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20 octobre 2012

Robert Mapplethorpe (1946-1989)

 

Mapplethorpe

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Robert Mapplethorpe aimait les fleurs et les fouets. De lui, les historiens de l’art, qui éprouvent la même satisfaction à attribuer des étiquettes que les jeunes enfants à coller des gommettes, ont retenu qu’il fut en quelque sorte le photographe qui fit entrer la pornographie et le sado-masochisme dans l’art. Des premiers collages à partir d’images tirées de revues porno gay, aux polaroïds approximatifs des années 70, jusqu’aux tirages argentiques luxueux et léchés des années 80, le sexe hard et son folklore cuir jalonnent son œuvre, témoin rétrospectif, au même titre que le fascinant film Cruising de William Friedkin, d’un univers underground décimé en quelques années par le sida. Quelques quarante ans après, alors que, grâce aux appareils numériques et à des sites comme Tumblr, le pornographe qui sommeille en chacun de nous peut inonder sans peine la toile de ses fantasmes, qu’est-ce qui distingue encore les photos de Mapplethorpe de la production torrentielle de ses innombrables et anonymes épigones ? Peut-être une frontalité construite et une recherche de perfection dans la forme (notamment par l’utilisation des ombres et de la lumière), qui se conjuguent dans ses meilleurs clichés pour véhiculer le sentiment d’une irréalité quasi hypnotique de l’acte sexuel, et ce même si à mes yeux, Mapplethorpe se complut sur la fin de sa courte vie dans un certain maniérisme kitsch. Ses photos de fleurs ont quant à elles quelque chose d’imperceptiblement érotique et prédateur. Outre les portraits pénétrants qu’il réalisa de son ex-compagne Patti Smith, les incursions que Mapplethorpe pratiqua dans d’autres genres, surtout durant les années 80, sont nettement moins mémorables. Pour preuve, les portraits d’enfants et les natures mortes qu’il réalisa, où éclate pleinement une facture on ne peut plus classiciste qui, comme je le disais, contamina ses nus surtout sur la fin, et qui dans ces photos confine au précieux et parfois même au ridicule.
 
Quelques livres :

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Ten by ten, Robert Mapplethorpe, éditions Shirmel/Mosel, Munich, 1996

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Polaroids, Robert Mapplethorpe, éditions Prestel, 2007.
 
Ce billet a également été publié sur le blog Je Fouille Aussi Par Derrière.

15 octobre 2012

De la nécessité du camp

couv-typo-front2.jpgDu camp, notion toute anglo-saxonne difficilement traduisible en français et toute aussi difficilement prononçable (faites un effort, dites « kemp » par pitié et non « campe », ça fait universitaire de province), le vieux dictionnaire Webster rescapé de vos années lycée vous dirait qu’à son apparition en 1909, il dénotait un comportement « ostentatoire, exagéré, affecté, théâtral et efféminé ». Pédé, pensez-vous sans doute avec moins de circonspection. Soit, il y a bien de cela mais pas seulement. Dans les années 70, après la publication des Notes on camp de Susan Sontag qui donnèrent à cette sensibilité esthétique ses lettres de noblesse, son sens s’altéra, nous renseigne encore le Webster, mais cette fois de manière plus confuse, puisque selon lui, le mot en vint à signifier tout à la fois la banalité et l’artifice, la médiocrité et « l’ostentation poussée à l’extrême au point d’exercer une attirance perversement sophistiquée ». Débrouillez-vous avec ça.
Pour percer le mystère (et tout l’intérêt) d’un comportement et d’un regard sur le monde qui-fait-désormais-cruellement-défaut-à-notre-époque comme on dit dans Des Racines et des Ailes (Faut-il le préciser, Jean-Marc Ayrault et Nadine Morano ne sont pas précisément camp ; Valérie T. en est peut-être un cas limite), il faut se reporter au premier livre de Patrick Mauriès, esthète, collectionneur de bizarreries et d’œuvres d’artistes ignorés des digest de l’histoire de l’art, autant qu’éditeur de précieux opuscules dans les élégantes collections du Promeneur et du Cabinet des lettrés. Patrick Mauriès, PromeneurDans le Second manifeste camp, paru en 1979, ce disciple de Roland Barthes (R.B., suprême délicatesse, avait transmis à son éditeur le manuscrit de ce livre sans rien en dire au jeune écrivain) tente de définir l’indéfinissable, explore à travers références et citations les multiples facettes d’une notion qui toujours se défile. Où l’on apprend incidemment qu’est camp, « tout esthétisme qui se connaît, c’est-à-dire qui n’est plus bridé par quelque considération de goût que ce soit et qui puisse toucher aux abîmes de ses propres thèses », les projets d’œuvres amorcés et jamais aboutis, les romans de James Purdy ou de Jean Genet, le Rex, Angelina et les endroits désuets en général, Andy Warhol bien sûr mais aussi Hamlet et le Surfer d’argent, Proust et les personnages de Nous Deux, le maniérisme et Winnie the Pooh, l'improbable Lytton Strachey, pilier du groupe de Bloomsbury, et son indispensable biographie par Michael Hollroyd, ou encore l’idée (qui personnellement m’est chère) que les seules véritables blanchisseuses se trouvent en Normandie.Lytton Strachey Le camp résiste à l’abstrait et cède au mimétique, s’adonne à la périphrase et aux "conduites d’irréalité érotiques", consomme par procuration et est toujours un peu à côté de lui-même. In fine, il est cascade rhapsodique de livres, vertige de rhétorique et d’érudition, sentimentalité de l’intellect.
Ce classique incontournable de toute bibliothèque un peu exigeante était épuisé depuis belle lurette. L’éditeur singulier a eu l’idée singulière, et bienvenue, de le rééditer, qui plus est sous une forme soignée : il sera disponible sur les tables de vos libraires préférées (i.e. sur Amazon) le 8 novembre prochain. Pour les plus enragés, il sera possible de se prosterner aux pieds de l’auteur le vendredi 19 octobre entre 18 h et 20 h lors d’une rencontre-signature organisée à la galerie 12Mail, 12 rue du Mail dans le 2e arrondissement.

Ce billet a également été publié sur le blog Je Fouille Aussi Par Derrière.

03 février 2010

Blog qui dort

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Le Sot-l’y-Laisse sort de sa léthargie pour vous annoncer la publication du texte Dans l’armoire dans le numéro 24 de la revue Rue Saint Ambroise. Et un roman se trame dans l’ombre, dit-on. Il faut se méfier du blog qui dort…

08 août 2008

La cause de notre ruine

1455760726.jpg« Comme l’a dit John Barclay, notre héritage devrait nous donner sagesse et force ; or aujourd’hui notre génération est corrompue, de nombreuses personnes sont faibles d’esprit et de corps, nous sommes la proie de nombreuses maladies mortelles et beaucoup de familles sont touchées par la folie : nos pères sont la cause de notre ruine ; nos pères sont malades et il est fort probable que nous irons encore plus mal qu’eux. »

Robert Burton, Anatomie de la mélancolie (traduction Bernard Hoepffner)

24 juillet 2008

Tout est plus que difficile

75406701.jpg« Il y a cinquante ans, j’aurais probablement accepté de reprendre le magasin, de même que papa a été contraint, en son temps, de faire marcher l’affaire ; pendant des années, j’ai essayé de respecter cette décision prudente, de m’engourdir dans une activité professionnelle, une existence bourgeoise, avec ma table, ma chaise, mon plat de pâtes à midi, ma soupe au dîner, et le cinéma pour toute distraction. Je n’aurais abouti qu’à regretter ce que j’aurais pu être. L’enfer, ce sont ces journées toujours identiques. Moi, je ne veux exclure aucune décision. Mais je n’ose pas risquer le tout pour le tout, tout miser sur un jeu dont peu se relèvent. Tout est plus que difficile, mais si c’était à refaire, je ne pourrais pas agir autrement.

Je crois cependant qu’il se présente maintenant quelques possibilités ; on doit m’introduire dans des groupes qui publient de ces petites revues, certes à faible tirage, mais qui sont influentes, très estimées – et cette voie est assurément un bon moyen, même si ça n’est pas une fin. […] Quand je serai définitivement un intellectuel raté, il sera toujours temps pour moi de rentrer dans le rang… mais lequel ? Ce n’est plus possible… »

Alberto Arbasino, Les petites vacances.

10 juillet 2008

Dans l'armoire

1) Je suis capable de reconnaître un buffet basque ou un lit breton, et inversement. Je connais plus ou moins bien le mobilier français dans toutes ses périodes et tous ses styles et je prétends distinguer le mobilier espagnol haute époque, le mobilier vénitien et allemand des XVIIe et XVIIIe siècles, le mobilier hollandais et anglais des XVIIIe et XIXe siècles ou encore le mobilier scandinave et américain des XIXe et XXe siècles. Sans que je sache d’où me viennent ces connaissances, je suis bien souvent capable d’identifier un meuble Biedermeier ou Chippendale au premier coup d’œil. Mais je suis incapable de décrire les caractéristiques d’une armoire normande, pourtant la seule véritable pièce de mobilier à avoir agrémenté l’enfance misérable de mes grands-parents paternels, aux confins de l’Orne et de la Sarthe dans l’Entre-deux-guerres. Sa rareté même la destinait à être un casus belli, divisant irrémédiablement les fratries après le décès des parents, quand l’heure était venue de choisir celui ou celle qui en hériterait.

2) L’armoire occupe le plus grand mur du salon de la maison de mes parents. Je ne peux garantir qu’il s’agisse d’une armoire normande. Ce que je peux dire avec une relative certitude, c’est qu’elle est en chêne, qu’elle date du XIXe siècle, que le bandeau sculpté avec une remarquable précision et un rare sens de l’épure sous ses deux portes représente un vase avec des fleurs, tandis que celui à son fronton porte un motif idéalisé difficile à identifier, quelque chose comme un éventail ou la queue d'un paon faisant la roue. Ses pieds sont galbés selon une forme vaguement Louis XV. Sa corniche amovible me semble plus récente que le reste du meuble, comme souvent sur les armoires anciennes. Je ne peux pas dire que je l’aime. Elle est sans doute trop rustique pour mon goût comme pour le décor où elle s’insère. Je dois cependant reconnaître que sa taille sied au volume de la pièce et qu’elle n’est pas dépourvue d’élégance, le menuisier qui l’a bâtie ayant subtilement atténué sa corpulence par des lignes dépouillées d’une grande finesse. Si on l’ouvre, ses gonds grincent avec un bruit que je reconnaîtrais entre mille. Ses parois intérieures sont tapissées d’un adhésif reproduisant la toile de Jouy (3). Elle est aujourd’hui organisée en étagères mais dans mes premiers souvenirs, elle faisait fonction de penderie. Elle était alors dans un coin de la chambre de la maison de mes grands-parents paternels où ma sœur et moi dormions occasionnellement quand ils habitaient encore F. Je me souviens que nous avions peur que quelque chose tapi là, dans l’ombre de cette armoire, ne jaillisse pour nous sauter à la gorge, et que ce quelque chose était le manteau de fourrure de ma grand-mère, accroché innocemment sur son cintre à nous attendre (4). Notre frayeur était encore accrue par le papier peint rouge à fleurs géantes de la chambre qui tapissait nos cauchemars (6).

Nous l’avions tous oubliée, cette armoire qui finit par échoir à mon père en héritage. Pourtant elle avait accompagné mes grands-parents jusqu’à la ville de T., où ils avaient déménagé une fois retirés des affaires, quittant F. comme on fuit à Varennes. Elle avait retrouvé sa place dans une autre chambre d’une autre maison, face au lit cosy si inconfortable de notre enfance. Après la mort de mes grands-parents, j’avais fait le tour de la maison et ouvert avec une curiosité sacrilège tous les placards, tous les tiroirs, toutes les armoires, médusé devant les piles de draps toujours parfaitement rectilignes et presque pressé d’y mettre le désordre, surpris de découvrir des objets et des vêtements inconnus, ceux d’une autre vie, d’avant ma naissance. Arrivé devant l’armoire dans la petite chambre, je me suis rendu compte que je n'avais aucune idée de ce que j’allais y trouver, que j’avais couché des années dans cette chambre sans même jamais jeter un œil à l’intérieur. Je tournai la clé, ouvris la porte qui crissa sur ses gonds et sursautai à la vue du manteau de fourrure, surgi du passé comme une bête fauve palpitante, comme si j’avais trouvé ma grand-mère encore vivante dans cette armoire.

3) Plus connu sous le nom de Vénilia, l’adhésif décoratif s’est répandu comme une épidémie dans les foyers au cours des années 1970. Egayant et couvrant les imperfections des parois intérieures des meubles anciens, il est alors devenu pour certains l’alpha et l’oméga de la décoration. La mère d’un de mes oncles aimait ainsi à en recouvrir la moindre boîte à chaussures. Elle alla jusqu’à tapisser entièrement la chambre de mon cousin avec du Vénilia, opération qui s’avéra coûteuse et beaucoup plus compliquée que sa simplicité tant vantée ne le laissait croire. On dit que pour finir, devant chaque froncement rebelle de l’adhésif et chaque raccord laissant entrevoir le plâtre, elle accrocha un cadre ou disposa un meuble.

4) Je ne crois pas avoir jamais vu ma grand-mère paternelle porter son manteau de fourrure. Un mystère que j’expliquerais par sa pudeur de femme de commerçant : surtout ne pas attirer l’attention avec un tel signe extérieur de richesse, éviter le clinquant et le tape-à-l’œil, qui pourraient donner à penser aux clients qu’ils en paient un peu le prix chaque jour en achetant leur boudin.

Malgré ce que je viens de dire, une image s’impose à mon esprit, celle de ma grand-mère portant le fameux manteau, une pochette de soirée à chaînette dorée accrochée à son épaule, souriante – événement plutôt rare – la tête et le corps légèrement penchés en appui sur une jambe, comme lorsqu’elle essuyait un compliment ou répondait à une politesse. S’agit-il d’un véritable souvenir ou bien d’un fantasme mis en scène ? Je ne saurai le dire au juste, mais j’incline à penser que j’ai réellement vu une telle scène, soit que j’y ai assisté en personne, soit qu’une photographie ait suffisamment impressionné ma mémoire pour la faire mienne. Je n’ai en effet pas inventé la pochette, que je retrouve sur une autre photographie d’un événement bien plus récent et auquel il ne peut y avoir aucun doute que j’ai assisté : le cinquantième anniversaire de mariage de mes grands-parents.

