après année, les classeurs s’étaient multipliés au point d’occuper deux étagères de sa bibliothèque bon marché au design scandinave. Cette persévérance suscitait un amusement teinté d’incrédulité et parfois d’envie chez ses amis lorsqu’il leur arrivait de stationner quelques instants devant la rangée des classeurs. Carole se montrait quant à elle nettement moins indulgente et lorsqu’elle surprenait N. occupé à sa tâche de Sisyphe, elle ne se privait pas de tourner toute son entreprise en ridicule. A demi-sourd à ces railleries, il se disait parfois que si jamais il restait incapable d’écrire, là serait toute son œuvre. La somme objectivée de sa culture, toute sa vie en fiches.

Commentaires

J'ai un ami qui lit et relit, inlassablement, tous les numéros conservés des "Inrocks", de "Télérama" mais aussi les Lagarde et Michard et autres manuels ou revues. Sa culture est impressionnante, et d'ailleurs toute pensée lui étant adressée se voit immanquablement suivie d'une réplique additionnée d'une citation. C'est aussi fascinant qu'effrayant. Le garçon est prof de physique, il a créé L'Observatoire de la métamodernité, preuve qu'il sait railler la culture dont il est esclave avec beaucoup d'humour.

François-Florent Fachard
(FFF)

Écrit par : François-Florent Fachard | 29 novembre 2006

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