Tout avait commencé par une messe, naturellement. La photographie a été prise juste après la cérémonie, sur le parking devant l’église. On y voit ma grand-mère maternelle, en chapeau comme à son habitude (10), encadrée sur sa gauche par mon grand-père paternel (5) arborant le sourire de sphinx que je vois depuis parfois glisser sur le visage de mon père, et sur sa droite par ma grand-mère paternelle portant sa pochette sur le joli tailleur gris chiné à boutons dorés dans lequel elle a du être enterrée (7). Sur cette photo aussi, décidément, elle sourit. Il me semble d’ailleurs qu’elle a souri comme cela toute la journée, savourant la joie de l’événement, ce dont un peu hâtivement, je ne l’estimais pas capable à l’époque. Elle souriait encore le soir tombé, sous l’éclairage des néons de la petite salle communale au carrelage jaune hideux où mes grands-parents avaient décidé de nous donner à danser. Nous n’avions pas vraiment répondu à cette invitation, oscillant entre la consternation et l’hilarité devant le musicien qu’ils avaient engagé pour la soirée, un handicapé moteur ou mental, probablement un peu des deux, qui pianotait sur son orgue électronique des airs désuets aux arrangements easy-listening. Dans mon souvenir, ma grand-mère continuait de sourire, pour une fois toute à son plaisir et indifférente à l’opinion des autres. Je crois l’avoir invitée à valser et avoir ri avec elle tandis que nous tourbillonnions sur le carrelage jaune, avant de m’échapper pour attraper un train. Je serais heureux en tout cas que cela ait été effectivement le cas, comme d’un moment unique de complicité entre elle et moi.

5) Il m’attend comme à chaque fois, calme et résigné avec sa moue d’enfant triste, sur le mur du bureau. Depuis son halo pastel, son regard noir jaillit hors du hideux cadre-cercueil et se plante dans le mien. L’inflexion dure des sourcils, les coins abaissés de sa bouche disent assez le scepticisme souffrant qui l’anime à ma vue. Rappelle-toi qui tu es, semble-t-il me dire.

Bien que je sache depuis toujours que cette photo en noir et blanc colorée à la peinture et au crayon figure mon grand-père, je n’y ai jamais reconnu celui que j’ai connu et côtoyé des années durant avant qu’il ne meure. Je voulais plutôt croire qu’il s’agissait d’un enfant emporté par une obscure épidémie. Son portrait devenait dès lors une sorte de mausolée, invitant sans cesse, par sa présence incongrue dans ma chambre d’enfant de la maison de mes grands-parents, à se montrer digne de celui qui avait souffert pour nous.

Pourquoi me suis-je identifié dès le plus jeune âge avec le garçon du portrait ? Sa mélancolie était mienne, le strict de ses vêtements et de sa coiffure dénotaient celui de ma vie entière, le pastel des couleurs trahissait chez moi toute absence de passion.

Faut-il ajouter qu’il s’appelle Gilbert, tout comme mon deuxième prénom, après lui ?

Je le regarde aujourd’hui comme celui que j’ai été et que je ne suis plus. Et qui, à chaque fois que je reviens chez mes parents, m’invite en silence à honorer sa mémoire.

6) J’ai installé sur le classeur à cylindre où je range mes papiers la curieuse lampe chinoise qui trônait autrefois sur le lit cosy de ma chambre d’enfant chez mes grands-parents. Son kitsch de bazar venait alors surcharger un peu plus un décor déjà écrasé par un papier peint rouge sang à fleurs géantes. Absolument effrayantes, possiblement carnivores, celles-ci envahissaient mes cauchemars et ceux de ma sœur. La lampe chinoise, malgré son excentricité, était alors pour nous un phare rassurant dans cet océan de terreur.

En tirant sur une chaînette, la pagode à son pied s’illuminait, de rouge encore. Il fallait tirer dessus une nouvelle fois pour que la libération vienne : l’ampoule s’allumait derrière l’abat-jour où apparaissait sur un fond d’eau de mer une myriade de poissons multicolores, qui se mettaient à tourner avec la chaleur dégagée par l’éclairage. Le rouge du papier était dès lors plus terne et les fleurs plus figées que dans mes rêves.

Le coucher était souvent accompagné du cérémonial de la boîte à musique. Celle-ci, dissimulée dans le socle en bois peint de la lampe, dévidait dans nos oreilles bourdonnantes de sommeil ses notes aigrelettes et tristes. La figurine chinoise en métal doré qui servait à remonter le mécanisme tournoyait lentement sous nos yeux fatigués jusqu’à ce que la dernière note résonne, suspendue dans le silence déjà empoisonné par les fleurs écoeurantes. Une mélancolie incompréhensible me submergeait à l’écoute de la mélodie, comme un avant-goût des deuils futurs.

7) Je n’ai pas voulu aller voir ma grand-mère paternelle dans son cercueil, au contraire de mon grand-père quelques années plus tôt. Je sais aujourd’hui que je refusais l’épanchement incontrôlable qui m’aurait alors saisi. Au lieu de cela, je suis resté douloureusement étranger à la cérémonie durant toute la journée, comme l’observant d’ailleurs, juché sur le promontoire de ma sensibilité incomprise. Surpris de devoir participer à un rite dont le sens m’échappait, je grimaçais à l’écoute des trois vieilles qui chantaient faux en s’accompagnant à l’orgue pendant le service funèbre et contenait à peine mon énervement devant les condoléances rien moins que sincères de cousins éloignés. Sept ans auparavant, j’avais sangloté le dos collé au mur de la pièce où avait lieu la mise en bière de mon grand-père. Il me semble que je m’étais placé le plus loin possible du cercueil et que je ne m’en étais approché que parce que ma grand-mère, mon père et ma tante l’avaient tous fait. Je n’aurais pas su d’ailleurs à quel point ma grand-mère aimait mon grand-père si je ne l’avais pas vue se courber pour enlacer le cadavre de l’homme contre qui, de son vivant, elle s’emportait en des termes qui nous surprenaient toujours par leur crudité : quand il restait dans son bureau toute une après-midi à lire le journal local de la première à la dernière ligne, qu’il ne mettait pas ses chaussures neuves pour aller à la supérette ou qu’il s’arrosait de l’eau de toilette bon marché qu’il cachait dans son établi.

Comme mon père et ma tante, j’aurais voulu embrasser le visage de cire sur l’oreiller en dentelle, à l’expression méconnaissable et aux paupières comme collées aux globes oculaires. Mais tout au plus, j’ai pu poser mes mains sur le cercueil pour le regarder, mes doigts effleurant le satin ivoire du linceul matelassé qui le couvrait presque jusqu’aux épaules.

8) Ce n’était pas grand-chose à vrai dire, juste un morceau de papier journal vieux d’une quinzaine d’années, d’environ vingt centimètres sur dix, jauni et fragilisé par le temps aux pliures. Je suppose que l’article faisait partie d’une série consacrée par le journal local à ces mystères de la ville de F. auxquels ses habitants ne prêtent que rarement attention, parce qu’ils se fondent dans leur quotidien. Si je me rappelle bien, le journaliste prenait prétexte de la réouverture de la grande brasserie située à l’angle du pâté de maison en face de l’église pour attirer l’attention sur le fronton en pierre de taille coiffant l’arête de l’immeuble à hauteur du deuxième étage, juste au dessus de la double porte d’entrée. Depuis la reconstruction de la rue à la fin des années 1940, le profil stylisé d’un homme penché sur sa charrue creusant de profonds sillons parallèles, les muscles tendus par l’effort, domine là-haut. Pour tout habitant fraîchement débarqué, pour peu qu’il lève la tête et cherche le pourquoi des choses, la silhouette massive a en effet tout d’une énigme, puisqu’elle ne semble se référer à rien, et surtout pas au nom de la brasserie, s’étalant sur un arc de cercle en lettres roses fluorescentes : La Renaissance. L’article ne tardait pas à rassasier la curiosité supposée de ses lecteurs : pendant des décennies et jusqu’au début des années 1990, l’établissement s’était appelé Le Laboureur. Il avait changé de nom après avoir été fermé quelque temps et – c’est ma mémoire qui prend le relais – avait vu son décor d’origine disparaître pour s’adapter enfin au goût du jour. Les banquettes en skaï rouge fatiguées avaient cédé la place à des chaises tubulaires vertes à l’assise franchement raide, les miroirs piqués avaient été déposés au profit d’un crépi saumon parsemé d’appliques halogènes, tandis que son carrelage typique de bistrot avait été remplacé par de grands carreaux anthracite. Malgré le mariage osé des teintes roses et vertes, l’aspect de l’ensemble était devenu parfaitement froid au visiteur et c’est sans doute pour atténuer l’hostilité de ce cadre qu’avaient été disposés ça et là, entre les groupes de tables, des murets de séparation couronnés de jardinières en fleurs artificielles.

L’article passait outre le résultat discutable de ce bain de jouvence pour s’attarder sur les hautes heures du Laboureur pendant les années 1960. Mettant au jour un passé mangé aux mites dont je me demande encore comment il en avait eu connaissance si ce n’est en tant que témoin – un souvenir d’enfant intimidé par le monde d’adultes rassemblés là à fumer, trinquer et parler fort ? – le journaliste écrivait que Le Laboureur était le samedi après-midi le lieu de rendez-vous des chevillards, cette corporation depuis longtemps disparue de courtiers, qui achetaient aux agriculteurs leurs animaux d’élevage pour les mener à l’abattoir. Ceux qu’on appelait communément les marchands de bestiaux s’asseyaient après le marché autour de tables mises bout à bout pour tirer le bilan de leurs affaires, sous l’autorité avare de mots d’une figure respectée, dont le rédacteur consciencieux nous livrait le nom pour l’histoire : « Monsieur Tiphagne ». Malgré l’à-peu-près déformant son patronyme, il ne nous a pas été difficile de reconnaître mon grand-père maternel, dont le souvenir hantait encore la chronique locale vingt-cinq ans après sa mort. C’était pour moi une sensation curieuse que de lire l’hommage à un homme que je n’avais pas connu autrement que par la mosaïque des souvenirs familiaux. Ceux-ci dessinaient toujours les mêmes motifs : le veuvage précoce, le remariage avec ma grand-mère pendant la guerre, les bombardements, les privations, la Résistance dont il ne consentait à parler que certains soirs, rares, où une tablée parvenait à fléchir sa volonté de ne plus ressusciter ces temps barbares. Puis la Libération et les années heureuses qui avaient suivi, jusqu’à la faillite, la maladie soudaine, la mort jeune encore. Ces événements avaient pris la couleur sépia de la mélancolie dans les yeux de ma mère, à jamais blessée d’avoir été expulsée du paradis originel – en l’occurrence de la longue bâtisse aux grandes fenêtres entourée de son surprenant jardin en bordure de la route de C., dont le nom, la « Villa du Sauvage », m’a toujours laissé rêveur. C’était une histoire que je portais en moi, dormant ou veillant, et qui n’attendait qu’un signe pour prendre corps. Une histoire tout à la fois extraordinairement présente et de plus en plus floue à mesure qu’on cherchait à en préciser les détails – les gens, les lieux, les dates – ma mémoire d’enfant impuissante à combler les failles qui s’agrandissaient dans celle de ma grand-mère. Une histoire que je me racontais parfois sans trop savoir s’il fallait y croire, s’était vue soudain objectivée sur papier journal, sans le sceau de l’intimité familiale. Comme un objet qu’on aurait chez soi depuis toujours et auquel on ne prêterait pas attention, jusqu’à ce qu’un visiteur nous en révèle la valeur. Mon grand-père soudain vivant pour moi.

Pour que ce relevé topographique d’histoire familiale ait été complet, il aurait fallu que le journaliste entraîne ses lecteurs là où mon aïeul, comme beaucoup d’adultes, n’avait sans doute jamais mis les pieds, et qu’il monte les marches de marbre qui s’enroulent encore au pied du comptoir de la Renaissance, jusqu’au premier étage et la salle des billards, désormais fermée au public. La nuit tombée, les lumières de la ville dessinaient un tableau expressionniste sur ses grandes baies vitrées. Autour des tapis verts, sous la lumière filtrée par l’opaline, des générations d’adolescents y avaient trompé l’ennui des week-ends, s’enhardissant à faire rougir les filles dont les rires hésitaient entre gêne et plaisir. C’était un jeu auquel il était difficile d’échapper, comme à un rite initiatique, sous peine d’être laissé à l’écart. Je n’y étais pas doué et j’enviais l’assurance de ceux qui pouvaient débiter les fadaises les plus éhontées sans jamais ne rencontrer que l’indulgence émoustillée des filles. Je me demande quel genre d’adolescent était mon père, lui qui fréquenta cet endroit avant moi. Etait-il aussi téméraire qu’il semble prendre plaisir à nous le laisser croire ou bien le garçon brun chétif des photos de l’époque, avec son regard noir intense et ses airs de petit rital, se consumait-il lui aussi, appuyé sur les billards, de ne pas oser ?

9) Dressant la table pour dîner avec K. et sa mère, je sors les serviettes de table assorties à la nappe grise à motifs géométriques blancs qui me viennent de ma grand-mère maternelle. Je réalise que je ne les avais encore jamais utilisées et qu’elles n’ont pas été lavées depuis la dernière fois que ma grand-mère les a elle-même lavées et repassées sur la petite table de sa cuisine qui me sert aujourd’hui de bureau.

C’est sans doute une douce illusion liée à l’émotion qui ne manque jamais de me gagner quand son souvenir s’immisce, mais en collant mon nez sur ces serviettes, j’ai eu l’impression très nette de retrouver l’odeur dégagée par le linge propre impeccablement aligné dans ses armoires. Même si je doute qu’une telle odeur ait pu survivre toutes ces années – au bas mot cinq ans – j’ai quelques scrupules à utiliser ces serviettes ce soir, ce qui achèverait avec la prochaine lessive de dissiper le parfum de ces lieux aimés et perdus.

10) Feutre vert en hiver, panama crème en été, elle ne sortit jamais qu’en chapeau jusqu’à un âge très avancé. A chacun de ses pas résonnait le toc discret du bout ferré de sa canne à pommeau d’argent, concession à l’âge et aux chutes spectaculaires auxquelles elle nous avait habitués. Elle s’appuyait d’ailleurs moins sur elle qu’elle ne s’en servait pour s’assurer de la déclivité du terrain en tapotant légèrement le sol devant ses pieds. Elle effectuait alors de très longues promenades autour de son immeuble, boucles qui allèrent se rétrécissant avec le temps mais finissaient invariablement sur une chaise de la cuisine de ma mère, à qui elle venait apporter son sourire quotidien. Le dimanche, elle arrivait lestée d’une tarte aux pommes emballuchonnée dans un grand torchon blanc, délicieuse rosace de cathédrale en pâte feuilletée. Une fleur fraîche à la boutonnière – l’élégance des petits riens, elle se présentait à nous en riant : « je suis la marquise de la Bourse Plate ».

Ce n’est que bien après que je pris la mesure de ce dénuement dont elle avait eu à cœur de tirer le meilleur parti pour régaler notre enfance. Dans l’armoire au bas de laquelle elle rangeait nos jouets, seuls deux robes et un imperméable avaient pendu pendant des années, frugalité difficile à imaginer à vingt ans de distance. Lorsque l'âge lui rendit la solitude pesante et qu'elle décida de quitter son appartement pour la société rassurante de la maison de retraite, elle emporta le strict minimum et se désintéressa du reste. On ouvrit les armoires, on ouvrit les placards. La penderie avait fini par se garnir à force d’économies de bouts de chandelles, mais il restait peu à débarrasser dans les autres meubles : vaisselle, linge, bijoux, ce qu’elle avait sauvé autrefois de la faillite avait été méthodiquement distribué, transmis, offert autour d’elle au fil du temps, comme un renoncement préparé de longue date.

Des années plus tard, dans la garde-robe de la chambre médicalisée où elle avait finalement été transportée, son tailleur bleu ciel et un chemisier blanc brodé attendaient seuls encore leur heure. Dans son sommeil agité et sans retour, sa main s’accrochait aux barres latérales du lit. De temps en temps, le bracelet de sa montre à son poignet amaigri tintait contre leur métal. J’étais reconnaissant qu’on la lui eut laissée, comme ses autres bijoux, lui évitant cette dépossession prématurée qui précède toujours les mauvaises nouvelles. Nous as-tu entendu cet après-midi chanter pour toi ces airs d’opérette que tu faisais jouer sur ton tourne-disque crachotant quand nous étions enfants jusqu’à rendre folles tes voisines ? Ding ding ding, ding ding dong, sonne sonne sonne, sonne sonne donc ! As-tu senti alors que nous tenions tous ta main à tour de rôle ? Sais-tu que lorsque nous t’avons quittée l’espace d’une heure, nous avons roulé jusqu’au pied des remparts du château – où les travaux de restauration avaient mis au jour de nouveaux vestiges bien encombrants, comme tout passé régurgité – et garé la voiture devant l’église Trinité, celle dont les cloches chantaient autrefois à tes fenêtres ? Là dans l’obscurité seulement trouée par nos trois cierges, nos haleines mêlées dans le froid ont poussé ma petite prière athée vers toi, tandis qu’au dehors la pluie dégouttait des gargouilles verdies par des siècles de temps ingrat. Ding ding ding, ding ding dong, sonne sonne, sonne sonne, joyeux carillon ! Ecoute, ce sont les cloches de Trinité qui sonnent huit heures à présent. Veux-tu que j’ouvre la fenêtre pour te les faire entendre ? Moi, je sais pourquoi tu prenais autant de plaisir à leur chant. C’est parce que l’homme que tu aimais les avait ramenées dans son camion pour remplacer celles détruites par les bombardements. Raconte-moi, raconte-moi encore cette guerre, les parachutages la nuit, la peur d’être pris toujours. Donne-moi, oh laisse-moi ta main. Cette nuit, c’est à nous de te veiller. Dis-moi, quelles étaient les paroles de la chanson de ton Berry natal que tu nous chantais quand nous étions malades ? Dis, Mémé, dis. Et comment s’appelaient les deux bœufs de la ferme de tes parents ? Mouton et Racinieux, n’est-ce pas ? Dis, Mémé, dis. Reste avec nous encore un peu, s’il te plait. Le printemps n’est pas encore là et les fleurs que tu as plantées ne refleuriront pas sans toi. Demain, tu sais, on taillera les branches des tilleuls dans le jardin. Demain, tu sais, même les arbres auront mal.

17 juin 2008

Les mondes éloquents

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« Les mondes éloquents ont été perdus »

René Char, Le Marteau sans maître.

Illustration : Pierre Lesieur, Paysage à Procida, lithographie.

21 mai 2008

L'identité est un devenir

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Planches extraites de : Les nouvelles aventures de l'incroyable Orphée, par Martin Tom Dieck et Jens Balzer (éditions Fréon, 2004).

04 février 2008

Silence

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« Le corps rétréci dans la prière

On nourrit le silence

  

Un peu de mots comme du sel »

(Guy Allix, Mouvance mes mots)

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09 janvier 2008

Y.T.

5fadd2b80d5016a01e80b0df82aa4eea.jpgA la mémoire de ma grand-mère,

Yvonne Tiphaine

(20 mars 1913 – 5 janvier 2008)

à qui, entre autres choses plus importantes les unes que les autres, je dois les livres, la musique et les mots pour retenir un peu de ce temps qui a passé.

« Ne peut-on imaginer qu’à la lettre certains êtres vous guident dans une démarche intellectuelle ? Non des êtres livresques, des auteurs, des penseurs, mais des êtres dont la chair a été aimée ? » (Roland Barthes)

01 janvier 2008

Un chagrin d'amour

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Le fragment intitulé « Un chagrin d’amour », originellement publié sur ce blog le 27 février 2007, a paru sous forme de nouvelle dans le numéro vingt de la revue Rue Saint-Ambroise.

28 décembre 2007

Ce qu'on te reproche

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 « Ce qu’on te reproche, cultive-le, c’est toi. »

Jean Cocteau

00:15 Publié dans Mots volés | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Cocteau

11 décembre 2007

Central Park 26/11/2007

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21:53 Publié dans Instantanés | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : New York

18 novembre 2007

Dépouilles

Il était bien tôt pour se tenir debout un dimanche matin dans la cuisine de ses parents, le regard vitreux au dessus de son bol de café, aspiré au dehors par la brume mauve encore accrochée aux arbres. Le sac à dos vide l’attendait affaissé sur une chaise, promesse des récoltes miraculeuses, comme toujours. Combien de brocantes, combien de bouquinistes, combien de vide-greniers avait-il méticuleusement passé au crible depuis qu’il s’intéressait à ces choses ? Depuis combien de temps s’y intéressait-il d’ailleurs ? Cette fois encore, il resterait penché des heures sur les cartons, les caisses, les couvertures étendues à même le sol et chargées des objets naufragés de tant de vies inconnues. Jusqu’à ce que le sac gros de son butin patiemment déniché, il se sente rassasié ou bien que le sang cognant ses tempes, des bouffées de chaleur le fassent vaciller et le résignent à relever les yeux et rentrer chez lui. Mais il y avait alors comme un sentiment de défaite à n’avoir pas pu accrocher son désir sur quelque chose assez puissamment pour le ramener comme un trophée. Sous le regard amusé de sa mère, il était fier d’expliquer à son père les termes de son affaire, en rajoutant sur sa ruse et les résultats de son marchandage. Vantardises qui voulaient dire : « je suis bien ton fils ». Moments rares où les yeux brillants des deux hommes retressaient une complicité qui n’avait peut-être jamais vraiment existé.

A bien y réfléchir, il perdait sans doute son temps, et dans une moindre mesure son argent, à tenter à tout prix d’extraire une pépite de ces ammoncellements. A quoi bon collectionner les vieilles faïences ébréchées, cassées, recollées quand il eut suffit de renoncer à trois d’entre elles pour s’en offrir une intacte ? Le bon marché finit par ruiner. Comme s’il lui incombait d’offrir un asile à ces rebuts du Beau ou s’il n’était pas digne de tant de perfection. Pourquoi persister à autopsier les dépouilles éparpillées des bibliothèques de province sur les trottoirs le dimanche matin quand une visite chez un libraire de choix en semaine à Paris aurait été plus fructueuse ? Car il y avait rarement de bonnes surprises. Jamais une édition rare, pas même une vieille Pléiade ébouriffée. Seule surnageait une poignée de classiques, parmi lesquels inmanquablement Les Misérables dont le nombre d’éditions lui semblait avoisiner l’infini. Même les gloires médiatiques récentes, valeurs sûres des bacs des bouquinistes des grandes villes, n’échouaient là qu’en quantité infime, noyées dans l’onde régurgitée d’une France d’avant. C’était un univers désuet et démonétisé qui s’étalait pour quelques heures à nouveau en pleine lumière, borné par des noms tels que Frank G. Slaughter, A.J. Cronin, Roger Peyrefitte, Pearl Buck ou Henri Troyat, le plus souvent affublés de reliures prétentieuses. Plus dorée la tranche, plus brillant le simili-cuir, plus éventé le contenu. Ces infréquentables avaient tapissé la longue nuit entamée au sortir de son enfance mais sa mémoire en avait effacé jusqu’aux titres.

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illustration : Pierre Skira, Nature morte aux livres.

17 novembre 2007

Sédiments

108d20c667a9c67dc8683141b10b1e76.jpg« Ecrivant sur le passé, j’ai compris que c’est la mémoire qui clarifie… Le reste, journal, lettres, notes, sont des sédiments… »

Anonyme, cité par Sybille Bedford dans Sables mouvants.

28 octobre 2007

31 juillet – 1er août : Sic Transit

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J’ai connu quelqu’un qui disait que les heures d’attentes et les multiples contrôles auxquels doivent désormais se plier touristes et cadres dans les aéroports étaient des chemins de croix modernes. J’avais beaucoup ri à l’expression de cette angoisse de nanti.  Mais au moment de quitter K. à l’aéroport de Los Angeles, je me cabre devant l’entrée du labyrinthe de cordes qui serpente jusqu’à l’avion comme un Pac-Man géant. Sans doute mes péripéties passées nourrissent-elles ma paranoïa, mais l’idée du parcours qui m’attend, la perspective de devoir montrer patte blanche à chaque station, me paniquent. 

2000 ans de christianisme nous avaient certainement préparés, modernes bourgeois de Calais, à piétiner pendant des heures en file indienne, à se dépouiller de toute possession et de toute intimité pour les livrer aux rayons X, avant de passer dans l’autre monde, sous le sacro-saint portique détecteur de métaux, pieds nus, ceinture ôtée, pantalon tombant, le regard humble pour ne pas accrocher l’attention inquisitrice du cerbère de service. Le cas échéant, il faut encore s’offrir à la palpation professionnelle de ce dernier, les bras levés en croix, immobile, le regard fixe porté au loin, là où l’humiliation ne sera plus qu’un souvenir presque drôle. Après un siècle de relative émancipation, il fallait bien que la Loi tente de reprendre le contrôle des corps, si ce n’est celui des esprits.

Le retour sur soi propre au voyage en solitaire dont je vantais un peu imprudemment les mérites en d’autres circonstances tourne décidément, avec l’escalade des mesures de sécurité, au véritable examen de conscience : Ai-je pêché ?  Est-ce que je transporte un coupe-ongles ou un liquide de plus de cent millilitres ? Ai-je nourri des pensées coupables contre le gouvernement des Etats-Unis ? Une bonne éducation catholique a habitué ses récipiendaires à chercher la faute en eux, si bien qu’au moment de passer devant le douanier, ils en arrivent à être persuadés qu’ils ont effectivement quelque chose à se reprocher.

Une consolation tout de même une fois dans l’avion. Je n’ai pas à remplir, comme à l’aller, les formulaires pour les services d’immigration. C’est au tour des Américains et des extra-Européens de se demander si leur sort ne se joue pas à chaque ligne mal remplie.

*

Combien de livres peut-on emporter avec soi lorsqu’on quitte tout ? Pas beaucoup si j’en juge par la douleur qui a eu le temps de s’installer dans mon épaule lorsque je traversais l’aéroport avec mon sac en bandoulière, lesté des livres achetés à San Francisco que je n’avais pas voulu confier à la soute.

*

J’aurais voulu dormir durant le vol Los Angeles-Londres, me laisser bercer par l’infime vibration des moteurs répercutée dans la carlingue de l’avion, ne serait-ce que pour avoir le plaisir puéril d’utiliser la petite panoplie distribuée par la compagnie après le repas du soir (qui comme tous les repas pris en avion me donne toujours l’impression de jouer à la dînette) : masque occultant, chaussettes de nuit, brosse à dents et dentifrice. Peine perdue, j’ai commencé à regarder un film, 300, récit couillu et couillon de la bataille des Thermopyles. Léonidas et ses Spartiates avaient tout l’air d’une armée de gym queens, qui aurait brusquement délaissé les haltères, le visage figé dans un rictus de colère par les compléments de « vitamines », pour aller casser de la drag queen, en l’occurrence l’inénarrable Xerxès et sa suite de Perses efféminés, harnachés comme pour l’Europride du siècle.

Lorsque enfin j’ai renoncé à regarder la fin de cette mascarade barbouillée à la palette graphique, le sommeil commençait de me fuir. Je tentais encore de l’amadouer quand des cris affolés se sont élevés derrière mon siège. « Help ! Help ! », criaient trois hommes avec un fort accent d’Europe de l’Est, penchés sur le corps inanimé d’une femme d’une cinquantaine d’années. Dans une tentative désespérée de la ramener à la vie, deux d’entre eux, ses fils probablement, pinçaient et trituraient son visage avec leurs doigts comme de la patte à modeler sans qu’elle ne réagisse. Un instant, j’ai cru que son visage finirait par se déchirer tel un masque de latex dans ces séries américaines usées par les rediffusions. Le professionnalisme de l’équipage évacua prestement mari et fils de leur rangée afin d’accéder à la présumée morte et de l’allonger. Grâce aux soins des médecins présents à bord, la femme reprit bientôt connaissance et son examen révéla qu’elle avait franchement abusé du vin blanc lors du repas. Son mari, chemise à fleurs ouverte sur un large poitrail broussailleux, montre et gourmettes dorées ostentatoires, adressait des sourires aux voyageurs alentour comme pour les rassurer, mais ne rencontrait que les visages fermés de ceux qui, mal réveillés mais peut-être définitivement réveillés, auraient sans doute préféré, tant qu’à faire, que sa femme ait effectivement trépassé.

*

A Londres, le dispositif de sécurité s’est encore renforcé depuis l’attentat de l’aéroport de Glasgow fin juin et le calvaire tourne à la farce. Il est notifié au pénitent faisant la queue qu’il doit respecter un certain nombre d’étapes. Etape n°1 : retirer la housse de son ordinateur portable pour le placer dans un premier bac jaune en plastique. Etape n° 2 : retirer montre et menus objets dans ses poches pour les mettre dans la poche latérale de son bagage à main, lui-même destiné à être posé dans un autre bac jaune. Etape n°3 : retirer ses chaussures et les déposer dans un bac supplémentaire. Etape n°4 : retirer de son bagage à main le sac en plastique zippé de 20 centimètres sur 20 centimètres, dans lequel on a entassé flacons de moins de 100 millilitres et médicaments utiles pendant le voyage, et le mettre dans le bac aux chaussures sur celles-ci. Etape n°5 : retirer sa veste ou son blouson et le ranger plié sur le sac aux médicaments, lui-même posé sur les chaussures.

 

Retenir et respecter ces consignes byzantines s’est avéré d’autant moins aisé qu’elles n’étaient expliquées qu’à trois reprises tout au long de la file d’attente qui me retint une heure. Surtout, à chaque fois, négligence ou malice de douanier anglais, les panonceaux détaillant chaque étape étaient disposés dans un ordre différent et il en manquait invariablement un. D’où un sentiment d’incompréhension inquiète parcourant la chenille des voyageurs, croissant à l’approche du portique. Moi j’étais comme un lion en cage, furieux à mesure que mon fantasme de rater ma correspondance pour Paris devenait de plus en plus crédible.

 

Portique franchi, vingt minutes avant le décollage de mon avion. Mes chaussures à peine enfilées, je prends mes jambes à mon cou en direction de mon terminal, monte deux étages quatre à quatre à la recherche du comptoir d’Air France pour retirer ma carte d’embarquement. Puis les redescends aussi sec parce qu’on me dit là-haut que le comptoir en question se trouve là d’où je viens. Mais comment ne l’ai-je pas vu ? Pardon m’ssieurs-dames, je ne veux pas vous bousculer,  je suis d’ordinaire assez bien élevé mais là je suis pressé : j’ai un avion à prendre, vous aussi sans doute. Je ne vois pas ce fichu comptoir. Pourtant Air France, c’est grand, c’est bleu, on le voit de loin. Et non, il est tassé dans un coin, annoncé seulement par une petite pancarte, un comptoir multi-enseignes on dirait, gardé par un jeune Anglais d’origine asiatique remarquablement évaporé. Un garçon-fleur, dirait Joseph Hansen. Est-il encore temps pour moi de m’enregistrer ? « Please, I don’t want to get stuck again in London, you know ! ». Le garçon-fleur reste impavide devant ma tentative de gagner sa sympathie avec un peu d’humour, mais il me livre quand même mon boarding pass. Bye Bye Darling, sourire, c’est pas mal non plus, tu sais. Plus qu’un quart d’heure. Je vais l’avoir cette fois. Au revoir Heathrow, désolé cette fois de ne pas rester plus longtemps à arpenter tes moquettes légèrement odorantes, à m’avachir dans tes fauteuils en buvant ton café infect et brûlant, en fixant les écrans bleus des départs, occasionnellement en parcourant les journaux abandonnés sur le siège à côté de moi. J’ai déjà passé trop de temps en ta compagnie, il me semble. A moi Paris, la grisaille de son été, la poussière sur les meubles dans mon appartement qui sommeille. Tu sais quoi ? Tout ça a fini par me manquer.

25 octobre 2007

Cette fissure magique

« Le voyage est d’abord fait de lui-même. C’est un espace longiligne, dans lequel, comme en une fissure de la planète, tombent images, profils, mots, sons, monuments et brins d’herbe. On peut faire dix mille milles sans avoir voyagé pour autant ; on peut faire une promenade, et la promenade peut devenir cette fissure, être voyage. Les émigrants du XIXe siècle ne voyageaient pas, qui pourtant changeaient de cieux, et les touristes en troupeau ne voyagent pas, qu’un guide agressif bourre de chefs d’œuvre. Voyager, c’est une opération ou solitaire ou en compagnie minime et affine ; et c’est se laisser tomber au fond de cette fissure magique qui nous porte d’un lieu à l’autre. »

Giorgio Manganelli, Italies excentriques.

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21 octobre 2007

28 juillet : Dernière obsession / Magnet maniériste

A quelques jours de mon départ, il me restait une dernière quête à accomplir, une dernière obsession à satisfaire. J’étais venu ici avec le secret espoir de voir un grand nombre de tableaux de David Hockney, dont la peinture, depuis son premier séjour dans les années 60, a mûri sous le soleil californien. Si bien qu'il s'en faut de peu aujourd'hui pour que, par commodité, les vade-mecum de l’art contemporain ne lui assignent explicitement l’étiquette de peintre régional : David Hockney, peintre de la Californie, ses reliefs, ses piscines, ses garçons.

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Mais depuis mon arrivée, ses tableaux se dérobent. Ils restent étrangement invisibles, où que j’aille, quel que soit le musée que je visite. Pas une seule piscine en vue, de celles qui ont fait sa renommée, où les grands aplats de couleurs découpent la toile en figures géométriques et bousculent la perspective, tandis que le réalisme des corps accroît le sentiment d’étrangeté. Pas même un seul de ses précieux dessins exécutés à main levée à l’encre ou au crayon, sensuels et tendres dès lors qu’ils représentent des proches, miracle d’un abandon saisi au vol. Rien qu’un petit format à l’huile entrevu au San Francisco Museum of Modern Art, dont la modestie m’a empêché de m’en souvenir et a seulement nourri ma frustration. A Los Angeles résidaient mes dernières espérances, il me fallait visiter ses deux principales institutions dédiées à l’art contemporain.

Ma déception a culminé hier au Moca (Museum of Contemporary Art), situé dans le centre de Los Angeles. La collection permanente, riche de quelque 5 000 œuvres d’artistes tels que Roy Lichtenstein, Mark Rothko, Robert Rauschenberg, Andy Warhol, Jean-Michel Basquiat ou bien sûr David Hockney est inaccessible, cantonnée à la discrétion de ses réserves. Le billet d’entrée de huit dollars donne accès à deux expositions temporaires. L’une d’entre elles est une rétrospective intitulée « The Art of Richard Tuttle ». Mieux vaut taire ce que m’inspire cet art « post-minimaliste », comme le qualifient sans malice les commissaires de l’exposition. J’ai beaucoup de mal à y voir autre chose que le fruit ingrat des relations incestueuses entre artistes, galeristes et conservateurs de musées, qui infusent un peu trop souvent l’art contemporain.

medium_escobar.2.jpgL’autre exposition « Poetics of the Handmade » réservait néanmoins quelques surprises plus heureuses : les planches de surf et les skateboards de Dario Escobar, habillés d’argent ciselé dans la tradition du XVIIe siècle espagnol et illustrés de sujets religieux, amalgame réjouissant du profane et du sacré, du banal et du précieux ; les tableaux délicats de Maximo Gonzalez à partir de billets de monnaies dévaluées du monde entier ; les dessins de Matthew Monahan – artiste que j’avais découvert quelque temps plus tôt au cours de mes divagations sur internet  dont le tracé futuriste leur donne paradoxalement l’allure d’un travail de maître ancien.

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Aujourd’hui enfin, mon entêtement a payé mais le résultat est assez maigre. Au LACMA (Los Angeles County Museum of Art), l’aile consacrée à la peinture contemporaine était fermée et je n’ai pu contempler que le seul Hockney visible, celui accroché dans le hall du musée, le gigantesque « Mulholland Drive : The Road to the Studio ».

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*

A la boutique de souvenirs du LACMA, j’ai été heureux de pouvoir acheter un magnet pour mon réfrigérateur reproduisant le Vénus et Cupidon du Bronzino exposé dans le musée. Je pense à l’impéritie des musées de Naples, où d’autres œuvres maniéristes avaient impressionné ma rétine. Il y est parfois impossible d’obtenir un catalogue des collections, simplement parce qu’un tel catalogue n’existe pas, comme à la Certosa de San Martino. J’imagine la tête des conservateurs napolitains si on leur disait qu’il existe un endroit où l’on vend des magnets maniéristes.

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06 octobre 2007

27 juillet : Books alone are liberal and free

La vieille bibliothèque de Los Angeles semble posée au milieu des gratte-ciels de Financial District telle un memento mori dévoilant la vanité de la course à la hauteur dans laquelle est engagé tout le quartier.

Ceux qui par milliers travaillent aux alentours dans les banques et les sièges de grandes entreprises peuvent méditer ces morts inscrits au fronton de sa tour carrée Art déco : « Books alone are liberal and free : they give to all who ask, they emancipate all who serve them faithfully. » De qui d’autre peut-on en dire autant ?

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05 octobre 2007

26 juillet : Un culte sans âge

Le dos au mur face à la piste, j’observe la forêt bruissante des corps. J’hésite à me joindre à eux. Depuis que j’ai cessé de sortir, la façon de danser a manifestement changé. Il a suffi que je détourne mes regards quelque temps – combien de temps au juste ? - pour que le monde que je connaissais disparaisse et qu’un autre le remplace. Pourtant ceux-là qui ce soir meuvent leurs hanches avec une souplesse qui me surprend et dessinent des bras des arabesques compliquées ne sont pas beaucoup plus jeunes que moi. Serait-ce l’influence black, ici dominante ? La gestuelle est plus saccadée, découpée, avec des ruptures de rythme fréquentes. Me manquent les rudiments même de ce nouveau langage. Mais bientôt la musique inverse le temps, les platines tournent à l’envers et ramènent à la surface des hits vieux de deux ans, de cinq ans. La danse recoud les décennies entre elles, comme ça jusqu’au début des années 80. Bonne fille, elle ne laisse personne dans son coin, elle accorde au présent ceux qui se croyaient désertés par elle. Elle m’attire sur la piste et m’y retient, moi qui l’instant d’avant me résignais déjà au rôle de spectateur et découvrais soudain en concevoir une amertume impuissante. Est-ce simplement l’effet de la vodka ou bien quelque chose s’est-il réveillé ? Le corps d’abord raide, commence de s’assouplir, de se détendre pour se tordre de plus en plus aisément. Le corps me revient. Il emprunte des lignes inexplorées depuis des années. La fluidité retrouvée actualise les gestes d’une autre époque, lisse le hiatus temporel. Il me semble reprendre, finir, continuer une boucle commencée il y a cinq, que dis-je dix ans au Queen ou au Pulp. Impression dense et fugace de perpétuer un culte sans âge, d’entretenir une flamme avivée par d’autres il y a vingt ans, trente peut-être, qui sait au Palace, au Studio 54 ou au Factory Club. L’heure peut bien tourner, K. s’impatienter, incrédule, depuis le bord de la piste, le temps n’existe plus pour moi, à nouveau. Enfin, je suis celui que j’étais, je suis tous les autres, infatigable, incroyablement présent dans chaque geste et j’aimerais que ça continue comme ça encore un peu, allez, juste un peu.

04 octobre 2007

25 juillet : Le retour du refoulé

Sur la route de Laguna Beach, haut-lieu d’une émission de télé-réalité mettant en scène les angoisses existentielles de la jeunesse dorée de Californie, le naturel revient au galop. Saturé de Hip-Hop et de RnB qui assaisonnent nos heures californiennes depuis un mois, en voiture, à la télévision, dans les bars, les clubs et les magasins, j’arrête le curseur de la radio sur une station de musique classique. Et Mozart s’éveille et s’étire entre les collines de Laguna Hills.

 


podcast

 

Les Noces de Figaro, "L'ho perduta... me meschina !" ; direction : Sir Georg Solti.

30 septembre 2007

24 juillet : Flip-flops

medium_Flip-flops2.JPGParfois dans les malls ou les supermarchés, l’air conditionné est si glacial que j’ai l’impression que mes doigts de pieds gèlent dans mes flip-flops et qu’à la fin de la journée, il faudra m’amputer d’un ou deux d’entre eux comme un alpiniste qui aurait escaladé l’Everest.

*

Sur les murs du mall géant de South Coast Plaza, cette citation de Coco Chanel, dont la traduction anglaise alambiquée est sans doute destinée à interpeller les Américaines Platinum du comté d’Orange, qui naviguent ici entre deux âges au rythme des oscillations de leur carte de crédit entre Gucci et Hermès (prononcez « Eurmé »).

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29 septembre 2007

22 juillet : Noooorman !

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Qui a déjà essayé de raconter un film d’Hitchcock sait que dans cette entreprise les mots se défilent. Plutôt qu’une histoire, souvent tellement mince en vérité qu’il peine à se la rappeler - La mort aux trousses, c'est l'histoire d'un homme qui... court ? -, sa mémoire régurgite une collection d’images, de lieux, d’objets brillant isolément dans la pénombre de l'oubli, comme autant de moments d’angoisse et de tension, de prescience de l’événement qui se trame. Le paquet piégé de Sabotage, le verre de lait de Soupçons, la spirale de l’escalier de Vertigo, le sac à main de Marnie, la maison de Psychose...

Fétichisme tellement puissant que même au milieu d’un groupe de touristes ébaubis, même sans la nuit, la brume et la pluie, écrin des scènes les plus inquiétantes de Psychose, on ne peut retenir un frisson au pied de la maison de Norman Bates et l’on guette aux fenêtres l'apparition effrayante de la silhouette de sa mère.

23 septembre 2007

21 juillet : Le Minou de chocolat

medium_axelrod.jpgDe retour à Fountain Valley, je mets à profit l’oisiveté du week-end pour achever la lecture de Borges’ Travel, Hemingway’s Garage, livre d’un certain Mark Axelrod acheté à San Francisco dans l’ancien quartier hippie d’Haight-Ashbury. Le titre, la jaquette et le résumé de la quatrième de couverture laissaient présager que l’auteur s’attacherait réellement à raconter comment un café de Copenhague en était arrivé à prendre pour nom celui de l’auteur Karen Blixen ou bien une agence de voyages de Tustin (Californie) à s’appeler « Borges’ Travel », et qu’il en résulterait un effet assez charmant, lié à la trivialité de lieux comme la cafétéria Virginia Woolf ou de certains produits de consommation courante (les choco Leibniz, les patates Van Gogh).

En fait, tous ces lieux et ces produits n’étaient que prétextes à fiction sur la vie d’un auteur : comment Casanova en exil a fini ses jours en patron d’un restaurant à Carmel en Californie. Comment les problèmes d’argent de Karen Blixen l’amenèrent à ouvrir ce café de Copenhague, etc. On se lasse rapidement de ces historiettes, tant l’auteur tend à s’y répéter sur le fond comme sur la forme.

L’une d’entre elles retient néanmoins un peu plus l’attention que les autres, celle du café « Chez Colette » d’Edina dans le Minnesota. Où l’on apprend que Colette et Missy, au printemps 1908, allèrent visiter une cousine de Missy nommée Gigi Gouine à Minneapolis – Saint Paul, où cette dernière était responsable d’une communauté lesbienne. « Socio-sexuellement, les choses ne pouvaient aller mieux pour elles trois, nous dit l’auteur, à l’exception d’une chose qui semblait manquer à leurs vies : la nourriture, et singulièrement la nourriture française. » Pour y remédier, le trio décida d’ouvrir un restaurant, ce qui fut chose faite le 28 janvier 1911. Le restaurant existe encore, assure l’auteur, et il est réputé  pour son dessert, le « Minou de chocolat » (en français dans le texte) : «  a mixture of chocolate bits, warmed Merlot and frothy cream ». Il est certain que si un jour j’ouvre un restaurant, comme l’idée idiote m’en passe parfois par la tête sans doute pour faire honneur à mes origines, le Minou de chocolat sera en bonne place sur la carte.

22 septembre 2007

20 juillet : Enough Buffet !

medium_stratos.JPGAlangui dans un transat au bord de la piscine sur le toit du Stratosphere Tower, je regarde tituber les touristes anglais, déjà - ou encore - ivres à 10 h du matin. Les hauts parleurs qui nous cernent crachent une musique trop forte qui m'empêche de lire comme de m'assoupir. Tout est trop ici : trop fort, trop grand, trop sucré, trop gras, etc.

*

Avant de reprendre l’avion pour Los Angeles, nous tournons désespérément dans le hall de l’hôtel à la recherche d’un déjeuner qui nous inspire autre chose que le dégoût. Nous nous attablons finalement dans un snack pseudo mexicain et commandons le plat qui nous semble prêter le moins possible à une débauche de sauce et d’huile, une omelette. medium_miam.JPGUn trio sympathique de Texans obèses engage alors la conversation avec nous, s’enquérant de nos origines et de la durée de notre séjour. Tout en parlant, ils avalent avec une rapidité surprenante un monstrueux burrito en éruption débourrant une lave orange de fromage fondu. Ils nous confient que sur le départ eux aussi, ils souhaitaient manger plus léger qu’aux repas précédents. Depuis le début de la semaine, midi et soir, ils avaient systématiquement choisi les formules « Buffet à volonté » de l’hôtel, mais trop c’est trop, cette fois, ils n’en pouvaient plus : « Enough Buffet ! »

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16 septembre 2007

19 juillet : Sin City

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Dans le bus réfrigéré qui nous transfère d’un casino l’autre le long du strip, un homme lit la bible en face de nous. Peut-être pour conjurer l’influence de Sin City, la « ville du péché » (surnom de Vegas valant publicité) ? Non, je me rends compte rapidement que sa lecture provoque l’hilarité chez cet homme. Sans doute n’en revient-il pas de ce qu’il lit.

 

 

medium_hotbabesvegas.JPGLe péché est à l’évidence une notion subjective. Casinos, boutiques, bars, shows « érotiques » féminins et mêmes masculins : je ne vois décidément rien à Vegas qui me donne envie de pécher.

20:15 Publié dans California Rolls | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Las Vegas

14 septembre 2007

Epaves malthusiennes

medium_Santabarbara.JPG« Quelques mois avant le début de la Seconde guerre mondiale, Aldous Huxley et Thomas Mann arpentaient une plage du Sud de la baie de Santa Monica, jouissant d’une "solitude miraculeuse" et plongés dans une discussion sur Shakespeare, quand ils réalisèrent soudain que, "aussi loin qu’ils pouvaient porter leur regard, le sable était recouvert de formes blanchâtres qui ressemblaient à des chenilles mortes". En fait de "chenilles", il s’agissait d’"épaves malthusiennes", "dix millions de préservatifs usagés", selon l’estimation de Huxley, rapportés par la houle après avoir été évacués par le principal déversoir des égouts de la ville à Hyperion Beach. Huxley ne nous dit pas comment son célèbre compagnon réagit à cette étrange vision, mais il rapporte le spectacle offert par la même plage quinze ans plus tard : "Le sable est propre […], les enfants y creusent des trous, les corps huilés des baigneurs brunissent lentement […], etc." Cet "heureux dénouement" était "l’œuvre de l’une de ces merveilles de la technologie moderne, la station d’épuration Hyperion".

[…] Presque fatalement, ce symbole de la capacité infinie de Los Angeles à manipuler la nature au nom du développement allait devenir à la fin des années quatre-vingt l’incarnation maléfique de la crise écologique de la ville.

A la fin du mois de mai 1987, cette "merveille de la technologie moderne" recracha  des millions de litres de déchets innommables dans la baie de Santa Monica, avec pour principales victimes le sable de ses plages et l’humeur de ses riverains. C’était là la première occurrence d’une série tragi-comique de désastres écologiques […] Face aux calamités qui succédèrent à cette marée de merde, inondations, sécheresse, contaminations toxiques, smog, risques sismiques et problème des déchets solides, on commença à se demander en haut lieu si, derrière les guerres que se livraient promoteurs et propriétaires, ce n’était pas toute l’infrastructure de la ville qui était en train de s’effondrer. »

Mike Davis, City of Quartz

11 septembre 2007

18 juillet : Sweet dreams

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Dans le hall géant du Stratosphere Tower, notre hôtel à Las Vegas, Eurythmics psalmodie en boucle « Sweet dreams are made of this ». Vegas a certes tout d'un rêve mais la douceur y est absente. Il suffit de franchir le pas de la porte de l'hôtel-casino, monde à lui seul, pour s'en rendre compte : l’air en fusion saute au visage. A peine une journée depuis que nous sommes arrivés et j'ai l'impression d'avoir épuisé tous les charmes de cet univers totalement artificiel et vain, sans jamais y avoir été sensible plus qu'un instant, ce que j'espérais pourtant, sans doute de mauvaise foi.

 

Hier soir, nos bagages à peine déposés dans la chambre, j’ai traîné K. dehors pour aller manger dans un endroit que j’avais relevé dans notre guide. Malgré la chaleur suffocante, j’ai insisté pour parcourir à pied le strip, la principale artère de Vegas. Calvaire sans intérêt puisque pour pouvoir déguster notre sandwich au milieu d’une salle déserte dans un mall sur le point de fermer, nous avons dû traverser un paysage cauchemardesque de parkings, de terrains vagues, de motels défraichis et de chantiers où béton et tiges d'aciers sont lancés vers le ciel sous l'aîle des grues. medium_strip.2.JPGLes hôtels-casinos sont en effet en perpétuel agrandissement, quand ils ne sont pas purement et simplement rasés pour laisser place à des constructions encore plus délirantes. Rien ne semble ici destiné à durer vraiment, quelle que soit la démesure de l’édifice, la qualité et la longévité des matériaux employés pour les construire. Comme en témoigne la fermeture la veille de notre arrivée du Frontier, l’un des plus vieux hôtels-casinos de Vegas - ouvert depuis 1942, indique un panneau géant. Déjà, les camions défilaient devant sa porte, emportant machines à sous et mobilier, fourmis dépeçant la grande carcasse toute en néons et vitres fumées. L’hôtel Aladdin, pourtant signalé dans notre guide publié en 2007 comme l’un des lieux incontournables de Vegas, est quant à lui resté inexplicablement introuvable. Sans doute a-t-il à nouveau été rasé, comme en 2000, pour renaître en plus grand et en plus fou d’ici quelques mois.

 

medium_Luxor.2.JPGCe qu’il y a de plus intéressant dans ces monstres éphémères, c’est bien entendu leur tendance presque systématique à pasticher un univers ou une époque : les histoires de pirates avec les impressionnants trois-mâts se déplaçant dans le bassin devant le Treasure Island, la Rome antique avec les colonnades, les péristyles et les temples du Ceasar’s Palace, L’Egypte des pharaons avec la pyramide de verre noir du Luxor, Paris, son Louvre et sa tour eiffel au Paris Vegas… Le plus saisissant reste sans doute le Venetian qui à l’extérieur présente un concentré des monuments de la cité des doges – Pont des Soupirs, Campanile, Palais des Doges… - et à l’intérieur imite le dédale de ses rues, prétexte à aligner boutiques et brasseries. medium_venetian.2.JPGJamais on ne se croît à Venise bien sûr, tout est ici trop carton pâte,  ambiance fraise Tagada, et l’eau des canaux trop bleu piscine, même si les gondoliers chantent en italien (avec un micro). Mais le ciel peint avec quelques nuages sur le plafond au dessus des façades des maisons en arrive à certains moments à faire oublier que l’on est à l’intérieur d’un gigantesque trompe-l’œil climatisé. A tel point qu'à la sortie, le vent brûlant du désert est presque toujours une surprise.

Je n’arrive pas à décider si ce goût pour le pastiche architectural, hyperbolique à Las Vegas mais tout aussi présent en Californie, est un moyen pour les Américains de s’acheter un passé plaisant sans vilaines aspérités ou bien une forme de pied de nez à cette culture européenne qui leur donne souvent tellement de complexes. Difficile de ne pas s’interroger sur les intentions de l’architecte quand on tombe nez à nez, comme cela m’est arrivé à San Francisco, avec un immense (forcément immense) building aux arêtes gothiques doté d’un porche d’église romane avec tous ses saints abritant… une banque.medium_sfgothic.JPG

Ou bien ceux qui ont construit ces répliques disproportionnées avaient-ils en tête l’espoir de laisser des ruines respectables à quelques siècles ou millénaires de distance. Que restera-t-il des gigantesques malls à thème (missionnaire hispanique, mauresque, méditerranéen…) de la périphérie de Los Angeles ? Qu’est-ce qui survivra de Las Vegas quand la pénurie d’eau et d’hydrocarbures aura imposé de rendre au désert cette ville absurde ? Combien de temps les néons, les stucs, les cascades et les forêts tropicales résisteront-ils au soleil et aux pillards ? Les restes du Ceasar’s Palace ressembleront-ils à ceux du Foro romano ? Ou bien les colonnes laisseront-elles apparaître leur structure métallique sous le mauvais ciment ? J’espère que ce qui fera la joie des futurs archéologues seront les sols incroyables qui pavent ces endroits : marbres multicolores, mosaïques raffinées, puzzles de pierre, voilà bien les seuls éléments de ces décors qui ne sont pas tout à fait factices.

*

Le plus surprenant à Vegas, c’est que l’on arrive parfois à manger bien. Comme hier soir sur une place de « Venise » où j’ai mangé la meilleure pizza depuis des mois, fine et crispy, accompagnée d’une salade de roquette parfaitement assaisonnée (et non comme d’habitude, noyée sous une abondante mélasse sucrée) servis par un impeccable Italien d’une cinquantaine d’années, parlant mal l’anglais. De quoi ajouter dans mon esprit à la confusion créée par le décor.

*

Le souci américain de la perfection a abouti à restituer son nez au sphinx qui monte la garde devant le Luxor. Ce nez ressemble-t-il à l’authentique ou a-t-il plus à voir avec ceux que remodèlent à longueur d’année les chirurgiens californiens ?

06 septembre 2007

15 juillet : Un fantasme

medium_Financial_district.2.JPGChaque soirée de cette semaine passée à San Francisco nous cueillait fourbus mais ravis d’avoir au fil d’une longue journée pu découvrir un ou deux quartiers supplémentaires. Union Square, Financial District, North Beach, Fisherman’s Wharf, Pacific Heights, Golden Gate Park, Haight-Ashbury, Civic Center, Mission District, Castro… Pas un de ces petits carrés striés d'orange sur la carte que nous n'ayons méthodiquement arpenté à pied, en nous aidant occasionnellement du bus.

Je crois que la marche reste le seul moyen pour moi de m’approprier une ville, comme on assemble patiemment pièce après pièce un puzzle de béton, de métal et de bois. D’où sans doute les sentiments contrariés, entre répulsion et fascination, que m’inspire la monstrueuse et clinquante Los Angeles, où les distances entre les quartiers sont définitivement trop grandes pour les parcourir à pied et où il est extravagant de se reposer sur les transports en commun – sauf à être totalement masochiste et à accepter de passer quatre heures dans un bus simplement pour traverser le centre de la ville. Là-bas, l’espace est éclaté, le mouvement motorisé une illusion grisante, qui recomposent constamment et repoussent hors champ toute idée de ville : L.A. ne se donne à vous que pour mieux vous résister l’instant d’après, et vous échappe toujours.

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San Francisco n’a pas cette afféterie, elle se laisse envisager sans faire de mystère. Et j’aurais presque envie de dire, à l’instar de Carrie (mais un ton en dessous) : « I loved, loved, loved, loved that city » : medium_chinatown.2.JPGles manoirs victoriens irréels des quartiers chics, les gratte-ciels égarés dans la brume de Financial District, les pagodes aux tuiles vertes vernies de Chinatown, la déglingue des vieux cinémas Art Déco désaffectés de Mission District, le quartier latino, et bien sûr la multitude des maisons en bois aux couleurs de cartes postales qui s’étalent et s’étagent dans pratiquement toutes les rues dès qu’on sort du centre-ville à proprement parler.medium_maisonsSF.3.JPG

Il n’y a guère que Tender Loin pour embarrasser la vue : les camés y hantent chaque rue, armée de zombies toute droit sortie d’un film de George Romero. La misère extrême dégueule son alcool frelaté jusqu’au pied des grands hôtels et des galeries d’art d'Union Square. Revers de la prospérité américaine que l’on aurait pu finir par oublier presque, à force de fréquenter les malls de luxe et les restaurants d’Orange County, où l’entre-soi préserve de l’inattendu.

Peut-être précisément parce que San Francisco conserve un véritable espace public qui semble faire défaut là où s’étend l’ombre de Los Angeles, et donc qu’elle met en présence des individus qui ailleurs jamais ne se croisent, je me sentirais capable d’y vivre. Est-il nécessaire d’ajouter qu’au contact prolongé de cette ville a pris corps dans mon esprit le fantasme d’une année sabbatique passée ici à écrire ?

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05 septembre 2007

Indéfiniment et jamais plus

medium_kis.2.jpg« Le récit éponyme d’Encyclopédie des morts, recueil de nouvelles de [Danilo] Kis, évoque une bibliothèque à la Borges dont les volumes relatent la vie des morts qui n’ont pas été célébrés, qui ne figurent "dans aucune autre encyclopédie". En outre, chacun de ses ouvrages parle de son sujet dans les termes mêmes qu’aurait choisis la personne en question : il énumère les auteurs préférés de celle-ci, les spectacles de cirque auxquels elle a assisté, indique le jour où elle a fumé sa première cigarette, mentionne les chaussures pointues achetées avec l’argent que son père lui a donné pour avoir obtenu son diplôme. Tout est là. "Rien ne se répète jamais dans l’histoire des hommes, tout ce qui paraît à première vue identique est à peine semblable ; chaque homme est en lui-même un astre à part, tout se passe toujours et jamais, tout se répète indéfiniment et jamais plus (1)". »

Edmund White, La bibliothèque qui brûle

(1) Encyclopédie des morts, Gallimard, 1985, trad. Pascale Delpech.

Tout vieillard qui meurt

« En Afrique, tout vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle. »

Amadou Hampaté Bâ

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Illustration : Bibliothèque de Holland House, Londres, 22 octobre 1940. Pour une lecture stimulante de cette photo, voir le blog de Dominique Autié.

30 août 2007

14 juillet : The Burning Library

medium_Bolerium.2.JPGLa veille de notre départ de San Francisco, nous sommes tombés presque par hasard en déambulant dans Mission Street sur la librairie que je cherchais depuis le début de la semaine mais que je ne trouvais jamais, ayant pour une raison inexplicable noté à chaque fois de travers le numéro exact où elle était située. Je n’aurais pas remarqué la petite plaque discrète signalant sa présence, collée sur l’interphone près d’une droguerie, si un énorme panneau publicitaire pour une autre librairie, quant à elle disparue, ne m’avait incité à tourner la tête.

J’ai hésité, croisé le regard de K. puis me suis risqué à appuyer sur le bouton de l’interphone. Un grésillement nous a alors invités à pousser la porte et prendre l’ascenseur dans le hall désert. 

C’est au troisième étage de cet immeuble abritant d’autres librairies en appartements, que nous avons finalement mis les pieds chez Bolerium Books. En réponse à ma requête (« American and British Fiction »), le libraire à l’humour understatement pas toujours très intelligible m’a prévenu que l’ordonnancement de l’endroit était un peu spécial et que je trouverais de la littérature anglo-saxonne disséminée un peu dans tous les rayons, organisés selon une thématique « social movement » : Socialism, Gay, Lesbian, African-American, etc. J'ai souri de toutes mes dents à la déclinaison de ce catalogue : voilà bien l’esprit de compartiment des Américains qui me hérisse le poil autant qu’il m’amuse puisqu’il mène à ranger Proust dans la gay fiction, réduisant de fait la portée de son œuvre aux préférences sexuelles de son auteur. Jason ne nous avait-il pas raconté qu’il existait à l’université de Berkeley un gay et un lesbian dormitory, c’est-à-dire un quartier des chambres universitaires réservé à ces populations…

Ce mouvement de défiance passé, j’ai bien dû reconnaître que je me retrouvais chez moi au milieu du rayon gay. Où que je tournais la tête, mes yeux accrochaient des noms d’auteurs qui à un degré ou un autre avaient compté pour moi, parce que ce qu’ils avaient écrit ne ressemblait jamais à rien d’autre, parce qu’ils m’avaient souvent prêté leur regard, parce qu’ils m’ont dit un jour qui j’étais.

Pêle-mêle et entre autres : Edmund White, Proust, Foucault, Genet, Christopher Isherwood, W.H. Auden, Stephen Spender, Lytton Strachey ou encore Alan Hollingshurst dont j’étais venu chercher une édition originale du premier livre, The Swimming-Pool Library.

Soudain l’émotion m’a rattrapé dans la pénombre des rayons. Comme si les parentés depuis longtemps supputées, les filiations souterraines, les fraternités secrètes unissant ces hommes de papier à travers le temps et l’espace dans un entrelacs de sens et d’expériences, avaient mûri à mon insu dans le silence des bibliothèques et criaient enfin leur vérité étourdissante. Ce territoire résumant une part de ma vie, cette géographie intime pourtant encore largement inexplorée, se dépliait devant moi dans la poussière en suspension, comme la promesse renouvelée de vendanges tardives, m’empêchant presque, dans le peu de temps dont je disposais encore, de réfléchir avec discernement aux livres que je souhaitais le plus acquérir dans l’immédiat. Et d’examiner ce livre-ci et de le comparer avec celui-là, tentant de soupeser calmement chacun de leurs arguments –  intérêt de son contenu, qualité de l’édition, éventuelle dédicace, prix – chaque nouvelle découverte venant bouleverser les priorités arrêtées un moment plus tôt.

medium_the_SP_library.JPGJe crois que si l’on m’avait demandé en sortant la liste exhaustive de mes achats, j’aurais été incapable de la livrer toute. Ce n’est qu’une fois rentré à l’hôtel que je n’ai découvert que mon choix s’était finalement arrêté sur deux livres que je ne connaissais pas de Joseph Hansen, The Prater’s Violet d’Isherwood et bien sûr, la première édition américaine de The Swimming-Pool Library.

Même si c’est ma carte Bleue qui en a subi la brûlure, je me suis senti un instant Guillaume de Baskerville, le moine dans Le Nom de la rose qui amasse en panique, les joues rougies par la chaleur de l'incendie, les ouvrages qu’il souhaite sauver de la Bibliothèque en flammes. Comme tout vient à propos, au cours de mon exploration des rayonnages, je me suis retrouvé nez à nez avec le recueil d’essais littéraires et militants d’Edmund White, The Burning Library, dont je possède la traduction française, La Bibliothèque qui brûle. Si je l’avais alors ouvert, comme je l’ai fait au moment d’écrire ces lignes, j’aurais pu y lire : « Quelles que soient les intrigues que j’ai élaborées ou endurées, les conceptions de l’artiste auxquelles j’ai tâché d’être fidèle, les contrées lointaines que j’ai parcourues ou hantées en imagination – ce ne sont toutes que des notes en bas des pages que j’ai lues enfant. Merrill ne dit-il pas que nos vies ne sont que « romans déguisés » ? » La vie oui, pour vivre les livres qu’on a lus.

25 août 2007

13 juillet : De la culture en Californie

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Au bout d'une allée serpentant à travers l’étendue verte d’un terrain de golf, nous arrivons dans un endroit nommé Land’s End, littéralement le bout du monde, peut-être parce qu’il semble léviter au-dessus de l’océan Pacifique. Là, l'incongru Palace of the Legion of Honor tend ses formes classiques contre le bleu céruléen qui coiffe aujourd’hui San Francisco.

Vision irréelle pour le passant parisien que je suis d'ordinaire, qui à une époque empruntait matin et soir la rue de Solferino et entrapercevait parfois derrière les grilles de l’Hôtel de Salm les jeunes filles de la Légion d’honneur, tailleur bleu marine, cheveux sages, col blanc, fantômes d’une autre époque fuyant le regard des curieux entre les colonnes austères. Pas de jeunes filles rangées en vue ici, sous la lumière drue de Californie baignant la réplique exacte de ce monument parisien, née dans les années 20 du caprice de l’épouse d’un magnat du sucre, Alma Spreckels. Pas de jeunes filles mais des sculptures de Rodin par dizaines dans ce musée qui revendique fièrement en posséder le plus grand nombre, en dehors du musée Rodin de Paris. Les Spreckels avaient la folie des Rodin et de tout ce qui était français en général, comme en témoignent leurs collections qui constituent le fonds originel du musée. Outre des sections importantes dédiées à la peinture italienne, des primitifs jusqu’à la Renaissance, à la peinture hollandaise et flamande des XVIIème et XVIIIème siècles, le Legion of Honor fait en effet la part belle aux impressionnistes (Monet, Renoir, Degas, Manet, Pissaro…) et aux modernes (Cézanne, Picasso, Braque, Matisse…). medium_Palace_Legion_Honor_Salon_LouisXVI.2.jpgMais le plus saisissant reste sans doute les salles consacrées au mobilier français des XVIIème et XVIIIème siècles, mis en scène dans des décors de boiseries authentiques, démantibulées et rapportées d’hôtels particuliers ou de châteaux français, à une époque pas si lointaine où l'on pouvait encore vendre sans crainte son patrimoine architectural par caisses entières à de riches collectionneurs étrangers. Je me suis rendu compte à mesure de mes visites que c’était une constante de beaucoup de musées américains nés au tournant du XXème siècle que d’accorder une telle hégémonie aux œuvres d’origine européenne et singulièrement française. Les plus belles pièces de mobilier de l’Ancien Régime que j'ai pu voir, les rares rescapés du mobilier royal parvenus jusqu’à nous, ont élu domicile depuis longtemps sur le sol américain. Cette obsession pour l'Europe et le goût français a longtemps dominé les orientations des grandes institutions culturelles américaines, reflet de la recherche de distinction de leurs mécènes issus de l’élite WASP. Au point que la fréquentation exclusive de ces lieux pourrait à la longue persuader que l’art américain n’a rien produit qui soutienne la comparaison. medium_martel.2.jpg

Comme l’explique de manière très documentée Frédéric Martel dans De la Culture en Amérique, cette échelle des valeurs a commencé d’être battue en brèche à la fin des années 1970, lorsque l’explosion des ghettos noirs imposa d'élargir le champ de la culture légitime et d’ouvrir ce vieux modèle figé aux expressions culturelles dites « minoritaires ». Vingt ans plus tard, ce mouvement de réévaluation historique a peut-être quelque chose à voir avec le renaissance du de Young Museum, dans le bâtiment audacieux construit au début des années 2000 dans le Golden Gate Park de San Francisco par les architectes Herzog et de Meuron : où le monolithe opaque depuis l'extérieur se révèle être, quand on y pénètre, un moucharabieh de métal tamisant la lumière autour des fétiches et des masques de cérémonie et offrant un regard en surplomb sur toute la ville. medium_de_Young.4.JPGJusqu'ici parquées dans un bâtiment de style colonial, les abondantes collections d’arts des civilisations précolombiennes, africaines, de Papouasie – Nouvelle Guinée et de Nouvelle Zélande, côtoient désormais fraternellement la collection d’art américain, depuis ses expressions un peu frustres d'avant l'Indépendance en passant par son paysagisme académique au XIXème (aussi monumental qu’ennuyeux à mes yeux) jusqu’à la singularité de la peinture figurative et réaliste de la côte Ouest au XXème siècle – à rebours du rouleau compresseur de l’expressionnisme abstrait de New York. Les  transitions entre les collections achèvent de brouiller les frontières traditionnelles et de subvertir les vieilles hiérarchies, et l'on se retrouve soudain au cœur d'une curieuse chambre d'échos, où l’artisanat des indiens d’aujourd’hui répond à la poterie maya vieille de 1500 ans et où la création contemporaine réactualise des motifs, des techniques, des matières utilisées depuis des millénaires. Où commence l’art, où finit le musée ? Interrogations hélicoïdales pour colloques feutrés. Les réponses, à vrai dire, m’importent moins que la confusion qu’elles génèrent dans un esprit saturé de beau après trois heures de visite et bientôt obsédé par un seul but : s’asseoir et manger.

Si l’on en croit Mike Davis dans City of Quartz, cette tendance historique à l'affranchissement des canons européens pour une reconnaissance de la cultural diversity a fonctionné totalement à l’envers à Los Angeles. Dans les années 1980, les promoteurs immobiliers et leurs partenaires financiers ont entrepris de redorer le blason du centre-ville de L.A., dont la valeur périclitait, en tentant d’en faire un pôle d’attraction culturel d’envergure mondiale. D’où une frénésie de monumentalisme culturel dont les expressions les plus réussies ont été le Walt Disney Concert Hall dessiné par Frank Gehry et le J. Paul Getty Center conçu par Richard Meier, les deux architectes fétiches de la région. Selon ses autorités qui s’en vantent, le Getty Center a été le musée le plus cher jamais construit sur le sol américain (300 millions de dollars) et sa dotation, dont les intérêts servent à financer son fonctionnement, est l’une des plus importantes des Etats-Unis (3 milliards de dollars).

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Pour Mike Davies, « cette floraison d’art public et de monumentalisme est allée de pair avec une désertification culturelle du reste de la ville. […] Depuis la fin des années soixante-dix, faute de subventions municipales, les écoles assurent de moins en moins l’enseignement de la musique et des arts plastiques, les principaux ateliers communautaires ont fermé, les clubs de jazz disparaissent les uns après les autres, la danse afro-américaine s’est retrouvée à la rue, le théâtre communautaire s’étiole, le cinéma noir ou chicano reçoit de moins en moins d’aides et le muralisme de East L.A., pourtant connu dans le monde entier, a presque disparu ».

medium_Getty.JPGUn mois en Californie, c’est trop peu pour que je sois en mesure de juger de l’acuité d’un tableau aussi noir, de le nuancer voire de l’infirmer, comme l’ont fait certains depuis la parution du livre de Mike Davis. Cependant, à considérer les choses depuis les hauteurs de Sepulveda Pass où la masse blanche du Getty domine tout Los Angeles, je me dis que son ouverture à la fin des années 90, avec son tropisme européen et francophile coulé dans le béton, avait quelque chose de fâcheux, de l’ordre du déni, au sein de la ville la plus multiculturelle des Etats-Unis.

21 août 2007

12 juillet : Les libertés de demain

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Castro, le mythique quartier gay de San Francisco, est source de déception pour le promeneur qui y cherche l’odeur de souffre et de poudre d’une utopie concrète, entreprise de libération des mœurs autant que d’émancipation politique. Ce matin-là, il n’y trouve que les reliefs d’une vague née dans les années 70 pour se briser une dizaine d’années plus tard sur les récifs du sida et de la moral majority triomphante. Peut-être s’est-il passé quelque chose là il y a deux décennies, mais aujourd’hui Castro a plutôt l’air –  avec ses drapeaux arc-en-ciel, ses magasins, ses fresques murales – d’un conservatoire de la vie gay. C’était sans doute un peu le surinvestir que d’y traquer les signes des luttes et des libertés qui pourraient être celles de demain. Ou bien, prisonnier de son histoire, Castro s'est-il refusé au touriste naïf.

 

Quand quelques jours plus tard nous sommes allés boire un verre un soir dans un bar lounge du quartier en compagnie de Jason, un ami d’Adolpho rencontré à L.A., étudiant en architecture à Berkeley, Castro semblait absolument mort, plus mort encore qu’aucun soir de semaine en plein hiver à Paris dans le Marais.

20 août 2007

11 juillet : Fortune cookie

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Il nous a bien fallu une heure de marche, je crois, pour traverser le Golden Gate Park - qui troue horizontalement la ville de San Francisco à l’ouest depuis l’océan Pacifique - et y dénicher, presque par hasard, quasi-découragés,  le jardin japonais traditionnel qu'il abrite. Moyennant cinq dollars, son portail en bois s'ouvre sur un ruisseau se faufilant au milieu d'une rocaille, au pied d'une pagode rouge vermoulue et d'un très beau bouddha en bronze du XVIIIe siècle. Créé en 1894 à l'occasion d'une foire internationale, il est, nous dit-on, le plus vieux jardin japonais des Etats-Unis. Ce qui reste pour moi une curiosité un peu irréelle et propice à la rêverie n'est pas tout à fait rare ici, puisque, renseignements pris, on recense au moins quatorze jardins de ce genre aux Etats-Unis, dont trois pour la seule Californie. Quatorze, je carresse ce chiffre, comme autant de motifs sur lesquels reconstruire en esprit un Orient personnel fantasmé.

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Je devais pourtant en visiter seulement deux, le second étant celui de la fondation Huntington à Pasadena. Avec son armée de bonzaïs multiséculaires et sa maison japonaise étirant sur l'étang un reflet ponctué de nénuphars, le jardin de la Huntington est sans doute plus troublant que le Japanese Tea Garden de Golden Gate Park. Néanmoins, ce dernier garde à mes yeux un autre attrait : c’est là que naquit le fameux fortune cookie, ce petit gâteau cornu et creux abritant un court message prophétique, servi aujourd’hui dans les restaurants chinois du monde entier. Il fut inventé à la fin du XIXe siècle par Makato Hagiwara, jardinier japonais dont la famille conserva la charge du Japanese Tea Garden quasiment depuis sa création jusqu’en 1942. A cette date, comme des milliers d’autres Japonais vivant sur le territoire américain, Makato Hagiwara et sa famille furent internés dans un camp jusqu’à la fin de la Seconde guerre mondiale. Ils ne furent pas autorisés ensuite à se réinstaller dans leur jardin. Mais l'on finit néanmoins par reconnaître leurs mérites… en leur élevant une statue. J'ignore si Makato Hagiwara fut averti de son sort par l'un de ses biscuits.

medium_fortune_cookie.JPGJ’avoue n’avoir convaincu K. de traverser à pied tout le Golden Gate Park depuis son entrée dans le quartier d'Haight-Ashbury que pour boire un thé vert servi par des Japonaises en kimono et lire ma destinée dans un fortune cookie. Sans doute investi de trop d’espoirs, ce dernier s’est ingénié à me décevoir : «  Keep your feet on the ground even though friends flatter you ».  Je ne sais pour qui ce message était le plus désagréable, mes amis ou moi ; les intéressés apprécieront. Celui de K. ouvrait des horizons philosophiques plus larges : « Life is a tragedy for those who feel and a comedy for those who think ». Very well, mais qu’en est-il pour ceux qui à la fois pensent et ressentent ?

13 août 2007

10 juillet : What kind of Picassos do you guys collect ?

medium_bubbles.JPGA notre arrivée à San Francisco, nos valises à peine déposées à l’hôtel, nous avons fait quelques pas dans Union Square et sommes tombés en arrêt devant l’une des nombreuses vitrines de la Weinstein Gallery, galerie d’art exposant une telle quantité de Chagall et de Picasso qu’on pouvait se demander à première vue s’il ne s’agissait pas d'habiles reproductions. Ses portes largement ouvertes sur la rue – à la différence des galeries françaises où il semble qu’il faille montrer patte blanche (et il y a constamment l’anxiété que celle-ci ne soit jamais assez blanche) – nous ont finalement décidé à entrer.

Alors que nous nous demandions encore comment il était possible qu’une galerie privée puisse se trouver avoir une bonne cinquantaine de Chagall et au moins une dizaine de Picasso à la vente, une petite brunette d’une vingtaine d’années s’est intéressée à nous. Un peu naïvement, nous avons pensé qu’au-delà de la politesse intéressée des sales assistants dans tout magasin américain, qui les pousse à vous sauter dessus à coups de « How are you today ? », elle était curieuse, avec un père originaire de Paris comme elle s’est empressée de nous le dire, des deux jeunes Français amateurs d’art que nous nous sommes révélés être. Notamment en nous intéressant aux deux très beaux de Chirico exposés là (« 650 000 dollars each »).

Elle nous a alors entraîné dans une visite commentée des œuvres récentes d’Enrico Donati, surréaliste méconnu (du moins de moi) et néanmoins encore bien vivant, avant de nous donner une invitation au très select « champagne opening » organisé en son honneur au de Young Museum. J’imagine que les informations qu’elle avait glanées sur nos professions ont dû la leurrer sur le niveau de nos revenus. Les réponses fantaisistes de K. à ses questions ont achevé de la ferrer à nos basques : « We have a lithograph by Francis Bacon », « My mother lives in L.A. ».

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La mère californienne de K. devait avoir l’odeur de la poule aux œufs d’or. Aussi l'ingénue a-t-elle fini par rameuter le directeur de la galerie –  lunettes rondes et cheveux rasés sur les tempes, ventre bizarrement proéminent et saucissonné dans un gilet. Celui-ci n’a pas tardé à se répandre en compliments qui ont terminé de me mettre mal à l’aise (« You guys should pay taxes for being so cute ») pendant qu’il nous offrait une visite privée de l’annexe de la galerie, à porte verrouillée derrière nous. Toute retraite immédiate coupée, il nous a encore fallu parer aux assauts de l’assistante.

- Elle : « So, what kind of Picassos do you guys collect ? »

- Moi : « Euh... Actually we don't have any Picasso... yet. But we love the blue ones ! »

Avant de pouvoir nous échapper, nous nous sommes encore laissé traîner devant un dessin du Maître, qui assurément devait nous plaire. Doté de proportions classiques très belles, il me rappelait un peu les gouaches au Minotaure qui m’avaient effectivement beaucoup plu lors de l’exposition Picasso / Dora Maar au musée Picasso l’année dernière. Ce dessin nous était proposé pour la bagatelle de 75 000 dollars.

Pendant les septs jours que dura notre séjour, nous devions systématiquement opérer un détour  compliqué pour éviter de passer à nouveau devant la galerie qui se trouvait pourtant très souvent sur notre chemin pour partir ou revenir à notre hôtel.

Illustration : Enrico Donati, « Cellule entourée d'une enveloppe sécrétée par elle-même », huile sur toile, 1947.

11 août 2007

8 juillet : ALCATRAAZZ !

medium_Golden_Gate.JPGNotre départ pour San Francisco a pris l’allure d’un événement, comme plus tard devait l’être notre retour. Chaque parent d’Adolpho y est allé de son conseil logistico-touristique, s’est proposé de nous emmener à l’aéroport et de nous prêter quelque chose qui pourrait nous être utile là-bas : qui un téléphone portable, qui des coupe-vents (que finalement nous n’avons pas emportés mais que nous aurions supportés les soirs où une brise marine glaciale s’est abattue sur la ville). L’une des plus enthousiastes a sans conteste été la belle-mère de la sœur d’Adolpho, Carrie. Caricature à peine croyable de l’Américaine boulotte et gueularde, si ses origines grecques n'étaient dans le même temps aussi affirmées. Après dix minutes passés à côté d’elle à table ou en voiture, mes oreilles commencent à bourdonner comme à la sortie d’une boîte de nuit. Intrusive, épuisante, mais aussi sincèrement généreuse et serviable, elle est un spectacle permanent, comme lorsqu’elle nous déclara à la sortie du film Transformers avec le ton tonitruant qu’elle ne quitte jamais : « I LOVED LOVED LOVED LOVED THAT MOVIE ! ».

Pour nous signifier à quel point nous ne pouvions éviter de visiter la prison désaffectée d’Alcatraz, elle hurlait « ALCATRAAZZ ! », roulant des yeux, le visage extatique, comme si elle venait de s’en échapper.

5 juillet : No oral sex

J’ai de longues conversations avec R., le père d’Adolpho. De longs monologues devrais-je plutôt dire, à peine ponctués par quelques interjections affirmatives de mon initiative, de plus en plus courtes à mesure que ses prises de parole s’étirent. Ce sont le plus souvent des histoires sinueuses enchaînées sans temps mort et sans réel lien logique entre elles. On s’attend à une conclusion en forme de morale, venant justifier de tels développements, mais elle vient rarement, soit qu’elle soit volontairement laissée en transparence de son propos, soit peut-être qu’il n’y en ait pas, que l’homme souhaite simplement capter votre attention, qu’il ait « besoin de parler » comme dirait K.

Mais c’est faire peu de justice à cet homme prévenant et attentionné, ce charmeur encore séduisant à l’approche de la soixantaine, peau brune, dents blanches, parlant toujours mezzo voce (au contraire de la mère d’Adolpho dont la voix aux accents latino en anglais n’est pas sans rappeler celle de Gonzo, l’étrange créature violette au nez crochu du Muppet Show). Sa bienveillance va jusqu’à une certaine forme de paternalisme, qui à ma surprise ne me pèse pas, tant il reste non contraignant.

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Comme lorsqu’il était venu une fois vers K. et moi pour nous demander si tout allait bien. Puis comme souvent lorsqu’il souhaite faire passer un message, il a pris son propre exemple, assurant que parfois dans certaines réunions, il restait silencieux mais que cela ne signifiait pas qu’il s’ennuyait, mais qu’il appréçiait simplement le fait d’être là. Manière indirecte, pleine de tact, de nous demander s’il en allait de même pour nous. Ce à quoi je lui ai répondu que je pouvais à peine parler à cause de l’aphte qui entamait ma langue depuis quelques jours. Il m’a alors demandé de le suivre dans la cuisine où il nous a servi à tous les deux un verre d’un liquide pour bains de bouche vert fluorescent comme l’uranium dans un épisode des Simpson et m’a invité à se rincer la bouche avec, comme lui. Après être allés le recracher chacun de notre côté, il m’a prévenu : « now the medical part ». Une mise en garde sur le caractère contagieux des aphtes a suivi, avec exemple à l’appui d’un cousin du Nicaragua à qui sa femme avait demandé le divorce après qu’elle eût contracté un herpès vaginal dont elle attribuait injustement l’origine aux infidélités de son mari. Mise en garde que R. conclut par ces mots : « So, no oral sex ! ».

09 août 2007

4 juillet : Four – O – Five / Fourth of July

medium_405.JPGTout au long de l’incontinente freeway 405 qui irrigue depuis Los Angeles tout le comté d’Orange, la monotonie des panneaux verts indiquant la prochaine sortie. Quand ce n’est pas un mall de luxe qu’ils signalent - Irvine Spectrum, Fashion Island… mais peut-être surtout South Coast Plaza, le plus grand centre commercial de la côte Ouest, couvrant pas moins 250 km2 et accueillant 24 millions de visiteurs par an, soit six fois plus que le Louvre... -, c’est une université  (UCLA, California State University de Long Beach, University of California d’Irvine…). Quand ce n’est ni l’un ni l’autre, c’est qu’il s’agit d’un aéroport : LAX, l’aéroport de Los Angeles, celui de Long Beach ou encore le John Wayne Airport de Santa Ana. Mais combien en ont-ils au juste ?

*

medium_4juillet.JPGEn prévision des fêtes du Fourth of July, un agent immobilier avait planté sur la pelouse de nos hôtes, comme sur celle de leurs voisins dans toute la rue, un petit drapeau américain auquel était agrafée sa carte de visite. Bel exemple de patriotisme commercial. Haussant les épaules avec une moue sceptique, R. me confie que lui-même ne sort plus le drapeau à cette occasion depuis quelques années, mais qu’il n’enlèvera pas pour autant le fanion non sollicité : « Les gens d’ici ne comprendraient pas ».

08 août 2007

3 juillet : Sur la banquette arrière

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Sur la banquette arrière de la voiture, j’ai soudain les larmes aux yeux et je serre fort la main de K. Peut-être est-ce la fatigue, peut-être suis-je simplement heureux d’être là.

3 juillet : Are we winning the war ?

 

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En chemin vers des appartements qu’Adolpho souhaitait visiter downtown et à West Hollywood, l’agent immobilier - un latino évaporé ponctuant chacune de ses phrases d’un « Oh my god ! » qui faisait lever les yeux au ciel à la mère d’Adolpho – remarque une publicité pour une station de radio affirmant offrir le plein d’essence à chacun le vendredi suivant. Et de se tourner vers nous pour nous demander : « Are we winning the war ? »

Futuropolis

medium_city_of_quartz.JPG« Dans le secteur ethniquement « pur » (95 % de Blancs) qui couvre le nord du comté de San Diego et le sud du comté d’Orange – véritable « futuropolis » peuplée de communautés fermées et de pôles technologiques –, les associations de propriétaires, soutenues par les commerçants, ont déclaré une guerre hystérique aux immigrés, force de travail bon marché pourtant indispensable au mode de vie de la race des seigneurs. Dénonçant le comportement infâme de ces malheureux qui, par exemple, n’hésitent pas à uriner sur la voie publique, les propriétaires d’Orange, de Costa Mesa, de San Clemente, d’Encinitas et d’autres localités de la « Gold Coast » demandent l’intervention de la police contre les campements de ces travailleurs mexicains ou centre-américains sans papiers qui se regroupent tous les matins aux carrefours dans l’attente d’une embauche. Comme il n’y a pratiquement pas de logement bon marché dans les 140 kilomètres qui séparent le barrio de Santa Ana des quartiers hispaniques d’East San Diego, ces milliers de journaliers et leurs familles – successeurs hispanophones des travailleurs agricoles décrits jadis par Steinbeck – subsistent clandestinement dans des abris de fortune et des campements improvisés dans les taillis et les collines, souvent à proximité de somptueuses résidences, dont les propriétaires millionnaires veulent désormais en finir avec le « fléau » de l’immigration. »

Mike Davis, City of Quartz : Los Angeles, capitale du futur.

07 août 2007

2 juillet : Un petit coin de bannière étoilée

La famille d’Adolpho qui m’accueille et chez qui K. était déjà installé depuis une semaine est sans doute une famille latino américaine comme tant d’autres, ayant réussi aux Etats-Unis au-delà de ce que leur pays d’origine, en l’occurrence le Nicaragua, aurait pû leur offrir. Concrétisant un rêve inaccessible à la majorité de ses semblables partis tenter leur chance aux Etats-Unis et cantonnés dans les jobs non qualifiés que les blancs leur ont abandonnés, R., le père d’Adolpho, à force de cours du soir et de semaines passées sur des chantiers loin de sa famille, y a conquis son petit coin de bannière étoilée. Sa propre entreprise de BTP. Une maison avec piscine au sud de L.A., dans le comté d’orange (surnommé « le triangle d’or » parce que son climat méditerranéen y a attiré une concentration exceptionnelle de riches qui ont fait exploser les prix de l’immobilier depuis les années 80). Et quatre grosses cylindrées. Celles-ci dépassent d’ailleurs de loin en luxe la maison, ce qui n’est pas tout à fait absurde, si l’on tient compte du temps passé sur la route et dans les embouteillages ici.


podcast

medium_Newport_Beach.2.JPGPlus que les lieux, ce qui impressionne ma rétine pour le moment, ce sont d’ailleurs les trajets en voiture. Que ce soit avec les parents d’Adolpho dans leur grosse jaguar grise ronronnante en route vers les malls labyrinthiques, ces centres commerciaux géants, peuplés de californiennes désoeuvrées risquant l’overdose de luxe français. Ou seul avec K. dans la vieille BMW blanche et sans rayure quand nous explorons prudemment les alentours de la zone pavillonnaire où nous résidons. Ou bien encore dans le coupé Mercedes d’Adolpho, lorsqu’il file le soir sur les freeways sous le ciel mauve luminescent au milieu de l’étendue infinie des lumières de la ville. La radio débite alors un RnB qui ne semble avoir été inventé que pour cela ou de vieux machins sympathiques comme Prince ou MC Hammer, accrochés comme un chewing-gum à l'asphalte de L.A.

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Même si les retours dans les embouteillages sont une leçon de patience, ces trajets ont au moins pour eux d’être toujours riches de promesses. Promesses que les destinations peinent souvent à tenir jusqu’ici (Newport Beach, Laguna Beach, Santa Monica, West Hollywood de nuit), à quelques exceptions près (le Getty Center, Downtown L.A.). Comme si l’expérience du transit permanent, l’impression de fluidité que les embouteillages n’arrivent pas à entamer, se suffisait à elle-même, surpassait le but du voyage que l’on s’était fixé. Ou comment les freeways donnent à philosopher.

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03 août 2007

1er juillet : Exercice de solitude

Assis seul dans le terminal 2 à Roissy en attendant l’embarquement jeudi dernier, je me disais qu’il faudrait toujours voyager ainsi plutôt qu’en couple ou entre amis. Parce que les longues heures d’attente dans les aéroports ne sont pas propices aux échanges les plus brillants et qu’ils finissent par abêtir complètement : à bout d’attendre, on cherche le moindre prétexte pour amuser ses compagnons de voyage, resuçant de vieilles anecdotes usées jusqu’à la corde ou balançant des traits de plus en plus acérés et de moins en moins drôles. Il est à souhaiter que nos proches soient assez indulgents et fatigués pour en rire et les oublier par la suite. A contrario, les départs sont des moments suffisamment importants pour que l’ennui qu’ils traînent avec eux soit mis à profit pour faire retour sur soi-même. Ils sont du moins toujours pour moi un instant révélateur des mois et des années passés, à l’instar de certaines nuits de veille ou d’insomnie, un exercice de relecture signifiant « voilà où j’en suis » en même temps qu’ils sont l’événement par essence, celui où tout change, où l’on laisse derrière soi ses vielles peaux après une mue, où l’on est déjà l’autre, détaché de ce qui quelques heures à peine plus tôt pesait encore lourdement sur la nuque.

Du moins en étais-je convaincu jusqu’à mon arrivée à Londres, où j’ai pu expérimenter de manière abrupte la contrepartie de cet exercice de solitude du voyageur quand son trajet déraille.

medium_hotesse.JPGParce que mon agence de voyages avait omis de me donner mes billets au format papier à mon arrivée à l’aéroport à Paris et m’avait invité à retirer directement mon boarding pass auprès de British Airways qui m’emmenait jusqu’à Londres, je me suis retrouvé coincé à Heathrow entre deux avions. Virgin Atlantic avec qui je devais faire Londres – Los Angeles refusait de m’éditer mon billet. C’était le début d’un marathon kafkaïen qui m’a vu courir sans cesse du guichet de Virgin, où les hôtesses déclinaient toutes les variantes du refus – professionalisme poli, fermeté agressive, compassion distraite -, jusqu’aux téléphones publics situés à l'autre bout du terminal pour harceler les téléopérateurs impuissants de mon agence de voyages en France, à qui à chaque fois il fallait tout réexpliquer et qui à chaque fois me laissaient entrevoir une issue différente : « c’est réglé, vous n’avez pu qu’à vous enregistrer » puis la fois d’après « c’est de votre faute, nous n’y pouvons rien, il faut maintenant compter sur leur bonne volonté », avant finalement qu’on ne me raccroche au nez. Comme le sentiment d’avoir pris quelque part le mauvais embranchement vers un cul-de-sac et que rien ni surtout personne ne vous indiquera la sortie.

medium_AA.3.JPGJ’ai vu le moment approcher où j’allais me résoudre à débourser les 700 livres sterling qu’on me demandait en remplacement du billet resté à Charles-de-Gaulle. Après sept heures de négociations, d’attente et d’angoisse et 40 livres dépensées en cartes de téléphone, un arrangement a fini par être trouvé avec British Airways qui avait commis l’erreur de me laisser embarquer à Paris sans billet. Et j’ai pu m’envoler pour Los Angeles avec American Airlines… enfin après une heure passée à attendre dans l’avion cloué sur le tarmac que la climatisation soit réparée. Une heure à suer et à étouffer.

Durant le vol, l'angoisse a continué de me poursuivre, à l’idée du débarquement et des formalités de douane – je pensais finir à Guantanamo pour avoir importé sur le territoire américain deux bouteilles d’alcool au lieu du litre autorisé – et je n'ai pas réussi à m’absorber dans la lecture d'un livre ou même l'écoute de mon i-pod. Aussi ai-je nourri la conversation engagée par mon voisin de gauche, un Allemand de 72 ou 73 ans, émigré en Californie depuis les années 50. Il rentrait d’Allemagne où ses deux frères étaient restés pendant tout ce temps. Pour autant que j’ai compris ce qu’il me disait dans son anglais très docteur Folamour et ponctué de légers claquements de ses fausses dents, ils avaient du être séparés pendant des décennies, car ils étaient originaires de l’ex-Allemagne de l’Est. Il était venu aux Etats-Unis pour travailler pour IBM et y avait épousé une Péruvienne (dont il avait eu un fils), décédée l’année dernière. Il me raconta l’année sabbatique qu’ils avaient prise pour sillonner l’Europe et l’Amérique du Sud, ce qui lui était une consolation (« We hat a gud life (cloc) ») et était à mon endroit une invitation à profiter de tout ce que la vie pouvait offrir.

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Arrivé à Los Angeles, j'ai passé la douane sans encombre mais je n’ai pu récupérer ma valise, que j’ai cru perdue jusqu’à ce qu’elle me soit finalement expédiée de Londres, où elle était restée, trois jours plus tard.

02 août 2007

Showroom Dummy

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Arturo B., le son-et-lumière postmoderne d’un ami éponyme.

25 juillet 2007

Il souriait

Il souriait d’un sourire trop large pour qu’il ne s’adresse qu’à moi en particulier.

21 mai 2007

Lorsque le goût des jouissances matérielles...

« Il y a un passage très périlleux dans la vie des peuples démocratiques.

« Lorsque le goût des jouissances matérielles se développe chez un de ces peuples plus rapidement que les lumières et que les habitudes de la liberté, il vient un moment où les hommes sont emportés et comme hors d’eux-mêmes, à la vue de ces biens nouveaux qu’ils sont prêts à saisir. Préoccupés du seul soin de faire fortune, ils n’aperçoivent plus le lien étroit qui unit la fortune particulière de chacun d’eux à la prospérité de tous. Il n’est pas besoin d’arracher à de tels citoyens les droits qu’ils possèdent ; ils les laissent volontiers échapper eux-mêmes (…)

« Si, à ce moment critique, un ambitieux habile vient à s’emparer du pouvoir, il trouve que la voie à toutes les usurpations est ouverte. Qu’il veille quelque temps à ce que tous les intérêts matériels prospèrent, on le tiendra aisément quitte du reste. Qu’il garantisse surtout le bon ordre. Les hommes qui ont la passion des jouissances matérielles découvrent d’ordinaire comment les agitations de la liberté troublent le bien-être, avant que d’apercevoir comment la liberté sert à se le procurer ; et, au moindre bruit des passions politiques qui pénètrent au milieu des petites jouissances de leur vie privée, ils s’éveillent et s’inquiètent ; pendant longtemps la peur de l’anarchie les tient sans cesse en suspens et toujours prêts à se jeter hors de la liberté au premier désordre.

« Je conviendrai sans peine que la paix publique est un grand bien ; mais je ne veux pas oublier cependant que c’est à travers le bon ordre que tous les peuples sont arrivés à la tyrannie. Il ne s’ensuit pas assurément que les peuples doivent mépriser la paix publique ; mais il ne faut pas qu’elle leur suffise. Une nation qui ne demande à son gouvernement que le maintien de l’ordre est déjà esclave au fond du cœur ; elle est esclave de son bien-être, et l’homme qui doit l’enchaîner peut paraître. (…)

« Il n’est pas rare de voir alors sur la vaste scène du monde, ainsi que sur nos théâtres, une multitude représentée par quelques hommes. Ceux-ci parlent seuls au nom d’une foule absente ou inattentive ; seuls ils agissent au milieu de l’immobilité universelle ; ils disposent, suivant leur caprice, de toutes choses, ils changent les lois et tyrannisent à leur gré les mœurs ; et l’on s’étonne en voyant le petit nombre de faibles et d’indignes mains dans lesquelles peut tomber un grand peuple…

« Le naturel du pouvoir absolu, dans les siècles démocratiques, n’est ni cruel ni sauvage, mais il est minutieux et tracassier. »

Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique,  Livre II, 1840 (10/18, 1963).

18:45 Publié dans Mots volés | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : Tocqueville

12 mai 2007

Territoire mental

medium_virginia.jpg« Le pays d’un écrivain est un territoire mental ; et nous courrons le risque d’une désillusion si nous essayons de transformer ces villes fantômes en briques et en mortier tangibles. »

V.W. (The Essays of Virginia Woolf)

18:00 Publié dans Mots volés | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : Woolf, écrire

08 mai 2007

Sa lenteur

Il se leva à contrecoeur, tituba jusqu’à la salle de bains, la tête basse et les épaules voûtées comme sous le poids des obligations qu’il aurait à remplir toute la journée. Le radio-réveil avait commencé à dévider son babillage sérieux depuis trop longtemps pour qu’il continue à retenir sous la couette entre sommeil et conscience toutes ces minutes trop courtes.

Il ne jeta pas même un regard à son visage encadré par la glace au dessus du lavabo quand il entreprit de le mouiller, de le savonner puis de se raser. L’aurait-il fait d’ailleurs qu’il n’aurait sans doute vu qu’une reproduction peu flatteuse de ses traits : avec ces yeux encavés, ce nez gonflé, il devait ressembler à un de ces masques en latex pour films d’horreur. Mais à vrai dire, il lui était difficile de juger, son regard entièrement tourné vers un abîme intérieur de silence et de contemplation dont il repoussait le moment de se détacher.

Il enjamba avec des gestes mal assurés de vieillard la baignoire pour se doucher. La vapeur d’eau s’élevant dans la pièce, le bruit des anneaux du rideau de douche tirés sur leur tringle, la trace humide laissée par son pied sur le tapis de la salle de bains lui étaient plus tangibles, plus accessibles que son corps qui refusait encore en cet instant de se prêter à cette existence.

L’œil hypnotisé par les chiffres rouges du radio-réveil, il se sécha et s’habilla. Rien à faire, son costume et sa chemise blanche qu’il avait choisis méticuleusement ajustés à sa taille étaient ce matin ceux d’un autre. Debout devant sa bibliothèque, il but son thé à petites gorgées : de nouvelles affinités entre certains auteurs lui sautaient soudain aux yeux. Une découverte qui donnerait matière à recomposer sa géographie littéraire. C’était bien le moment de jouer au jeu des quatre coins. Manteau enfilé, sa serviette en cuir à la main, il résista le plus longtemps qu’il put à l’injonction de partir. Il aurait voulu épouser sa lenteur. Il céda finalement et franchit la porte d’entrée, non sans avoir jeté un long regard circulaire sur l’appartement. Tout était à sa place et aucun prétexte ne s’offrait plus à lui pour aggraver son retard. Il ferma la porte, descendit les escaliers au pas de course puis marcha à grandes enjambées pressées vers le métro.

Il savait confusément depuis le réveil que, tout au long du trajet en métro puis en RER vers l’université où il devait exposer ses travaux de doctorant devant une assemblée de pairs, la tentation de rebrousser chemin ne ferait que croître. Elle culminerait à l’approche des bâtiments de la faculté, cet amas de cubes de béton sans âme entouré d’une nature défaite, dont il se demandait toujours quel architecte misanthrope avait pu être l’auteur. Bravant les visages et les physiques décourageants de la petite foule académique stationnant devant l’amphithéâtre, il se jetterait presque sur l’organisateur du colloque afin de s’ôter définitivement toute possibilité de retraite.

Des images d'encre

medium_excentriques.jpg« Quand le capitaine Thicknesse était en colère (ce qui était son état ordinaire), ou quand il avait peine à expliquer en sa faveur une circonstance délicate, il exsudait comme une pieuvre des images d’encre qui lui permettaient de camoufler les faits tout en captivant son public. »

Edith Sitwell, Les excentriques anglais.

18:10 Publié dans Mots volés | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Edith Sitwell

06 mai 2007

Avenir

On dit que Michel Foucault, peu de temps avant sa mort, confia à l’un de ses proches : « Je crois que nous sommes enfin débarrassés des gens qui n’avaient que leur haine pour escalader leur avenir. » Je l’ai connu plus lucide.

03 mai 2007

Regrets éternels

21h17. Extrait d'une dépêche AFP : "Nicolas Sarkozy, candidat UMP, a affirmé ce soir qu'il restait "deux jours pour dire adieu à l'héritage de Mai 68", lors d'une réunion publique à Montpellier".

01 mai 2007

Ses quelques talents

« Ses quelques talents paraissaient dérisoires par rapport à ses aspirations vagues et illimitées. »

Michael Holroyd, Lytton Strachey : A Biography.

11:00 Publié dans Mots volés | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Strachey

26 avril 2007

Bibliophilie

Un libraire me raconta un jour que le fantasque Cyril Connolly, figure majeure de la critique littéraire britannique de l’Entre-deux-guerres, avait coutume d’ajouter discrètement une dédicace de sa main dans ses propres livres lorsqu’il en trouvait en vente chez les bouquinistes. Manière sans doute, pour ce bibliophile qui n’hésitait pas à voler des éditions originales chez ses meilleurs amis, de faire croître la valeur de ses ouvrages en circulation.

Sur le moment

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« Je peux seulement remarquer que le passé est beau parce qu’on ne comprend jamais une émotion sur le moment. Elle se développe ensuite et nous n’avons donc pas d’émotion complète liée au présent, seulement au passé. »

Virginia Woolf, Journal 18-03-1925.

15:10 Publié dans Mots volés | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Woolf, passé, temps

 
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